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La critique de Mad Will

Laila (Mouna Hawa, révélation), Salma (Sana Jammalieh, quasiment dans son propre rôle) et Nour (Shaden Kanboura, vue récemment dans Tempête de sable), trois jeunes femmes palestiniennes, partagent un appartement à Tel Aviv, loin du carcan de leurs villes d’origine, à l’abri des regards réprobateurs de leurs familles. Si leur condition de femme les a dotées d’une solide conscience de leur nécessité de s’affranchir du patriarcat, elles sont freinées sur cette voie par l’absence de remise en question de la majorité des hommes qui les entourent, qui n’ont pas réalisé leur propre émancipation, s’accrochant au contraire solidement aux bonnes vieilles traditions virilistes.

Alors qu’en France les années soixante-dix semblent parfois bien loin, et qu’il n’y a guère que la poignée de lectrices de Causette pour se rappeler que « le privé est politique », la jeunesse palestinienne actuelle jouit encore de l’effervescence des premières décennies de conquête des droits, qu’il s’agisse de l’égalité des sexes ou de l’accès à la culture. C’est leur énergie, ainsi que les illusions et les désillusions de leur combat, que capte très bien Maysaloun Hamoud qui choisit de filmer ses acteurs et surtout ses actrices au plus près, leur restituant la valeur qu’on leur dénie largement en Israël. La réalisatrice, elle-même DJ à ses heures perdues, se fait également la caisse de résonance des artistes de la scène underground palestinienne, en ponctuant de leurs morceaux les aventures parallèles des trois colocatrices, contribuant par là-même à faire de son film un hymne féministe des plus pétulants.

F.L.

L'interview de la réalisatrice Maysaloun Hamoud par Florine Le Bris : https://soundcloud.com/user-435111834/interview-maysalam-hamoud-en-anglais-pour-je-danserai-si-je-veux-1

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La critique de Mad Will

A l’époque de la création du Benelux, les deux tiers des douaniers de la frontière belgo-hollando-allemande connaissent leurs dernières heures de service. Une dernière fois, ils tentent d’intercepter les contrebandiers essayant de passer des marchandises d’un pays à l’autre sans leur payer de taxes. Arriveront-ils à prendre la main dans le sac le très habile Pierre (Jean-Pierre Kérien), aimé à la fois côté belge par Siska (Christiane Lénier) qui provoque ainsi son père chef des douanes, et côté allemand par Elsa (Eva-Ingeborg Scholz), ostracisée après la guerre pour avoir couché avec un homme né du mauvais côté du Rhin ?

« Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà », écrit Pascal dans ses Pensées pour satiriser l’arbitraire de la géopolitique. Avec le même esprit irrévérencieux, Henri Storck montre subtilement si ce n’est l’inanité des frontières, du moins leur complète absence de justification ethnique. Dans un bel esprit universaliste, le réalisateur belge rend en effet manifeste, aussi bien dans les trois territoires limitrophes que des deux bords de la légalité, que rien ne distingue un homme d’un autre au-delà de son passeport et de sa fierté nationaliste d’être né quelque part, et que les frontières servent donc uniquement les intérêts des commerçants et des militaires, alliés objectifs du protectionnisme. Le « père du cinéma documentaire belge », pour traiter de cette problématique aux apparences austères, a exceptionnellement préféré la fiction pour rendre accessible son propos à un public le plus large possible. A l’arrivée, Le banquet des fraudeurs réussit la gageure d’être à la fois divertissant, grâce à la qualité des dialogues comportant tirades libertaires à destination des jeunes gens et querelles caustiques entre personnages ennemis, et édifiant, grâce à l’intelligence du scénario de Charles Spaak.

F.L.

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La critique de Laurent Schérer

Le mystère Jérôme Bosch aurait pu s’intituler Visions du Jardin des Délices. En effet, le film est loin de se focaliser sur la personnalité du peintre hollandais, dont on sait surtout que l’on ne sait rien. Il se concentre plutôt sur son célèbre triptyque où une multitude d’êtres humains, d’animaux et de fruits s’entremêlent dans des agencements si baroques qu’ils inspireront les surréalistes. Sur fond de musique lyrique, la caméra de José Luis López-Linares explore les nombreux micro-détails du tableau, que le grand écran permet d’apprécier bien mieux qu’on ne le pourrait à l’œil nu. En alternance, elle filme également historiens de l’art, artistes et penseurs spécialement invités par le réalisateur et qui, absorbés dans la contemplation du Jardin des Délices, nous livrent ce qu’ils ressentent face à lui ou ce qu’ils y lisent. Leurs témoignages croisés montrent la fécondité non seulement esthétique mais aussi culturelle de cette pièce maîtresse de Jérôme Bosch dont l’imagination foisonnante, originellement faite pour alimenter les échanges au sein de la confrérie à laquelle il appartenait, continue des siècles plus tard à susciter la discussion. L’un des grands intérêts d’une œuvre si riche est en effet de favoriser la coexistence des interprétations les plus variées. José Luise Lopez Linares, à travers son documentaire éblouissant, fait l’éloge de cette ouverture du sens. On lui en sait gré.

F.L.

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La critique de Laurent Schérer

Un couple emménage dans un appartement ayant précédemment appartenu à une « femme aux mœurs légères ». Un soir, confondue avec la précédente locataire, Rana se fait agresser. Son mari n’a plus qu’une idée : venger son honneur personnel.

Après une assez longue mise en place des éléments de l’intrigue, Le client devient passionnant à partir du moment où le mari (Shahab Hosseini, prix d’interprétation masculine à Cannes) retrouve la trace de l’agresseur et doit composer entre son désir de vengeance et l’empathie qui le saisit inévitablement devant la personne qu’il rencontre en chair et en os. Le visage humain, dès lors qu’il enclenche un mécanisme de compréhension, rend tout d’un coup le jugement beaucoup plus difficile. On observe alors cet homme se débattre entre ses pulsions virilistes, ses rationalisations morales autour du sens de l’honneur et son inévitable compassion. Loin de tout regard dogmatique, Asghar Farhadi met en scène la complexité des processus d’offense et de réparation dans la vie réelle, lorsque les individus refusent de faire appel à l’institution judiciaire. Les partisans du pardon côtoient les nostalgiques des humiliations publiques. Dans un pays où la peine de mort n’est pas abolie, Le Client donne de la chair et de l’épaisseur à ces enjeux.

F.L.

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La critique de Laurent Schérer

Il était une fois un cinéaste qui était né sur les terres enchantées du surréaliste Luis Buñuel et du dramaturge de l’illusion Calderón. La fée Lumière ainsi que le célèbre sorcier Méliès s’étaient penchés à sa naissance sur son berceau et avaient alors prononcé le mot magique : Cinéma. Depuis Ado Arrietta, joue au prestidigitateur, en apparaissant ou disparaissant à sa guise dans l’histoire du cinéma, s’incarnant parfois en muse pour Warhol ou pour Duras.

Qu’en est-il de son dernier tour : Belle Dormant ?

Ado possède une baguette magique : La caméra. Il est le maître des cadrages, créant à travers chaque plan, un univers cohérent où les rebords de l’image délimitent une fenêtre ouverte sur les royaumes de contes de fées. Chaque plan de Belle Dormant est une histoire racontée par la profondeur de champ, le déplacement du moindre des figurants, les objets disséminés à l’image et bien sûr par une extraordinaire photographie digne des maîtres flamands de la peinture classique.

Arrietta est aussi un grand directeur d’acteur ou plutôt, devrait-on dire, un admirable chef de ballet. Les déplacements de chacun de personnage répondent à une chorégraphie étudiée. L’acteur dans son film est en symbiose avec les images, se confondant avec elles. À ce titre, Agathe Bonitzer et Niels Schneider sont absolument parfaits. Sous l’effet des sortilèges d’Ado, ils se transforment littéralement en leur personnage sans avoir recours au psychologisme hérité de l’Actor’s Studio.

La beauté de son cinéma est cristallisée par la jungle qui enferme le château de Kent où doit se rendre le prince. Sans effets numériques coûteux, juste par le pouvoir de l’imagination et quelques trucages dignes du cinéma muet, le cinéaste nous transforme une banale forêt de banlieue parisienne en une terre de légende. La magie du cinéma est ici à l’œuvre grâce à la photographie, au cadrage, et l’interprétation de Niels. Devant l’écran, nous sommes convaincus d’être plongés dans la plus dangereuse des jungles surtout quand elle est hantée par la voix rauque d’Ingrid Caven la muse de Fassbinder.

Belle Dormant se joue des époques avec délice, les portables et les hélicoptères cohabitant avec les fées et les princesses. Le cinéaste nous rappelle du haut de ses 74 ans que le cinéma est un jeu pour grande personne où l’imagination n’est pas une valeur marchande pour parcs d’attractions.

La magie naît de notre regard d’enfant. L’adage populaire « l’âge est dans la tête » n’a jamais été aussi vrai que devant ce film.

Mad Will

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La critique de Laurent Schérer

En novembre 1945, Ambroise Croizat arrive au Ministère du travail pour mettre en place l’ordonnance d’octobre instituant la Sécurité Sociale. En quelque mois, avec l’appui des syndicalistes de la CGT, il crée le réseau des caisses primaires d’assurance maladie et d’allocations familiales, qui révolutionne la vie des classes populaires en les délivrant de la peur du lendemain. Aujourd’hui pourtant, ni les manuels d’Histoire ni même l’Ecole Normale Supérieure de la Sécurité Sociale ne mentionnent le nom de ce député communiste, éclipsé par le haut fonctionnaire Pierre Laroque. Le documentaire de Gilles Perret entend réhabiliter la mémoire de cet unique ministre du travail à avoir été issu de la classe ouvrière, retracer l’évolution de la Sécu et alerter sur les menaces qui pèsent aujourd’hui sur elle.

La Sociale a pour fil rouge le récit ému de la vie d’Ambroise Croizat par Michel Etiévent, historien qui consacre sa vie à rappeler celle de l’homme qui lui permit, à lui petit-fils d’ouvrier, grâce à la création des comités d’entreprises, de partir en vacances, d’avoir accès à des livres et à des bourses d’études. Autour de lui convergent les témoignages de sociologues, de la fille de Croizat et surtout de Jolfred Fregonara, « dernier poilu de la Sécu » qui œuvra à sa mise en place en Haute Savoie. Ensemble, ils évoquent le rapport de forces ayant permis cette avancée sociale que les patrons voyaient d’un mauvais œil (menaçant à l’époque de se délocaliser dans les colonies…), la conviction qui guidait toute une génération de politiciens issus du Conseil National de la Résistance que le politique doit commander l’économique et non l’inverse, mais aussi les attaques que « la Sociale » subit depuis 1967.

Le film se clôt ainsi sur les déclarations consternantes d’Anne Gervais, porte-parole du Mouvement de défense de l’hôpital public, expliquant comment le fameux « trou de la Sécu » qu’on voudrait imputer aux inconséquences des citoyens résulte surtout de la complaisance du système envers les laboratoires pharmaceutiques, qui surfacturent allégrement le prix de leurs médicaments. Emouvante contribution à la mémoire ouvrière, La Sociale se mue alors en sonnette d’alarme salutaire.

F.L.

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La critique de Laurent Schérer

Shahrbanoo SADAT nous présente des chroniques d’un village du nord de l’Afghanistan, loin des images habituelles de guerre, d’attentats et de troubles politiques qui nous parviennent habituellement de ce pays. Seule la dernière séquence nous montre les villageois s’enfuyant à l’annonce de la venue d’hommes en armes d’origine non précisée. Cette séquence de clôture semble le symbole de la disparition d’un monde dans lequel la réalisatrice a vécu et qu’elle fait revivre le temps d’un film. Revivre au sens propre puisque le village a été reconstitué au Tadjikistan, le film n’ayant pu être tourné en Afghanistan pour des raisons de sécurité. Les acteurs ont donc été « importés » pour jouer le quotidien des habitants du village. Les relations entre villageois ne sont pas très apaisées mais l’on a presque l’impression de se retrouver dans quelque chose de connu tant les commérages, problèmes de voisinage, préoccupations de la jeunesse nous sont familiers. D’un autre côté nous sommes totalement dépaysés par une mythologie inconnue que l’on découvre au fur et à mesure des histoires que se racontent les villageois, par une justice particulière, « combien vaut un œil ? », ou par une toute autre façon de concevoir l’éducation.

Les images sont magnifiques et l’on sort de ce film à regret, ayant envie d’en savoir plus sur ce monde qui nous était étranger et l’on remercie la réalisatrice pour ce témoignage qui permet que cette société ne soit pas totalement oubliée et portée au catalogue des civilisations disparues.

L.S.

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La critique de Laurent Schérer

Européen en exil, inspiré dans son regard par la photographie hongroise et par les œuvres de Rembrandt, De La Tour ou du Caravage, le directeur de la photographie Vilmos Zsigmond importe à Hollywood, dans les années 70, un style puissant, contrasté, plus beau que le réel mais dénué de clinquant, qu’il appelle « réalisme poétique ». Pierre Filmon a profité de son passage à Paris en 2014 pour revenir avec lui sur son parcours. Vilmos Zsigmond explique ainsi les techniques inédites qu’il a inventées film après film. Extraits à l’appui, on découvre les secrets de fabrication de ses images qui doivent donner l’impression de la « vraie vie ». Il insiste sur la nécessité de résister à la tentation de faire de trop belles images pour se focaliser sur l’instauration de l’atmosphère la plus propre à servir l’histoire portée par le film.

L’intérêt de ce documentaire est d’attirer notre attention sur ce paradoxal métier de l’ombre qu’est la direction de la photographie, et d’appréhender son importance redoublée à l’ère du numérique où faire de belles images est devenu facile, mais où faire des images justes est donc plus que jamais un véritable métier.

F.L.

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La critique de Laurent Schérer

   Libertaires radicaux, Ben (Viggo Mortensen) et Leslie Cash se sont retirés dans la forêt avec leurs six enfants pour vivre en autonomie au contact des éléments au lieu de participer à un système qu’ils ne peuvent souffrir. Lorsque la mère meurt, ses parents organisent contre ses dernières volontés une cérémonie funéraire chrétienne. Le père part alors en mission avec ses enfants pour offrir à sa femme la sépulture qu’elle souhaitait. C’est l’occasion pour eux de se confronter à une réalité dont ils ont été préservés. Et de mesurer les limites de ce père jusque-là Dieu incontesté.

   Captain Fantastic aborde, et c’est trop rare, le sujet de l’éducation, posant nombre de questions passionnantes. Quelle est la pertinence d’une pédagogie qui apprend à être hyper-critique d’un monde dans lequel il faudra pourtant bien vivre ? Peut-on former à être libre ? Quelle est la frontière entre pédagogie hyper volontariste et endoctrinement ? Une pédagogie libérale est-elle réellement moins idéologique ? Tout l’intérêt du film est de n’être ni l’apologie de la vie dans les bois, ni la défense inconditionnelle d’une éducation médiocre, mais d’inciter chacun à réfléchir à ce que serait un ‘’juste milieu’’. Lors de la confrontation des petits prodiges (connaissant déjà à huit ans leur Chomsky sur le bout des doigts) à leurs cousins beaucoup moins ostensiblement idéologisés, chacun en prend pour son grade, les premiers apparaissant comme des singes savants, les seconds révélant qu’à défaut d’être endoctrinés par leurs parents, ils le sont de toute façon – et est-ce vraiment préférable ?... – par une institution scolaire peu ambitieuse mais surtout par les media et le marketing, friands d’espace de cerveau disponible. Au-delà de son intérêt réflexif, Captain Fantastic séduit par son humour. Le décalage des jeunes néo-hippies avec le monde ordinaire est une source inépuisable de comique qui réjouira tous les spectateurs, tandis que leurs nombreuses saillies antireligieuses feront jubiler les plus athées d’entre eux.

F.L.

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La critique de Mad Will

« L’école est l’un des derniers remparts au déterminisme social », déclare dans une interview Sara Forestier, dont on sait pour l’avoir découverte dans L’Esquive qu’elle en sait particulièrement quelque chose. C’est bien de cet enjeu crucial que traite Primaire, qui met bien en scène la douloureuse dissonance cognitive à laquelle sont confrontés les enseignants, dont le feu sacré est l’égalité et qui se confrontent tous les jours à l’impitoyable constat que l’école est aussi le lieu de la reproduction sociale, dont ils sont donc les complices involontaires. Alors, quand Sara Forestier, avec une authenticité bouleversante, confie à ses élèves : « Le monde est beau mais il n’est pas juste », elle résume si bien toute la tragédie du monde social que l’émotion nous submerge. On a alors la conviction que le film est justifié, et la confirmation que Sara Forestier est une très grande actrice.

F.L.

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