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La critique de L. Schérer

Parce qu’ils ont été privés d’amour, les « Orphelins » souffrent d’une étrange pathologie : une obsession pour la violence envers eux-mêmes et les autres. Ce gang de grands garçons ont cependant la chance d’avoir croisé Jessica, une reine, une cheffe, un gourou, à la croisée entre Xena la guerrière et Tomb Raider, qui les recueille et les protège.

Elle est leur mère, ils sont des frères, vivent et dorment tous ensemble dans l’illégalité d’un pavillon squatté. Pour les sauver de leur mal intérieur, Jessica doit leur réapprendre à aimer.

Jessica Forever baigne dans l’univers très référencé des jeux vidéo dont ses auteurs Jonathan Vinel et Caroline Poggi sont de grands adeptes. Le monde extérieur est indéfinissable ou des plus neutres (banlieues grises, forêt, centre commercial) et semble se construire au fur et à mesure qu’on le parcourt, avec toutes les surprises et les dangers que cela peut comporter. L’ennemi est une armée de drones, ce nouvel engin de guerre piloté à distance que l’on voit larguer des bombes à la télévision. Ici, ils incarnent une milice redoutable à l’affut de l’Orphelin.

Visuellement moins baigné de nostalgie que leur dernier court métrage After School Knife Heart filmé en 16mm (sorti en salle sous l’anthologie Ultra Rêve aux côtés de Yann Gonzales et Bertrand Mandico), Poggi & Vinel (et leur cheffe opératrice Marine Atlan) optent pour une image numérique rutilante, même si l’imagerie des années 90 reste majoritaire dans les costumes et la bande-son. Mais on aurait tort de caractériser le film de générationnel tant la révolte qui l’habite est atemporelle. La jeunesse abandonnée, celle qui lutte et survit n’appartient à aucune époque. Ce qui nous est plus contemporain c’est la nécessité d’une héroïne plus que d’un héros, Jessica, interprétée par Aomi Muyock, révélation de Love de Gaspard Noé. Cette femme magnétique est capable à elle seule de dompter et consoler les mauvais garçons, qui sous leur carapace virile cachent des cœurs blessés et mutiques qui ne se confient qu’en voix-off.

Dans la continuité de Tant qu’il nous reste des fusils à pompe, récompensé en 2014 de l’ours d’or du meilleur court métrage, le couple de cinéastes Caroline Poggi et Jonathan Vinel exposent leur appréhension très singulière du monde, un royaume de fantaisies et de violences, où la fraternité, ici belle dame au regard bleu, serait à jamais reine.

S.D.

 

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Sarah et son mari David vivent à Jérusalem. Il est militaire, elle est gérante d’un café en centre-ville. Alors que son affaire marche bien, Sarah est menacée d’un énième déménagement suite à une possible affectation de son mari. Seulement cette jeune mère de famille est une femme libre, progressiste, qui refuse de voir sa vie dictée par un autre, même si elle en est amoureuse. Sa quête d'indépendance atteint des sommets lorsqu’elle entame une liaison secrète avec Saleem, le Palestinien qui livre les croissants chaque matin. Leur relation ne tient pas de l’amour mais plus d’une attraction physique qui se concrétise certains soirs dans le camion de livraison de Saleem. Non seulement l’adultère est extrêmement mal vu en Israël et en Palestine, mais une union mixte est encore plus condamnable, et les amants jouent avec le feu en s’affichant un soir dans un bar dansant de de Bethléem. Saleem provoque un homme un peu trop entreprenant avec Sarah, une bagarre éclate, une enquête est ouverte. Pour ce futur père de famille (sa femme Bisan est sur le point d’accoucher) et sa maîtresse, c'est le début de sérieux ennuis : leur drame intime va devenir une affaire d’Etat.

The reports on Sarah and Saleem est le deuxième long métrage du Palestinien Muayad Alayan, résidant à Jérusalem et bien conscient du caractère dangereux et ultra surveillé de la ville. Il fait passer cette tension dans son film par une poursuite caméra à l’épaule des deux personnages principaux, ceux-ci se sentant en permanence espionnés et suivis. C’est aussi l’immensité de la capitale israélienne qui est mise en avant, parcourue de long en large par chacun des protagonistes : Saleem au petit matin avec son camion de livraison, Bisan lorsqu’elle se rend à l’université en bus, David au volant de sa voiture, une étoile juive accrochée à son rétroviseur… la distance entre les deux peuples qui se disputent les terres est physique.

Muayad Alayan marque aussi la tension israélo-palestinienne en l’exprimant dans des anecdotes quotidiennes. Ainsi la collègue de Sarah n’est pas choquée par son acte d’adultère mais affolée d’apprendre que l’amant est palestinien.

C’est finalement à cause de ce drame que les deux familles que tout oppose sont amenées à se rencontrer. Les deux femmes, Bisan et Sarah, montrent que même dans la haine un dialogue est possible. L’intelligence de ce duo est sublimée par l'apparition tardive du personnage de l’avocate spécialisée dans le droit des femmes qui fait passer le film de la comédie dramatique à un objet politique et engagé. À ses côtés, Bisan, plutôt discrète et dépendante de sa famille, devient à son tour une héroïne libre de ses choix.

Partant d’une triviale histoire de coucherie, Muayad Alayan, assisté de son frère à l’écriture, signe donc un très beau film sur le récit de deux émancipations féminines.

S.D.

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Au fond de sa boutique, Jean Bigiaoui pianote nerveusement sur sa calculatrice. Les factures et frais divers ont dépassé le chiffre d’affaire de Bricomonge, la grande quincaillerie du cinquième arrondissement de Paris qu’il a monté de toutes pièces trente ans auparavant. Le bilan est sans appel : Jean doit fermer boutique. Son fils, Samuel Bigiaoui, devient le temps d’une heure trente un Alain Cavalier des temps modernes filmant à la fois la façade souriante de l’enseigne et la remise fermée à clé où son père, fatigué, remonte le cours de sa vie. Ancien militant de la Gauche Prolétarienne, rien ne laissait penser que cet intellectuel diplômé allait passer sa vie à vendre des clous. Pourtant, à l’entendre, le lien est évident : en ouvrant son magasin, Jean n’est soumis à aucune supériorité hiérarchique et reste libre de mener ses affaires comme il l’entend, avec les valeurs qu’il a toujours défendues. Ainsi Bricomonge est un petit monde hétéroclite où l’employé n’est pas moins roi que le client. José, Mangala, Zohra, Kouang… outre la diversité culturelle revendiquée dans le recrutement, chacun est le bienvenu en boutique, que ce soit pour raconter sa vie ou acheter une ampoule. Alors quand la banqueroute est annoncée, c’est tout un monde qui s’effondre pour l’habitué comme pour le salarié. « Qu’est-ce qu’on va devenir... » sanglote une vieille dame au comptoir tandis que José qui découpe du bois dans l’arrière-boutique depuis trente ans, tente de masquer son inquiétude.

La disparition des petits commerces résonne ici avec la fin d’une génération. Ce sont majoritairement des personnes d’un certain âge et d’un certain niveau de vie qui ont résisté à l’appel des grandes surfaces périphériques et continuent de s’approvisionner dans leur quartier. Seulement, comme l’explique Jean, ce ne sont pas ces petits acheteurs qui lui permettent de vivre, et les entreprises de bâtiment, quand elles ne laissent pas des ardoises considérables, se sont laissées tenter par le low-cost.

Bricomonge est une affaire de famille à qui Samuel Bigiaoui rend hommage dans un documentaire attachant, entre rires et larmes, où toute une galerie de personnages viennent eux aussi faire leurs adieux.  « Tout doit disparaître » oui, mais pas les souvenirs.

S.D.

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Depuis près de cinquante ans, Frederick Wiseman observe et filme les vies américaines ; plurielles, puisque qu’avec la distance de sa caméra il n’essaye pas de définir la vérité d’un sujet mais bien d’en montrer les différentes facettes, les lister simplement et, par la force du montage, en proposer une œuvre lisible.  Excepté quelques escapades parisiennes tour à tour consacrées à la Comédie Française, l’Opéra de Paris ou encore le Crazy Horse, Wiseman n’a cessé d’étudier son Amérique natale. Il faut dire que le terrain de jeu est vaste : de l’hôpital psychiatrique dans Titicut follies, son premier film en 1967, au célèbre Central Park (Central Park, 1989) en passant par le Zoo de Miami (Zoo, 1992), et tout dernièrement la bibliothèque publique de New-York, dans Ex Libris : The New York Public Library, le documentariste étudie longuement (ses films durent en moyenne 2h30) et minutieusement, les visages, les corps, les habitudes. Peut-être est-ce l’élection de Trump qui l’a poussé à infiltrer cette fois-ci, non pas les grandes institutions américaines, mais un village moyen de l’Indiana peuplé de 1400 habitants dont 76 % ont voté pour le leader du Parti républicain.

Il règne à Monrovia une atmosphère tranquille, “normale”. Les hommes sont au bistro, les femmes sont chez le coiffeur, les enfants sont à l’école et les chiens chez le vétérinaire. Chacun est à sa place et ne compte pas en bouger. Wiseman veille aussi à ne pas bousculer cet ordre, il ne s’introduit pas les gens et ne leur pose pas de questions mais se cantonne aux lieux publics (églises, cimetières, supermarchés…) et c’est en écoutant les conversations qu’il obtient des informations. Ainsi le quartier de Homestead est mal famé mais personne ne s’en préoccupe, le dispositif de sécurité incendie de la ville est vétuste et la viande des supermarchés a mauvaise mine. Les débats du conseil municipal sont routiniers (mais pour autant passionnant) et confirment la plénitude générale. D’autres scènes sont plus intrigantes, comme cette vente aux enchères de machines agricoles animée par un redneck au débit plus qu’incroyable, qui scande l’avancée des prix dans un langage inaudible au tout venant et pourtant compris de ceux qu’on voit lever le doigt. Il y a aussi cette drôle de cérémonie où un homme se voit remettre la médaille de la loge maçonnique en présence des “maîtres” et des “frères” qui ânonnent de mystérieux discours. On y devine alors l’étrangeté d’un monde fermé aux étrangers qui n’en possèdent pas les codes.

Comme à l’ouverture de Blue Velvet ou d’un épisode de Desperate Housewives, la banlieue moyenne, on le sent, dissimule ses vices derrière les franches poignées de mains entre voisins, les messes ou les spectacles d’enfants. A Monrovia, il en est de même. La tranquillité de ce village agricole finit par déranger et susciter des questions auxquelles Frederick Wiseman ne donne, comme à son habitude, pas de réponses précises mais nous offre une fois de plus l’ultime privilège d’être à ses côtés le témoin direct d’une société lointaine. Le film commence à l’école, se poursuit dans un mariage, puis dans un “baby shower” (cérémonie qui célèbre l’arrivée imminente d’un enfant) pour finir six pieds sous terre aux funérailles d’une certaine Shirley. S’éduquer, se reproduire et mourir, le cycle de Monrovia est celui de l’universel, et pourtant il ne tourne pas rond.

S.D.

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Rien que d’apprendre que Requiem pour un massacre allait ressortir sur grand écran m’a fait un choc. C’est LE film de guerre, viscéral, traumatisant, bien loin devant Apocalypse now et autres Sentiers de la gloire.

Ce film montre la volonté de destruction du peuple biélorusse par les nazis en 1943.

Il ne s’agit même pas de montrer l’absurdité, la dégueulasserie de la guerre ou la perversion de gradés sadiques. Non, le film montre avant tout une froide détermination de destruction systématique d’un peuple par les armes. Nous ne sommes pas face à des exactions, des bavures, des erreurs, mais bien devant une logique planifiée, déterminée, programmée pour nier l’humain. En premier lieu celui qui sera tué, traité comme du bétail, mais aussi celui qui tue, dont le cerveau a été effacé et qui devient une machine incapable de raisonner. Les nazis ont enfermé les juifs et autres déviants à leurs yeux dans des camps d’extermination afin de les tuer. En Biélorussie, ils ne se sont même pas donné cette peine. Ils ont planifié une destruction « sur site », considérant l’ensemble de la population comme inférieure. Inutile de trier, tout est à jeter.

En plus d’une virtuosité technique hors pair, le film est construit par la vue subjective d’un enfant de 13 ans enrôlé dans la résistance après qu’il a trouvé et récupéré un fusil sur un cadavre de soldat. Le spectateur perdra son innocence à travers ce regard d’enfant qui est confronté (à ce stade on ne peut même plus parler d'horreurs) à la guerre.

Ce chef-d’œuvre est réalisé par Elem Klimov, présent à la bataille de Stalingard, ville où il est né en 1933. Requiem pour un massacre est une œuvre indispensable qui nous montre le pire de l’humain : l'aboutissement de l’intolérance et le visage du fascisme.

L.S.

 

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Marc Namblard ne feuillette pas d’album photo. Quand on voit cet homme tranquille évoquer son enfance, c’est grâce à des bandes-son qu’il (ré)écoute en famille et que tous commentent attentivement. La maxime entendue dans le film,  « Si on ne nous entend pas, on n’existe pas », est la parfaite illustration de la capacité des espèces à communiquer sur une fréquence propre et ainsi permettre leur expression. Cette citation donne également le ton du film puisque Marc Namblard s’est fait conservateur des sons de la nature.

Deuxième coréalisation de Serge Steyer et Stéphane Manchematin, connus comme les réalisateurs du Complexe de la Salamandre, L’esprit des lieux est un film immersif, magnifique et envoûtant. Il montre la passion d’un homme pour le son. Le concept d’un tel film pourrait intriguer voir inquiéter le cinéphile féru d’images, mais nous sommes très vite happés par la magnificence des captations effectuées en pleine nature. Que ce soit dans le massif des Vosges ou en Guyane, Marc Namblard s'intéresse à tout ce qui fait du bruit, animaux gros et petits, végétaux agités par le vent et même le glace que l’on entend craquer. Ces sons inoubliables sont accompagnés d’images magnifiques, le film restant en permanence au plus près de mère nature qui produit ces sons. Cependant il ne faudrait pas réduire ce concerto pour bruits de la nature à un film réservé aux spécialistes du son. Au contraire, tout est fluide, sans explications techniques remplies de jargons de spécialiste, puisque les éclaircissements sur la pratique de la prise et de l’écoute des sons sont données dans le film par le passionné à sa fille de huit ans. En effet, Marc Namblard s’attache tout particulièrement à transmettre sa passion, à sa famille mais aussi aux enfants des autres lors d’une intervention dans une école. Ces sons serviront ainsi pour un spectacle de musique et de danse, grâce à l’artiste Christian Zanési.

Ce film sans aucune interview ni voix off est une très brillante démonstration de l’importance de l’écoute et de la transmission par l’expérience. Et petit clin d’oeil humoristique, le long-métrage finit sur « à table ! » pour se régaler des sons de Marc Namblard, qui nous feraient sans cela perdre le boire et le manger.

Bravo !

L.S.

 

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La miséricorde de la jungle est un grand film de cinéma signé par le réalisateur rwandais Joël Karekezi, un autodidacte dont les parents ont été assassinés lors du génocide,

Xavier et Faustin, sergent et soldat rwandais en mission au Congo pour poursuivre les génocidaires, se réveillent un jour, seuls, leur régiment les ayant laissés endormis alors qu’en pleine nuit le camp était levé. Pour rejoindre les leurs sans tomber aux mains des « rebelles » ou des Congolais, les deux soldats entament un périple de tous les dangers dans une jungle hostile. Xavier est militaire depuis toujours. Orphelin élevé dans un camp, il a voulu rendre justice et traquer les génocidaires. Faustin est paysan, mais a souhaité rejoindre l’armée pour améliorer son sort. Xavier, en début de film, méprise et rudoie quelque peu Faustin qu’il considère comme un « plouc ».  Cependant, leur passage dans la jungle conduira ces deux hommes à se comprendre et s’estimer.

Ce que l’on ressent aussitôt, c’est l’atmosphère de cette jungle, admirablement bien rendue par des mouvements de caméra précis. En effet, Joël Karekezi joue habilement avec l’image, offrant au spectateur un cadre souvent resserré sur l’action qui ne laisse pas beaucoup  de place et conduit à une sensation d’étouffement, soit au contraire en nous proposant des plans d’ensemble très larges qui donnent le vertige et noient les personnages et le spectateur dans l’immensité de la jungle s’étendant à perte de vue.

Nous sommes en présence d’un film de guerre tel que La ligne rouge où l’on dénonce l’absurdité de la guerre. Il s’agit aussi d’en montrer la cruauté, comme dans Soldat bleu et ses massacres de civils. Mais surtout il s’agit d’un film de mal-être, d’étouffement qui rappelle le Aguirre de Werner Herzog. En effet, Xavier cite Dieu qui devient la métaphore du soldat qui utilise son arme comme instrument de justice divine… ou de vengeance humaine.

Car on est bien là au cœur du problème. Initiée par ceux qui souhaitent s’emparer des richesses, la guerre s’auto-entretient par esprit de vengeance. Et comme le craint le sergent Xavier, nous avons peur avec lui que cela n’ait jamais de fin.

Pourtant la fin du film offre une note d’espoir, peut-être un peu forcée, dans le possible pardon et la capacité de résilience de l’humain. Tout n’est peut-être pas si noir, comme nous le laisse à penser le gorille que croise dans la jungle nos deux soldats et qui finalement vaque à ses occupations sans se soucier des humains.

Malgré quelques maladresses (scène de massacre inutile, on avait déjà compris, ou passages hors jungle qui viennent parfois à contre point), le film est à regarder à la fois pour son sujet, pour une grande maitrise de la caméra, et pour une interprétation magistrale des acteurs. Un auteur à suivre.

L.S.

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La critique de L. Schérer

“L’auto-remake” est une démarche étrange qui trouve plusieurs justifications : en 2012, Tim Burton re-tournait son emblématique Frankenweenie de 1984 en stop motion, contraint d’avoir dû utiliser la prise de vue réelle pour la première version, bien moins coûteuse. Vingt-huit ans plus tard et une carrière bien assurée, l’Américain s’offre le luxe de modéliser son petit héros comme il en rêvait à l’origine du projet. En France, Lisa Azuelos, galvanisée par le succès retentissant de LOL en 2009, a tenté en 2012 d’exporter sa comédie outre Atlantique en troquant Sophie Marceau contre Demi Moore dans LOL made in US. Elle n’est pas la seule à avoir voulu conquérir le public américain frileux face aux productions étrangères, l’exemple le plus parlant étant sans doute Michael Haneke et son Funny Games de 1998 en langue allemande, devenu Funny Games US dix ans plus tard, misant sur la star nationale Naomi Watts dans le rôle principal.

C’est sans doute cette même motivation qui a poussé le réalisateur chilien Sebastian Lelio à faire son propre remake du déjà très beau Gloria (2014) dans lequel Pauline Garcia donnait la réplique à Sergio Hernandez. Dans cette nouvelle version fraîchement américanisée, la sublime Julianne Moore reprend le rôle-titre face à John Turturro, la ville de Santiago fait place à Los Angeles, l’escapade à Viña del Mar est remplacée par un week-end à Las Vegas et les trajets en voiture sont désormais rythmés par d’emblématiques tubes américains, d’Air Supply à Bonnie Tyler. Le scénario n’a quant à lui pas tellement bougé, il est toujours question d’une sexagénaire célibataire, mère de deux enfants qui lui échappent, et grande amatrice de dancing. Au cours d’une soirée dans l’une de ces fameuses boîtes de nuit, elle croise le chemin d’Arnold qui la convainc d’accorder une deuxième chance à sa vie amoureuse. Mais la forte personnalité de Gloria et l’indisponibilité d’Arnold pourraient bien faire barrage à cette idylle.

Ocean’s 8, Tomb Raider, Les Veuves, Captain Marvel, Alita… les héroïnes américaines sont devenues légions en cette ère post #MeToo. Les femmes sont seules et solidaires, désormais capables d’affronter les dangers sans l’once d’un bellâtre à l’horizon. Gloria n’a quant à elle pas pour vocation de sauver le monde si ce n’est celui qui l’entoure, son fils sur le point de divorcer, sa fille partie à des milliers de kilomètres avec un étranger… et le sien aussi : celui d’une femme qui se voit vieillir mais pas pour autant mourir, une femme qui vit et nous ressemble dans ce qu’elle a de banale. Bien sûr Sebastian Lelio la magnifie, la rhabille de glamour et d’humour, la rendant tantôt désirable sur une piste de danse, tantôt presque risible quand elle hurle au volant les paroles d’une désuète chanson d’amour. Avec son insouciance retrouvée, ce n’est pas une deuxième jeunesse que cherche Gloria, mais le droit de vivre pleinement la vieillesse, temps qui désormais lui appartient.

S.D.

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En 1981, l’artiste français Sophie Calle se fait engager comme femme de chambre dans un luxueux hôtel vénitien. Durant trois semaines, elle photographie les effets personnels laissés par les clients dans les chambres et, à la manière d’une détective, imagine leurs histoires. Cette œuvre, L’Hôtel, fut la source d’inspiration de Lila Avilés pour son premier long métrage La Camarista. A la différence de Sophie Calle, la réalisatrice mexicaine ne construit pas tout à fait un portrait en creux des absents, mais oriente plutôt son film vers la description minutieuse du quotidien d’une femme de chambre.

Lila Avilés choisit une mise en scène en huis clos, entre déambulations dans les couloirs animés et plénitude des chambres vides. L’extérieur n’existe que dans le hors champ d’une conversation téléphonique ou à travers les grandes baies vitrées des chambres qui offrent une vue vertigineuse sur la capitale mexicaine. Malgré ce choix qui traduit à l’image un certain sentiment d’étouffement, le film évite un point de vue doloriste sur ses héroïnes, préférant les hisser au rang de femmes qui ont des ambitions et des désirs. Ainsi, Eve est déterminée à récupérer la belle robe rouge laissée aux objets trouvés, à obtenir le poste du 42ème étage du prestigieux hôtel Presidente, mieux rémunéré, et finit même par s'autoriser un flirt avec le laveur de vitres.

Du matin au soir, elle plie méticuleusement des draps, donne la forme parfaite à des oreillers, vide les poubelles et y récupère parfois quelques babioles intéressantes (une fleur séchée, un petit sac en papier décoré). Équipée d’un talkie-walkie, elle répond instantanément aux demandes loufoques de clients exigeants, ou aux besoins de ses supérieurs. La charge de travail semble harassante, et même si la jeune femme ne se plaint jamais, son regard triste suffit à comprendre que, pour une fois, elle aimerait finir à temps pour passer la soirée avec son fils qu’elle est obligée de faire garder. Il n’y a qu’aux côtés de Minitoy, sa joyeuse et tonitruante collègue de l’étage d’au-dessus, qu’elle retrouve le sourire lors d’une réjouissante scène de fou rire au milieu des piles de draps.

Au-delà de son côté fictionnel mené comme des sketches entre clients et employés (le VIP exigeant, la jeune mère sans gêne qui demande à faire garder son bébé…) La Camarista offre une belle réflexion sur les invisibles, ceux qui doivent être là tout en prenant soin de se faire oublier. Par sa profession, Eve a plus que personne accès à l’intime d’inconnus qu’elle ne connaîtra jamais puisqu’elle n’existe qu’en leur absence. Ce clivage prend un sens métaphorique si l’on pense à la société mexicaine où l’inégalité sociale et la séparation entre riches et pauvres est extrêmement marquée.

 

S.D.

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Il ne faut pas s’attendre au visionnage de Première campagne, film de la documentariste Audrey Gordon, à une analyse fine des jeux de pouvoir façon Borgen, à la révélation des crapuleries de certains de nos politiques façon Baron noir ou à une critique féroce façon Michael Moore. Non, le film a une tout autre ambition : documenter au jour le jour la couverture de la campagne d’Emmanuel Macron par la journaliste de France 2 Astrid Mezmorian, dont c’était la première campagne à l’instar de notre futur président, comme le sous-entend le titre du film.

Nous sommes donc face à un double récit d’apprentissage, l’accent étant toujours mis sur celui de la journaliste. Mais cette captation au plus près du métier n’empêche pas la réalisatrice d’observer une certaine distanciation, tant sur le travail de la journaliste, que sur celui du politique. Cette distance est tout l’intérêt du film, comme lorsque la réalisatrice capte une séquence très drôle sur Philippe Poutou, qui permet au spectateur de se rendre compte du fossé entre les candidats hyper médiatisés et les autres, apportant une vraie réflexion sur la conduite des élections. Cette distanciation primitive se double d’une secondaire, temporelle, et encore plus éducative pour le spectateur. Ainsi, on ne peut s’empêcher de mettre en relation ce qui a été dit à l’époque, et compris par ceux qui écoutaient, voire portaient, la parole d’En Marche, et ce qui s’est déroulé depuis. Le discours d’Emmanuel Macron le soir de sa victoire et les espoirs qu’il a suscités auprès de ses soutiens en est un formidable exemple.

Primé à juste titre par le Grand Prix du Festival International du film politique - Politikos en 2018, Première campagne est un film à voir pour tous ceux qui veulent en apprendre plus sur le jeu politique actuel.

L.S.

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