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La critique de L. Schérer

Au bord d’une rivière, quatre femmes lessivent les draps. L’une d’entre elles se met à chanter, les autres la suivent tout en secouant les larges tissus blancs au dessus des hautes herbes, sous les yeux ébahis d’un petit garçon. Soixante ans plus tard, le soleil de plomb de cette belle journée a disparu, mais son souvenir est encore chaud dans la mémoire de Salvador Mallo, devenu cinéaste de renom. Il habite à Madrid un appartement décoré par de trop nombreuses sculptures modernes et scènes de vie encadrées, seul subterfuge du réalisateur pour peupler sa solitude.

Paralysé par sa mélancolie et un mal de dos, Salvador ne crée plus depuis des années et s’est coupé de tout son entourage cinématographique. Lorsqu’il apprend que son plus grand succès Sabor est restauré par la Cinémathèque, il décide de renouer avec son interprète principal Alberto Crespo vingt après qu’une brouille les ait séparés. Ces retrouvailles (et la découverte de l’héroïne) font renaître chez le cinéaste déprimé l’envie d’écrire, de filmer, en se replongeant dans son passé d’enfant, d’homme et d’amant.

Dans une autofiction et sous l’avatar d’Antonio Banderas, Pedro Almodovar signe sans conteste son film le plus personnel, un journal intime piqué de romanesque, magnifiquement pensé pour le cinéma. Il replace par exemple des souvenirs d’enfance dans des lieux insolites, parfaits pour raconter des histoires. Issu d’une famille pauvre, le personnage de Salvador Mallo est amené à déménager à Paterna dans la région de Valence, dans une maison troglodyte qu’il perçoit comme un génial terrain de jeu, tandis que sa mère déplore l’obligation d’habiter une “caverne”. Un unique point de lumière ensoleille la cuisine, comme un projecteur braqué sur l’endroit qui deviendra le théâtre des plus belles découvertes de l’enfant : la littérature (son premier pas vers le cinéma), et les premiers émois amoureux.

Douleur et Gloire ne ressemble pas au film déjanté type d’Almodovar. Ce n’est sans doute pas l’âge qui a poussé le cinéaste de presque soixante-dix ans à ranger son folklore, mais le sujet du film, introspectif et solennel. Sans lourdeur aucune, Almodovar confirme son goût pour les décors et les costumes multicolores, les éclats d’humour et de folie, comme lorsqu’Alberto et Salvador se disputent par haut parleurs interposés devant le public de la Cinémathèque, ou encore cette merveilleuse séquence où Alberto, seul en scène, danse devant un écran blanc. L’inattendu trône toujours, dans une vie comme dans un scénario. La fougue du baiser entre Salvador et son amant retrouvé, pourtant absente du script original et ajoutée la veille du tournage, s’impose comme la représentation ultime du feu d’une passion amoureuse d’antan que le temps ne pourra éteindre.

Le film, présenté en compétition officielle du Festival de Cannes, n’en partira certainement pas bredouille. Difficile de choisir entre récompenser la sidérante interprétation d’Antonio Banderas, plus beau et émouvant que jamais, Penelope Cruz dans le rôle secondaire de la mère de Salvador, en Sophia Loren hispanique, ou encore le maestro ultime de cette fresque passionnelle, Pedro Almodovar au sommet de sa gloire.

S.D.

 

 

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La critique de L. Schérer

Stubby est un film d’animation franco-irlandais qui permet de raconter la guerre aux enfants par l’intermédiaire d’un gentil chien. Son réalisateur est le documentariste Richard Lanni connu pour Road to Victory, la série documentaire sur la seconde guerre mondiale la plus diffusée à la télévision américaine.

Le film relate l’entrée en guerre des États-Unis en 1917 sur le sol français, en utilisant comme personnage principal Stubby. Ce chien adopté par le soldat John R. Conroy, a réellement existé. Il est devenu la mascotte du premier régiment du Connecticut après avoir été convoyé avec armes et bagages jusque dans les tranchées.

Stubby a toutes les qualités : obéissant quand il le faut, malin comme pas un, dévoué, brave loyal, et drôle. Il fait donc un excellent compagnon pour ces hommes souffrant sous les bombes et la mitraille, et loin de chez eux. De plus, son ouïe et son flair exceptionnels lui ont permis de détecter précocement des approches de l’ennemi et ainsi sauver des vies.

Le film fera la part belle aux héros, chien et humains, prêts à sacrifier leur vie pour sauver celles de leurs camarades. Que ce soit dans les dialogues ou dans leurs réactions, les personnages sont suffisamment travaillés pour être attachants. De plus, ils évoluent dans un décor soigné et réaliste, même si le graphisme de l’animation est pour sa part sans relief.

Le film est très manichéen, et ne montre que la violence nécessaire pour expliquer que dans une guerre, il y a des morts. Cela dit, de nombreuses pistes de réflexion sont lancées pour peu que l’on prenne quelque recul sur les événements. Un adulte pourra ainsi entamer un dialogue avec un spectateur plus jeune sur les images projetées. Nous ne pouvons qu’espérer que le visionnage de ce « film de guerre pour enfants » donne l’envie aux jeunes générations d’en savoir plus sur cette sombre, mais importante période historique.

L.S.

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La critique de L. Schérer

Au vu de ses premières images, Passion interroge. D’où sort cette texture filmique datée qui donne au film l’impression d’être l’œuvre d’un étudiant fauché ? La réponse est dans la question, puisqu’il s’agit en effet de la première réalisation de Ryusuke Hamaguchi, redécouverte par les distributeurs de la Art House galvanisés par le succès de Senses et Asako I & II, et montré en salle dix ans après sa conception. Produit par l’Université des arts de Tokyo à laquelle le cinéaste japonais a étudié, Passion parvient assez vite à faire oublier ses hésitations techniques et révèle les prémices du cinéma d’Hamaguchi.

Tout commence lors d’un dîner d’anniversaire au cours duquel Kaho et Tomoya annoncent à leur petit groupe d’amis leur intention de se marier. La nouvelle, peu spectaculaire, est éclipsée par l’intervention spontanée de l’un des convives : “j’attendrais alors que tu divorces pour pouvoir t’épouser” déclare Kenichiro à Kaho. Cette annonce est elle-même vite oubliée, dans des rires et des railleries mais reste suspendue comme une menace qui pèsera sur la bande tout au long du film. Le projet d’une noce, ou plutôt celui de quitter l’adolescence pour se lancer dans une vie d’adulte donne ici un signal d’alerte, comme si le temps soudain se pressait et encourageait l’urgence d’agir. Pour les trois amis, dont un futur marié, l’autre bientôt père, et le dernier célibataire, il devient nécessaire de s’exprimer sur leurs désirs amoureux et amicaux. Ainsi les couples s’échangent, les amants se retrouvent, et les amis s’éloignent.

De la même manière que son homologue coréen Hong Sang Soo, Ryusuke Hamaguchi décrit les errances sentimentales à travers de longues scènes de conversations dans l’intimité, à table, dans le bus, où les personnages se révèlent les uns aux autres. Au milieu de ces trois hommes qui parlent beaucoup, se trouve Kaho, timide professeure de mathématiques, frêle jeune fille qui ne vit que pour son futur mari Tomoya. Kaho s'exclut des élucubrations masculines et lorsque son fidèle prétendant Kenichiro lui apprend que tout le monde sauf elle connaît la frivolité de Tomoya, Kaho a la plus belle des réponses, d’une intelligence naïve qui l’éloigne de la souffrance : “moi je ne le sais pas, c’est l’essentiel, non ?”.

En l’espace de deux jours et deux nuits, Hamaguchi alors âgé de 29 ans, dresse un portrait générationnel complexe, déjà doté de la même sensibilité que l’on retrouve dans ses œuvres contemporaines, mais avec une approche plus crue et violente du marivaudage. Le film est cruel, frappe un grand coup (aussi au sens littéral) puis dans une dernière scène bouleversante, il laisse enfin apparaître la passion.

 

S.D.

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La critique de L. Schérer

Edmond est avant tout un hommage au théâtre et aux comédiens, par le truchement, cela va de soi, de LA comédie emblématique de la littérature, celle de Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand. On n’apprendra donc pas grand-chose de neuf sur l’auteur, le propos étant ailleurs, celui de divertir le spectateur, non par le texte de la pièce, mais par la genèse de celui-ci.

Adaptation de la pièce de théâtre à succès d’Alexis Michalik (5 Molières en 2017), le film raconte comment Rostand réussit à créer son chef-d’œuvre en moins d’un mois. Cette pression constante sur l’auteur soumis aux affres de la création va générer toutes sortes de situations comiques, complétées par des rencontres de personnages incongrus, plus ou moins grotesques ou loufoques. Le texte, soigné par un sens certain de la joute verbale, en rajoute au plaisir des yeux. Le scénario se tient bien, aidé par un rythme enlevé et par un bon équilibre conduit par l’alternance de scènes collectives bien chorégraphiées, et de scènes plus intimes.

Certains pourront regretter que le côté farcesque l’emporte sur la vérité historique et sur l’émotion, qui apparait quelque peu artificiellement à la fin du film, mais il ne faut néanmoins pas bouder son plaisir à la vision de cette comédie familiale globalement réussie.

L.S.

 

 

 

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La critique de L. Schérer

Agréable à regarder, drôle et profond à la fois, Slash est un film du réalisateur américain Clay Liford, remarqué en 2010 pour son film de science-fiction original Earthling. Slash est une histoire d’initiation dans lequel un adolescent (Neil, excellemment interprété par Michael Johnston), mal intégré dans son groupe classe, mène une deuxième vie hors des préoccupations scolaires et familiales : il écrit des histoires homoérotiques. Mais qu’on se rassure, malgré ses écrits très « chauds », le film ne tombera jamais dans le graveleux. On est plutôt ici dans le questionnement sur la sexualité.

Cette passion littéraire fait de Neil un personnage qui écrit et qui parle d’homosexualité autrement qu’en termes péjoratifs, ce qui le démarque doublement de ses camarades de lycée. Son activité intime ayant été accidentellement dévoilée aux yeux de tous, il sera aidé dans cette période délicate par une de ses camarades de classe (Julia, interprétée par Hannah Marks - que l’on a adorée dans Dirk Gently, détective holistique - ), la seule à croire en ses capacités, à l’estimer, et à le respecter. Julia va donc le convaincre de franchir le pas en envoyant ses textes aux organisateurs d’un festival. L’aide que lui apporte Julia sera bénéfique et le jeune homme ne pourra plus se cacher derrière un pseudonyme et son écran, mais devra affronter le monde réel en lisant ses textes devant un public. Quand bien même c’est dans leur monde imaginaire que les deux jeunes se trouvent le plus à l’aise, ils se retrouvent dans la « vraie vie » dans une communauté d’intérêts qui favorisera leur aide mutuelle. En effet Neil pourra lui aussi aider Julia, car, quand bien même celle-ci est plus âgée et plus mûre que lui en apparence en tous cas, elle est elle-même en proie à une relation difficile et à un questionnement sur sa propre sexualité.

Un film tendre, par son côté initiatique, et aussi sérieux dans sa réflexion sur la création.  Car un des thèmes traités est celui de la production littéraire, du rapport entre l’écrivain et son personnage et de la réception de son œuvre. L’écrit est-il forcément biographique ? Qui déteint sur l’autre, du personnage ou du rédacteur ? Le lecteur n’est-il pas tenté par faire un amalgame entre l’écrivain et ses écrits ? Que le héros passe beaucoup de temps à préparer son déguisement pour sa lecture lors d’un festival cosplay est métaphorique de cette « transformation » de l’écrivain et au-delà de la quête de soi du personnage. Tel un Perceval qui cherchait la gloire et l’amour et qui finit par se trouver lui-même, Neil, en cherchant par ses écrits la reconnaissance et l’amour, finit par trouver grâce à eux des réponses à son questionnement existentiel et un équilibre affectif.  Un vaste programme que le film ne fait pas que survoler, mais traite d’une façon intelligente et sensible.

Nous sommes face à un film à lire à plusieurs niveaux, excellent autant au premier degré que si on gratte le cuir.

Pour découvrir le film, vous avez un mois gratuit sur Outbuster. Alors n’hésitez pas !

L.S.

P.S. : Pour aller plus loin, ce film, qui invite à de multiples références pour des films policiers ou de genre au gré de la cinéphilie du spectateur, m’a fait penser dans son pan récit initiatique à la série Sex education en plus ramassé et donc en plus « essentiel ». Pour le pan plus littéraire, c’est le film de Barbet Schroeder, Inju : la bête dans l’ombre, qui me vient à l’esprit pour la mise en abyme et le trouble de l’écrivain face à son personnage (et l’ambiance SM qui renvoie à la production écrite de Neil).

 

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La critique de madwill

On résume trop souvent le cinéma de Zemeckis à sa seule dimension spectaculaire, à une maîtrise évidente de la technologie pour surprendre le spectateur. C’est malheureusement oublier que son cinéma est avant tout profondément humain au-delà des moyens techniques employés. Même dans les superproductions qu’il signa pour Spielberg dans les années 80, le réalisateur américain traitait de thèmes adultes au sein d’un cinéma où l’art était le meilleur allié pour affronter les épreuves de la vie. Ainsi une trilogie comme Retour vers le futur était avant tout un grand film sur l’adolescence qui mettait en scène des vies détruites par une société normative où le fantaisiste Doc incarnait le recours à l’imagination comme seul échappatoire. Ce cinéaste considéré comme enfantin par la critique française a toujours évoqué des thèmes difficiles tels que l’addiction aussi bien dans le récent Flight que le populaire Roger Rabbit où les toons permettaient au personnage principal d'échapper à l'alcool pour enfin accepter le deuil.

On a également caricaturé l’humanisme du réalisateur en le résumant à de la naïveté. C'est une erreur car son humanisme se caractérise par une croyance en l’homme dans un monde sordide que le réalisateur n’enjolive jamais. Le héros chez Zemeckis est une figure qui essaye toujours d’aller de l’avant comme dans son Forrest Gump où le personnage principal court tout le temps. Ainsi dans Marwen, le héros joué par Steve Carell est un homme qui essaye de réagir après une agression qui l’a laissé pour mort. Pour ce faire, il va user d’un théâtre de poupées qu’il mettra en scène, se constituant un univers fictionnel afin de dépasser son trauma. Une fois encore, le recours à l’imaginaire pour dépasser les difficultés du monde est le sujet de son film comme dans son mal aimé Contact où Dieu était devenu pour survivre une fiction comme les autres. Zemeckis est un auteur dont l‘œuvre est d’une cohérence impressionnante. En effet, même même quand il s’inspire d’un documentaire déjà existant comme pour The walk ou Marwen, les histoires vraies qu’ils nous racontent, donnent l’impression que le réalisateur américain les a inventées tant elles lui correspondent.

Dans son dernier opus, Zemeckis nous propose un discours d’une sincérité évidente qui fait beaucoup penser au Ready Player One de Spielberg, une œuvre d’un autre maître du cinéma qui discourait sur l’art tout en évoquant en filigrane les dangers d'une société obsédée par la nostalgie.

Marwen est un film-fleuve qui aborde le droit à la différence. Avec beaucoup de délicatesse, le cinéaste traite du goût pour le travestissement de son héros sans jamais émettre le moindre jugement, ne tombant jamais dans le pathos ou la psychanalyse de bas étage. Geek et érotomane reconnu, Zemeckis signe avant tout un grand film sur la nécessité de vivre nos petites différences à l’instar de l’alter ego en marionnette de notre héros qui punit les nazis et drague les pépés, des talons aiguilles aux pieds. Dans le final, la réalité et la fiction se rejoindront permettant enfin à Carell d’avancer et de s’assumer totalement.

Marwen est un grand film intimiste qui n’oublie jamais d’être spectaculaire et prenant. À ce titre, la mise en scène dans le village de marionnettes est grandiose. Le réalisateur nous fait réellement vivre de grands moments épiques tout en donnant vie à des poupées grâce à la "Motion Control" dans des saynètes où sa mise en scène se fait opératique. Mais le réalisateur sait également nous émerveiller avec de simples instants du quotidien. Il rend ainsi passionnant un simple échange devant une tasse de thé ou un épluchage de pomme de terre grâce à l'interprétation sans faille de ses comédiens. Certains esprits chagrins ont reproché à ce long-métrage une certaine simplification des enjeux dans le scénario avec l’agresseur du héros principal qui se retrouve être incarné par un méchant nazi dans le monde fantasmé. On pourra leur rétorquer qu’ils ont oublié que le véritable ennemi de Carell n’est pas l’antagonisme entre lui et son agresseur, mais son addiction aux opiacés symbolisée par le personnage de la sorcière.

Ce film est également une déclaration d’amour absolument magnifique à la gent féminine. Comme souvent chez lui, les femmes sont les protagonistes les plus humaines, car elles font preuve d’empathie et participent à la guérison du héros. Quant à leur représentation dans le monde fictionnel, c’est leur force de caractère et leur féminité qui sont mises en avant par un réalisateur dont on sent l’amour et le respect pour le sexe opposé.

Marwen est un film fragile qu’il faut défendre, une œuvre poétique et unique dans un paysage cinématographique où la bêtisé et l’ironie sont devenues la norme. Un classique instantané qui prouve que les grands cinéastes ne disparaissent jamais. Indispensable !

Mad Will

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La critique de madwill

Spring est disponible chez notre partenaire Outbuster à cette adrese : https://www.outbuster.com/entre-potes/spring

Si vous n’avez pas traîné vos guêtres dans les festivals de fantastique, les noms de Benson et Moorhead ne vous diront sûrement rien. Pour autant, ces deux gaillards ont déjà signé 3 longs-métrages (Resolution, Spring, The Endless) qui sont tout simplement parmi les oeuvres les plus originales et passionnantes que j'ai vues ces dernières années dans le domaine du fantastique.

Afin de mieux vous les faire connaitre, j’ai choisi de vous parler de leur deuxième film Spring qui est disponible chez notre nouveau partenaire :  le service de SVOD Outbuster.  C’est une occasion unique de vous parler de ce long-métrage qui a reçu le Prix « Ciné+ Frisson » au PIFFF à Paris et qui témoigne d’une politique éditoriale audacieuse de la part d’Outbuster. Cette plateforme vous offre un mois gratuit lors de votre inscription et vous propose des films de grande qualité le plus souvent inédits.

Mais que raconte Spring  ?

Evan, un jeune américain est meurtri par la disparition de sa mère, morte d'un cancer, et par la perte de son travail de cuisinier, le jour suivant. Il fuit son pays pour s'installer en Italie, où il rencontre une jeune femme cachant un sombre secret.

Le troisième film de Benson et Moorhead, The Endless s’ouvrait sur une citation de Lovecraft. Cette filiation avec l’univers de l’écrivain américain est légitime au regard des univers fantastiques développés par les deux réalisateurs où des personnages sont en proie à des forces anciennes qui semblent diriger notre univers. Ce cosmos qui commanderait nos vies est d’ailleurs signifié par leur mise en scène qui use de plans vus du ciel. De plus, dans le cas de Spring, ils nous font entrapercevoir des tentacules lors d'une transformation de la jeune Louise dont est tombé amoureux le personnage principal. Cette vision fugace évoque ainsi irrémédiablement les Grands Anciens de Lovecraft et ses créatures à la Cthulhu. Nombre de cinéastes ont essayé de s’inspirer de Lovecraft, mais sans jamais réussir. En effet, comment rendre à l’image un univers qui repose avant tout sur un sentiment de vertige avec des forces obscures le plus souvent suggérées ? Pour créer une ambiance digne de l’écrivain américain de Providence, Justin Benson et Aaron Moorhead vont s'appuyer sur l’imagination du spectateur qui ne perçoit dans le film que d’infimes détails tels qu'une ombre menaçante ou des yeux vairons. Ce sera ensuite au public de reconstruire l’intrigue pour comprendre les tenants et les aboutissants de l’histoire afin de prendre conscience de la puissance des forces surnaturelles en présence. À ce titre, nous sommes ici très éloignés du cinéma de genre actuel à base de jumpscares, qui ne peut s'empêcher d'expliciter son récit au risque de se contredire comme dans Us de Jordan Peel.

Spring, à l’instar de The Endless commence à la manière d'un drame réaliste. Le film nous donne ainsi à voir le héros qui assiste aux derniers instants de vie de sa mère. Suite à l’enterrement, nous le retrouvons dans une bagarre qui le conduira à quitter les USA et partir en Italie, car il est recherché en raison des coups portés sur un sinistre individu. Une introduction très réaliste où la mise en scène recourt à des prises de vue à l’épaule pour renforcer le caractère naturaliste du film. Mais comme d’habitude chez les deux réalisateurs, cet ancrage dans le réel est là pour créer une ambiance où petit à petit les lois dites naturelles ne pourront plus expliquer les événements de plus en plus étranges qui vont arriver. Le caractère intimiste de leur cinéma est voulu par des réalisateurs qui mettent en scène dans leurs longs-métrages des duos qui sont liés par une relation forte qui va être mise à mal par le surnaturel. Resolution racontait avant tout l'amitié entre deux hommes, dans The Endless c'était la relation fraternelle qui était évoquée, alors que dans Spring c'est bel et bien le sentiment amoureux qui est mis en scène. Ainsi, Spring n'est pas seulement une grande oeuvre fantastique qui évoque le mythe de la goule, c’est aussi l’une des plus belles comédies romantiques vues à l’écran ces derniers temps avec un plan final qui a fait pleurer l’auteur de ses lignes. Si ce long-métrage est une réussite, c’est également grâce aux deux acteurs Lou Taylor Pucci et Nadia Hilker qui sont très justes.

Ce qui est remarquable dans la filmographie des deux réalisateurs, c’est leur volonté farouche de raconter des histoires en dehors des modes et des formules qui ont phagocyté le cinéma actuel, qu’il soit commercial ou même d’auteur. Ainsi Spring est tout à la foi un film lovecraftien, une comédie romantique, un long-métrage sur le deuil et une oeuvre de résistance avec des personnages qui décident de déjouer le destin symbolisé par les forces supérieures qui hantent chacun de leurs films.

Je vous invite vraiment à regarder le magnifique Spring sur la plateforme d'Outbuster qui vous permet de découvrir des oeuvres fortes, osées, décalées et surtout originales qui étaient pour certaines invisibles en dehors du circuit des festivals spécialisés comme pour le film de Benson et Moorhead

Mad Will

Ps : Je reviendrai prochainement sur The Endless qui est disponible en DVD chez Koba Films depuis le mois d’Avril !

 

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La critique de L. Schérer

Primé au festival du film policier de Beaune 2018, Une part d’ombre, premier film du réalisateur belge Samuel Tilman, est un film policier haletant grâce à un scénario très bien mené qui tient le spectateur par le bout du nez.

David (magistralement interprété par Fabrizio Rongione) et sa famille, se retrouvent avec des amis dans un chalet de montagne pour quelques jours. Lors d’un footing, l’homme croise la route d’une voiture dont la conductrice sera retrouvée assassinée. En tant que dernière personne ayant vu la victime vivante, le jeune père de famille est interrogé par la police. Celle-ci enquête sur le personnage et découvre dans sa vie certaines choses moralement répréhensibles qu’il s’efforçait de cacher, mais par ailleurs aucunement illégales.

Coupable ? Pas coupable ? Le metteur en scène ne nous conduirait-il pas vers un dénouement digne de L’insoupçonnable vérité ? Jusqu’au bout du bout du film, sans faille dans le scénario, sans switch, et sans Deus ex Machina, le spectateur est mené en bateau par le réalisateur. On est happé du début à la fin et on pardonnera ainsi volontiers les quelques maladresses de la mise en scène qui usent de procédés parfois trop minimalistes ou répétitifs.

De plus, et c’est ce qui en procure la profondeur, le film pose la question du regard sur les autres et de la confiance que l’on peut accorder à autrui. À notre époque où, par les réseaux sociaux, tout peut partir en vrille en quelques heures, cette analyse de « l’ère du soupçon » démontre que plus que jamais une société solide doit se construire sur des faits et non sur une « intime conviction » le plus souvent soufflée par un vent dominant.

Nous sommes donc plus en présence d’une étude naturaliste (au sens littéraire du terme) que d’un thriller psychologique, le réalisateur s’attachant à observer cet homme dans son milieu, et les réactions de celui-ci suite à un événement particulier. Une étude menée avec brio par un auteur à surveiller.

L.S.

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La critique de L. Schérer

Drôles de cigognes ! est un programme de courts métrages de la réalisatrice tchèque Hermína Týrlová qui ont été rassemblés par Malavida. Ces histoires, à la portée des tous petits, sont l’occasion pour les plus grands d’apprécier des scénarios originaux qui témoignent d’un joyeux désordre créatif ou bouleversent les codes habituels du conte. Les adultes apprécieront également la profondeur d’histoires dont certaines s’interrogent sur la vie sociale tandis que d’autres poussent à une réflexion sur la relation entre art, artisanat et technologie. Une réflexion très moderne sur le cinéma… d’aujourd’hui !

Tantôt en laine, tantôt en bois ou en pâte à sel, les personnages de ces courts métrages drôles et colorés sont d’une étonnante vivacité. 46 minutes de plaisir assuré !

Dans le premier Potes en pelotes, la laine s’amuse pendant que la tapissière travaille. Mais alors que les histoires des bouts de laines se tissent et s'emmêlent, il faut que la travailleuse ne s’aperçoive de rien !

Dans le second, qui a donné le titre au programme, les cigognes, comme chacun sait, doivent livrer les bébés. Mais la difficulté survient quand l’une d’entre elle se voit confier la charge de jumeaux. Saura-t-elle faire face à cette lourde responsabilité ?

La qualité technique du troisième court, Le mirliton fripon, est extraordinaire. En effet, pour construire son animation, la réalisatrice a associé divers matériaux pour un résultat splendide à l’écran. L’histoire est celle d’une princesse amoureuse d’un berger. N’y aurait-il pas un renversement des rôles ?

Dans l’atelier du fabricant de jouets, ceux-ci prennent vie une fois fini. Mais là, un morceau de bois en forme de Y et laissé de côté, s’anime en lance-pierre. Bonjour les dégâts ! Le titre de ce quatrième court, Le cavalier dézingué, donne au spectateur une idée de ce qui va arriver.

Enfin pour le dernier c’est Panique à la basse-cour. Les animaux en pâte à sel ont fort à faire alors que tout ce petit monde jouait si tranquillement ! Mais on ne vous en dit pas plus…

Les vacances de printemps sont déjà finies ? Qu’à cela ne tienne, le mois de mai regorge de jours fériés pour vous permettre des séances de cinéma en famille. C’est donc parti pour Drôles de cigognes !

L.S.

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La critique de L. Schérer

Au cours d’un été des années 1990, Stevie (le jeune formidable Sunny Suljic), ado solidaire martyrisé par son grand frère (Lucas Hedges) et incompris de sa mère, se rapproche d’une bande de skateurs plus âgés. Ces garçons débraillés et populaires incarnent pour Stevie le sommet du cool, les grands frères drôles et aimants qu’il n’a jamais eu. À leurs côtés, il découvre les plaisirs adolescents, les joies de la fête, les premiers émois amoureux et le goût du risque.

Pour l’acteur Jonah Hill, il s’agit aussi d’une aventure initiatique : son premier passage derrière la caméra. Bon camarade de la famille Appatow, il est une des grandes figures tragi-comiques du cinéma américain (SuperGrave, Sans sarah rien de va, En cloque mode d’emploi…) et signe un premier film qui lui ressemble. (Il le reconnaît lui-même comme étant semi-autobiographique). Son petit héros Stevie manque de confiance en lui et rêve de gagner la reconnaissance de ses idoles. Outre une passion pour la planche à roulettes, ils partagent le désir d’échapper à leur conditions familiales tristes et violentes. Ainsi, Stevie, battu par son frère, apprend que le leader du gang Ray (le très charismatique Na’kel Smith) a dû enterrer son cadet, que la mère de Ruben est alcoolique, et que le dit « Fourth-Grade » est pauvre au point de pas pouvoir s’acheter de chaussettes. Le film est ainsi parsemé de révélations poignantes sur les âmes meurtries de chacun des protagonistes, juxtaposées aux vannes fusantes qu’ils se balancent en permanence.

Stevie encaisse les claques, les bleus, les chutes (parfois très graves) et s’en relève plus déterminé que jamais. L’adolescence est une étape douloureuse mais indispensable à la construction de soi, semble nous dire Jonah Hill. On connaissait la chanson mais elle est ici jouée avec la vraie naïveté d’un enfant, Stevie, dont le film ne tourne qu’à travers ses yeux. Lorsqu’il entre dans la chambre interdite de son grand frère dont il observe chaque CD, poster, jeux vidéo ou lorsqu’il reçoit sa première planche de skateboard comme un objet sacré, l’euphorie est partagée par le spectateur. L’identification fonctionne aussi grâce à l’imagerie si parlante des années 90, des sucreries aux walkmans, en passant par la bande-son (Cypress Hill, Nirvana, Atticus Ross, Pixies…). Difficile de ne pas éprouver de tendresse également pour ces points de rendez-vous habituels (la boutique de skate, la cour de récréation vide…) qui faisaient des métropoles des villages, des refuges on l’on était sûr d’y retrouver une tête connue. Pour ne pas tomber dans une simple reconstitution nostalgique, Jonah Hill construit un vrai récit, bien écrit, et soigne ses personnages, tous différents, fouillés, et surtout nécessaires au récit. Le film ne s’encombre d’aucune anecdote superficielle, ni d’image : le format 1:33 cadre l’essentiel, et en 1h20, défile à la vitesse d’une rue de L.A. dévalée par Stevie et son gang. Un premier film modeste et très attachant.

S.D.

 

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