Dernières critiques

La critique de Francescu

Habitants d’un petit village au bord du Nil de la province D’Aljazira au Soudan, Sakina et Alnooz vont faire bénir leur bébé par le Sheikh qui leur communique une terrible prédiction : leur fils Mazumil mourra à vingt ans. Grandissant avec le poids de cette malédiction sur les épaules, délaissé par son père qui s’est enfui après cette annonce, surprotégé par sa mère et rejeté par ses pairs, le petit garçon mène une vie à l’écart. Il n’est finalement accepté que par son jeune voisin trisomique qui le suit partout et par sa cousine Naima.

À l’adolescence il est convié à la mosquée où l’imam l’emploie comme homme à tout faire tout en lui permettant de suivre les cours de religion. Parallèlement il est employé chez l’épicier local Eissa qui l’envoie porter une commande chez un autre paria, le vieux Sulaiman. Sa rencontre avec l’ancien lui ouvrira les yeux sur les possibilités que la vie lui offre.

Présente dès le premier plan par la vision d’un cadavre de buffle qui se dessèche au soleil, la mort hante tout le film pour nous rappeler que toute chose en ce monde a une fin. Mais cette certitude doit-elle pour autant nous enfermer et nous empêcher de vivre pleinement notre vie ? Le réalisateur soudanais Amjad Abu Alala ne donne encore plus d’acuité à cette question universelle en rapprochant Mazumil de la prétendue date de sa mort.  Les personnages qui choisissent la fuite, dans l’éloignement, la religion ou l’alcool ne font que retarder l’échéance sans profiter de leur vie. Pourtant, la mort ne serait-elle pas justement ce qui donne l’importance à la vie, comme le blanc n’existe que parce qu’il peut être taché par du noir, comme l’explique dans une très belle séquence Sulaiman à Muzamil ?

Film métaphorique de la situation de la jeunesse soudanaise, corsetée jusqu’à très récemment par une dictature qui instrumentalisait la religion et les traditions pour asseoir son pouvoir, Tu mourras à vingt ans est d’abord un film d’une rare beauté grâce aux images signées Sébastien Goepfert. La photographie du film peut être lumineuse et chatoyante ou au contraire très contrastée avec le recours au clair-obscur dans l’intérieur de la maison qui apparaît parfois comme une prison avec une lumière dont l’origine se fait par une étroite ouverture. Toujours parfaitement cadrés, les plans très signifiants s’insèrent parfaitement dans la narration. Il faut alors voir le film comme le désir d’une ouverture au monde et une condamnation de ceux qui emprisonnent les êtres dans une destinée tracée à l’avance pour des motifs politiques, sociaux ou religieux.

Porté par le jeu remarquable des jeunes acteurs Mustafa Shehata (Muzamil) et Bunna Khalid (Naima) le seulement huitième long-métrage de l’histoire de la production cinématographique soudanaise mérite le respect : riche et plein de promesses, Tu mourras à vingt ans est une ode à la curiosité, à la découverte et à la vie.

L.S.

 

Publié
La critique de Laurent Schérer

Emprisonnée puis laissée en liberté conditionnelle, Lise (magnifiquement interprétée par Melissa Guers), passe en jugement, un bracelet à la cheville. La jeune femme est en effet soupçonnée du meurtre de son amie Flora car elle est la dernière personne à l’avoir vue vivante, après l’avoir quittée suite à une soirée passée chez elle.

L’enquête à charge révèlera que Lise ne menait pas forcément la vie que devrait avoir une « jeune fille de bonne famille ». Un argument qui sera utilisé par la procureure (Anaïs Demoustier) pour pouvoir la discréditer lors du procès.

La thématique est ici identique à celle de l’excellent film policier Une part d’ombre de Samuel Tilman : il ne faut pas confondre la vie que mènent les gens et les actes qu’ils auraient potentiellement commis. Mais ici, l’action se situe dans le prétoire. Le spectateur découvre les éléments de l’enquête au fur et à mesure des débats et se retrouve ipso facto dans la peau d’un juré.

Pour le réalisateur la vérité importe peu, nous ne sommes pas dans Le crime était presque parfait d’Alfred Hitchcock ou dans L’invraisemblable vérité de Fritz Lang. Ce qui intéresse avant tout le cinéaste Stéphane Demoustier, c’est le fait de montrer ce que peut être la vie d’une adolescente de nos jours qui doit faire face au jugement prétendument moral porté par la « bonne » société sur sa conduite. En cela, Roschdy Zem (son père Bruno), et Chiara Mastroianni (sa mère Céline) sont parfaits en parents tombés du placard, bouleversés par ce qu’ils apprennent sur la vie de leur fille.

Le réalisateur laisse le soin au spectateur après exposé des parties de se forger son intime conviction. La mienne est définitive,  La fille au bracelet est tout simplement un film à voir.

Laurent Schérer

Publié
La critique de Francescu

Mickey est une adolescente qui vit seule avec son père dans une petite ville du fin fond du Montana. Entre le lycée, un petit boulot, et son mec lourdingue, Mickey n’a pas vraiment le temps de s’ennuyer, surtout qu’à la maison elle doit gérer les crises de son paternel, Hank. Vétéran de la seconde guerre du Golfe, il n’est plus le même homme depuis qu’il est rentré de la bataille de Falloujah. Sans emploi, alcoolique, et dépendant aux opiacés, il en fait voir de toutes les couleurs à sa progéniture. Ce n’est pourtant pas un mauvais bougre, il aime profondément sa fille, mais son syndrome de stress post traumatique le plonge dans des crises telles qu’il ne maitrise plus grand-chose. Malgré les difficultés, Mickey ne se laisse pas aller et rattrape jour après jour les bévues de son père. Cependant, chaque nouvelle crise vient saper son endurance. Alors, quand l’opportunité se présente de quitter pour de bon le foyer, elle doit faire face à un choix impossible.

Premier long métrage de la réalisatrice américaine Annabelle Attanasio, Mickey and the Bear est un film dur qui plonge son spectateur dans l’inexorable suffocation du quotidien de ceux qui vivent avec un proche atteint de maladie psychique. Un film lourd à porter qui soulève la question de la prise en charge des soldats américains atteints du syndrome de stress post-traumatique une fois ceux-ci retournés à la vie civile. Si le thème a été maintes fois débattu au cinéma, il prend ici une couleur différente puisque le film nous place, non pas dans la position du soldat lui-même, mais dans celle du proche. Sans soutien ni formation, il se retrouve en première ligne et sent sa vie basculer. Incapable de blâmer le malade et sans ressource face à la maladie, l’aidant se retrouve coincé entre son amour, son sentiment de devoir filial ou marital, et sa souffrance qu’il ne peut exprimer sans risquer d’aggraver la situation. En pareil cas, sa seule planche de salut est de prendre la fuite, au risque de se sentir coupable d’abandonner son proche.

Le thème est aussi souligné en creux par la totale absence de l’armée comme institution dans la prise en charge ou le suivi de Hank. Si le film ne fait pas de l’armée la grande coupable de la situation, son absence, son ingratitude presque, se fait pesante, même si là aussi, la réalisatrice fait preuve de subtilité.

D’autre part, le film marque par sa capacité à ne pas poser de jugement puisque sa jeune réalisatrice préfère laisser à son spectateur le soin de se positionner. Impossible en effet de ne pas se demander ce que nous ferions si nous étions dans la peau de Mickey. Fuirions-nous la maladie ou sacrifierions-nous notre vie à venir ? La question est d’autant plus difficile qu’Annabelle Attanasio évite tout pathos ou esthétisation du sacrifice par une réalisation et une musique discrète. La gestion de l’émotion est d’ailleurs un des points forts du film puisque la complicité entretenue entre Mickey et Hank est propice à distiller des petits grains d’amour ou de folie douce qui permettent aux spectateurs de respirer et de ne pas douter des sentiments profonds que partagent les protagonistes.

Le film décrit également l’Amérique blanche rurale défavorisée, celle qui se divertit dans des concours de mangeurs de tartes et qui est oubliée par les politiques. Ainsi Mickey fera face à des médecins amorphes devant la détresse de leurs patients, des médecins qui se contentent de rendre des prescriptions sans s’impliquer émotionnellement, métaphore d’un organe central indifférent.

Pour conclure, Mickey and the Bear est un film riche en émotion dont on ne ressort pas tout à fait indemne. Si son thème est déjà largement documenté, la finesse de son traitement permet de nombreuses lectures qui amènent à la réflexion. Signalons enfin une réalisation quasi naturaliste de la part d’une cinéaste qui filme la violence comme l’espoir en restant toujours à la distance juste, et qui sait agrémenter son film de régulières oasis émotionnelles.

Gwénaël Germain

Publié
La critique de Francescu

Long-métrage signé par Ubaydah Abu-Usayd et Waheed Khan, Soumaya raconte l’histoire d’une femme musulmane (Soraya Hachoumi) qui travaille depuis quinze ans dans une entreprise chargée de la sécurité dans un aéroport. Du jour au lendemain, elle est mise à pied sans réelle explication.

Soumaya est une fiction qui, comme on dit, « s’inspire de faits réels ». Au moment où l’on entend des reportages sur l’ostracisation des policiers musulmans suite à l’attentat de la préfecture de Paris, ce film militant s’avère nécessaire. Soyons francs, ce long-métrage souffre d’un évident manque de moyens et son scénario  est loin d’être parfait avec des scènes laissées en suspens dont on se demande parfois l’utilité sans compter que les dialogues auraient pu parfois être mieux écrits, (en particulier la scène du prétoire). Néanmoins, ce film n’en est pas moins un témoignage nécessaire sur la discrimination au travail des musulmans. Cette situation prouve en effet que les lois émanant de l’état d’urgence sont liberticides.

Je vous invite donc fortement à aller voir ce long métrage dans les trop rares cinémas qui le proposent car celui-ci nous ouvre l’esprit sur ce dysfonctionnement de notre société qui sous prétexte de « sécurité » met à distance une population, traitée par certains comme lépreuse. D’autant plus qu’il n’est pas un film monolithique, de propagande, il n’y a pas les « bons musulmans » contre les « mauvais fachos », il offre au contraire la vision d’un monde complexe où ceux qui appliquent simplement les préceptes de leur religion dans la sphère privée, ou en tout cas en dehors de leur lieu de travail, sont ostracisés. Même si l’on pourrait qualifier cette œuvre de « film à thèse », celle-ci est traitée avec équité et équilibre avec des  points de vues multiples présentés assez adroitement.

À ce jour où les études sur le djihadisme et la radicalisation sont nombreuses, peu de productions traitent de cette mise à l’écart des autres musulmans, ceux qui veulent simplement pratiquer tranquillement selon leur foi et qui souhaiteraient que la société dans laquelle ils vivent soit aussi faite pour eux.

L.S.

Publié
La critique de Laurent Schérer

Le réalisateur franco-afghan Atiq Rahimi avait réussi en 2012 un superbe long-métrage avec Syngué Sabour-Pierre de patience. Son nouveau film, Notre-Dame du Nil, quoiqu’un peu en dessous du précédent, (à cause certainement d’une moins bonne performance des acteurs, amateurs pour l’essentiel dans ce film) vaut largement la peine d’être vu.

Tourné au Rwanda, l’adaptation cinématographique du roman éponyme de Scholastique Mukasonga Notre-Dame du Nil revient sur un épisode tragique de l’histoire du pays,précurseur du génocide de 1994. Nous sommes en 1973 dans un institut élitiste d’enseignement catholique pour jeunes filles. On retrouve parmi les élèves  Virginia (Amanda Santa Mugabekazi), Modesta (Belinda Rubango Simbi), Veronica (Clariella Bizimana) et Gloriosa (Albina Sydney Kirenga) qui semblent à l’abri des turbulences du monde extérieur, leurs préoccupations étant tournées vers leurs études, leur famille et pour quelques-unes leur petit ami. On comprend vite aussi que ces jeunes filles sont dressées à obéir, tout manquement à la règle étant sévèrement puni par la hiérarchie de l’institution. Un seul personnage étrange vient perturber les habitudes du lycée, Monsieur Fontenaille (Pascal Greggory), propriétaire d’une plantation de café, qui vient observer et dessiner certaines des adolescentes lorsqu’elles évoluent hors des murs. Selon lui, cette  activité lui permettrait de retrouver une hypothétique descendante chez les Tutsi des pharaons noirs. Malheureusement les murs de l’institution ne permettront pas de préserver ce « paradis » de l’intrusion d’une milice Hutu venue épurer le village et le lycée de ses éléments Tutsi.

Le film a un double intérêt. D’un point de vue historique, il rappelle que l’atroce génocide de 1994 n’était pas le premier épisode de massacres. De plus, Notre-Dame du Nil est une analyse de la société rwandaise qui met en exergue la compromission et la lâcheté des institutions et celle de l’église catholique en particulier. À ce titre, le message du film est clair : la politique de l’autruche ne sert à rien pour se protéger des exactions. Le « ça ne peut pas nous arriver à nous » ne fonctionne pas pour se protéger. Et nous touchons là à un message universel, car c’est une phrase que dans d’autres domaines nous avons déjà maintes fois entendue et que nous entendons encore.

Construit en quatre parties ("Innocence", "Sacré", "Sacrilège", "Sacrifice") le film nous emmène dans une analyse de la montée progressive de la haine, le jardin d’Eden du départ se métamorphosant au fil du temps en un enfer. Les troubles qui surgissent de l’extérieur, tout en ayant leur origine et leur développement propres, sont en quelque sorte l’écho de ceux de l’intérieur avec des sœurs qui dirigent l’institution en confondant la lettre et l’esprit des évangiles. En cela l’épisode de la « fausse couche » est révélateur de la prégnance d’un pharisianisme qui s’avérera destructeur.

Sur le plan formel, il faut noter la magnifique photo de Thierry Arbogast qui, tant à l’intérieur que par l’utilisation des splendides décors naturels, nous offre en permanence une image de toute beauté. 

En conclusion, un film édifiant.

L.S.
 

 

 

Publié
La critique de Francescu

Axelle, Conso et Dominique sont trois femmes que tout oppose. Axelle est une femme révoltée qui a fui un mari violent et élève seule son enfant. Sa voisine, Conso, est une fille bien plus souriante. Cool, sexy, elle assume son corps et rêve d'un destin grandiose même si elle n'a jamais décroché le bac. Dominique enfin, aime soigner les âmes blessées et prendre soin de son prochain. Infirmière à la ville, elle endosse à la maison le rôle traditionnel de la mère de famille que personne ne regarde plus. Malgré leurs différences, toutes trois partagent un même secret : chaque jour, elles traversent ensemble la frontière belge pour travailler dans une maison close. Chacune a ses raisons et son caractère, mais dans la galère elles savent faire front commun quand la situation l'impose. Portraits de trois filles de joie, héroïnes du quotidien.

Écrit par Anne Paulicevich et co-réalisé avec Frédéric Fonteyne, Filles de Joie est un film dur qui dépeint la réalité des femmes qui mènent une double vie de prostituée à quelques kilomètres de chez elles. Un film qui souhaite à la fois dénoncer la violence de notre société patriarcale et rendre compte, sans jugement, du combat quotidien des travailleuses du sexe que d'aucun qualifie de putes. Afin de dresser un portrait le plus documenté possible, la scénariste est entrée en contact avec Dodo la Saumure qui lui a ouvert les portes de ses bordels en Belgique. Là, durant neuf mois et plusieurs fois par semaine, elle a partagé l'arrière salle d'une maison de passes, l'endroit où les filles attendent le client et discutent du quotidien. Elle en a vécu le phrasé, les rires, les tensions, les peurs, les solidarités et s'en est inspiré pour écrire ses personnages. Puisqu'il était impossible de demander à ces femmes de jouer leur propre rôle, Anne Paulicevich s'est entourée d'actrices prêtes à porter un sujet aussi lourd et a emmené son équipe rencontrer plusieurs fois la réalité du terrain.

L'immersion ne fut pas sans difficulté, il n’est pas évident de faire face à cette violence, mais le résultat est à la hauteur. Filles de Joie est une fiction, mais une fiction imprégnée de réalité. Les femmes dépeintes ne sont ni des anges, ni des victimes passives. Elles sont entières avec leur complexité, leurs joies et leurs errances. La multiplication des personnages permet de multiplier les points de vue, de comprendre qu'une "pute" n'est jamais générique et que les destins de ces femmes sont tous différents. Il nous permet de comprendre aussi que ces femmes sont des battantes, qu'elles affrontent leurs difficultés de face, en les regardant bien dans les yeux. Le film est touchant, sensible, souvent drôle, choquant parfois, mais il offre au spectateur une expérience bien réelle.

Le film fait le choix de focaliser sur la normalité de ces femmes qui ont des familles, des enfants, des petits amis malgré l’anormalité de leur travail et leurs souffrances au quotidien. Sans totalement occulter les violences qui leur sont faites, ni les traumatismes qui en découlent et qu’il est absolument nécessaire de conserver à l’esprit, Filles de Joie consacre son propos à ces prostituées particulières, à ces femmes qui rentrent chez elles comme si de rien n’était après une journée de passes. Si le film jette un voile pudique sur le travail du sexe lui-même et qu’il se concentre sur le travail dans les bordels belges, plus sûrs que les allées du bois de Boulogne, il est bon de se remémorer que l’immense majorité des prostituées sont des femmes précaires qui n’exercent que sous la contrainte, qu’elle soit physique, psychologique ou financière. N’oublions pas non plus de préciser qu’en moyenne, les prostituées des bordels belges rendent 50% de leurs gains aux tenanciers.

En plus du film lui-même, et pour aller plus loin sur le sujet, la rédaction vous conseille la lecture du dossier publié par Marie-Claire sur ces femmes françaises qui mènent cette double vie sordide :

https://www.marieclaire.fr/,prostitution-maison-close-belgique,20258,412729.asp

Gwenaël Germain

Publié
La critique de Laurent Schérer

Depuis qu'elle est toute petite, Jeanne (Noémie Merlant) est passionnée par la mécanique des manèges et elle ne perd pas une occasion de visiter le parc d'attraction local. Cette année, elle réalise même son rêve puisqu'elle y décroche un job pour ramasser les ordures et passer un coup sur les machines. Le travail se fait de nuit et il lui faut attendre longtemps à l’arrêt de bus pour en revenir mais elle se sent à l’aise au milieu des manèges et puis ça lui permet de fuir la maison. C'est que la communication n'est pas facile avec sa mère Margarette (Emmanuelle Bercot). Excentrique mangeuse d'homme sans tabou, c'est un peu l'antithèse de Jeanne plutôt timide qui passe son temps libre dans sa chambre à confectionner des maquettes de ses attractions favorites. Depuis qu'elle travaille au parc, Jeanne n'a plus d'yeux que pour Jumbo qu'elle se plait à nettoyer chaque nuit. Quand elle pose ses mains sur ses ampoules et qu'elle lui parle, c'est comme si le temps s'arrêtait. Alors quand la machine lui répond, c'est tout son coeur qui s'emballe. Mais la société peut-elle accepter cet amour contre-nature ? 

Le film débute sur les chapeaux de roue, à peine les personnages introduits que l'on saute dans un bolide jaune à l'allure de vieille américaine qui nous emmène jusqu'au parc d'attraction. On se croirait dans les années quatre-vingt-dix, quelque part aux Etats-Unis, même si l'action se déroule probablement en Belgique. On suit les premiers pas de Jeanne nettoyant le parc la nuit et la réalisatrice de jouer sur notre peur enfantine du noir, quand nous craignions que les voitures du parking ne prennent vie et ne nous écrasent. Le premier contact avec la machine, une lampe qui s'allume, un hasard qui n'en n'est pas un, et petit à petit une véritable communication qui s'installe. Lentement, la machine prend vie, elle communique et peu importe que l'action soit réelle ou fantasmée, nous glissons dans la peau de Jeanne. Le son nous englobe et l'image entre Pulp, film d'horreur et film d'anticipation nous captive. Le rythme enchaîne les scènes d'immersions fantastiques, presque irrespirables, entre tension et sublimation, et les scènes du réel, du quotidien des relations entre Jeanne et sa mère ou de Jeanne et Marc (Bastien Bouillon), le directeur du parc aux allures de Philippe Candeloro qui lui fait du gringue de façon peu subtile.

Il y a des films qu'on aime parce qu'ils nous donnent exactement ce qu'on vient y chercher et puis il y a les films qui nous surprennent et nous engloutissent tout entier dans leur univers. Jumbo fait partie de ceux-là, de ces rencontres inattendues qui nous hypnotisent et nous imprègnent longuement après la séance. Comment imaginer un seul instant qu'une histoire d'amour entre une machine de foire et une jeune femme timide puisse être crédible ? Que cette relation puisse être érotique même ? Et pourtant, ça marche. Ça marche parce que la réalisatrice Zoé Wittock ne fait aucune concession sur son univers. Ça marche parce que la jeune femme belge assume pleinement et entièrement sa proposition d'origine en accompagnant progressivement le spectateur vers sa rencontre du troisième type. Ça marche enfin, parce que le film dessine un propos politique, celui des amours différentes et incomprises, sans se montrer ni moraliste ni insistant, distillant plutôt çà et là les indices subtils qui ne nuisent jamais au déroulé de l'histoire et à son univers propre.   

Toujours proche des personnages et de leur ressenti, la caméra nous guide dans toutes les étapes du couple et dans l'incompréhension de l'entourage, sans remettre en question les sentiments de Jeanne. Peu à peu, le propos plus politique se dévoile et le film s'enrichit d'un second niveau de lecture qui ne nuit pas à l'intrigue principale que la réalisatrice et scénariste mène jusqu'à son terme.  Magnifiquement radical dans sa forme, audacieux dans ses choix, drôle et captivant, Jumbo est la belle surprise du moment.

Gwenaël Germain.

Publié
La critique de Laurent Schérer

Les films sur le Front national sont bien trop rares à l’écran au vu de l’importance du sujet. Nous avons eu le magnifique film de fiction Chez-nous de Lucas Belvaux sorti avant les présidentielles en février 2017 et puis c’est à peu près tout. C’est pourquoi il faut saluer l’immense travail des deux réalisateurs Étienne Chaillou et Mathias Théry déjà remarqués pour leur film sur le débat houleux autour du mariage pour tous, La sociologue et l’ourson. Avec La cravate, ils nous offrent un long-métrage passionnant sur l’histoire de Bastien, un jeune militant du F.N., et ses illusions perdues.

Mathias Théry, lors d’un tournage d’un documentaire sur des jeunes qui votent pour la première fois, a rencontré́ Bastien à cette occasion, et nos deux réalisateurs, fortement préoccupés par la montée des partis nationalistes, ont décidé de lui demander s’il acceptait de se raconter face caméra. Ce récit est devenu une formidable histoire mise en images que chacun devrait regarder, surtout en cette période électorale.

Le texte du roman de la vie du jeune militant a été écrit à quatre mains par les  réalisateurs à partir des confessions du jeune homme. Ce mot de « roman » je ne l’utilise pas au hasard car le réalisateur Étienne Chaillou va lire en voix off ce texte qui use de la troisième personne et du passé simple et que le protagoniste de l’histoire feuillette devant la caméra. On se croirait ici en train d’écouter la lecture d’un roman de Balzac relatant une autre vie de Lucien de Rubempré. Car Bastien s’est toujours senti socialement et intellectuellement rabaissé, en particulier par ses professeurs, et cherche à prendre sa revanche contre la société. Le FN qu’il découvre à travers les discours de Marine Le Pen lui semble en adéquation avec cet objectif. Mais une fois dans la place, le nouvel engagé doit désenchanter. Il se rend compte que la réalité de la militance au F.N. ne cadre pas avec les discours qui l’ont attiré.

Au croisement entre le confessionnal et le divan du psychanalyste, les réalisateurs mettent en scène Bastien réagissant à ce qu’il découvre de la lecture de sa propre vie, puis annotent et commentent ses réactions.

Pour réussir cette prouesse, de relater la totalité de ce parcours, rien n’a été volé. À chaque étape les réalisateurs demanderont l’approbation du jeune homme, pour savoir s’ils ont ou non la possibilité de révéler ce qu’ils ont filmé et appris. Au final, malgré quelques réserves de départ, Bastien accepte que tout soit publié et révélé. Il se demande juste : « qu’est-ce que cela va changer dans ma vie ? » sans qu’il ait l’idée d’arrêter sa militance pour ses idées. Car il en est convaincu, il est un « homme bien », du moins il l’espère.

Le film traite en profondeur de la « transformation » du Front national, des relents de racisme qui y perdurent avec des cadres qui malgré leurs discours se comportent en arrivistes. En bref, nous assistons à un déballage par la petite porte, de la cuisine interne du parti. Mais ce n’est pas forcément le plus important. Le principal c’est de comprendre pourquoi Bastien en est venu à cette militance : le sentiment de mépris qu’il a ressenti tout au long de sa vie et son besoin d’exister. Faire perdre leur dignité aux gens, en les traitants de « fainéants »  d’ « assistés » de « suiveurs » ou pire de « rien »  ne fait que verser de l’huile sur le feu de l’amertume, mauvaise conseillère.

Il fallait du génie aux auteurs pour inventer un tel protocole de création qui permet une étonnante distanciation de la personne suivie, tout en captant au plus près les réactions de ce qu’a été sa propre vie.

Étonnant, passionnant, génial, La cravate est sans contexte le documentaire politique à ne rater sous aucun prétexte.

L.S.

Publié
La critique de Laurent Schérer

Le réalisateur néo-zélandais Tim van Damme ne prend pas ses spectateurs pour des idiots. Au lieu de produire des explications pseudo scientifiques compliquées, le plus souvent ennuyeuses et/ou incohérentes, sa machine à remonter le temps est un simple bracelet avec un seul bouton, qui de plus brille en vert pour bien qu’on le remarque. John (Anton Tennet), son utilisateur, a bien besoin de cette machine simplissime pour pouvoir se sortir de l’embrouille qu’il a lui-même provoquée dans le petit monde des délinquants de la ville néo-zélandaise de Thames.

En effet, voulant réaliser son rêve, vivre comme les tortues Ninja en se gavant de pizzas, il va trahir le caïd local qui l’envoie « récupérer » une certaine somme d’argent chez un receleur chinois. Traité plus comme un esclave que comme un employé, notre John décide de se rebeller. Pas forcément très rapide au niveau des connexions cérébrales , John est plutôt doué quand il faut se créer des problèmes. En effet il va abuser de la fonctionnalité du fameux bracelet qu’il a volé en plus de l’argent prévu à son passage chez le receleur, ce qui va lui permettre, pour s’extraire des situations délicates et échapper à ses poursuivants, de remonter le temps et d’apparaître en tant que nouvel individu autant de fois qu’il fait fonctionner le mécanisme.

Aucune prise de tête donc : avec ce voyage dans le temps on se retrouve avec son double un peu plus jeune et on peut l’informer des conséquences de ses choix. Au final on ne compte plus les John car celui-ci appuie plusieurs fois sur le fameux bouton. C’est si facile ! Mais deux écueils vont survenir : un démon, sorte de gendarme de temps, traque les doubles créés, et il faut que John reste en accord avec lui-même, ce qui n’est pas gagné, car comme il le dit dans une réplique « parfois je n’étais plus moi-même »…

 

Sélectionné au festival Fantasia 2018, Mega time squad n’est peut-être pas un « grand » film mais c’est un long-métrage qui fait beaucoup rire, le comique de situation lié à la création et au fonctionnement de cette time squad étant finement exploité. Il faut saluer la prestation du jeune acteur Anton Tennet, qui réussit parfaitement à jouer son rôle avec plusieurs autres lui-même.

C’est un film très dynamique, sans effets spéciaux compliqués mais dont le rythme suffit par lui même à tenir le spectateur en haleine. De plus, le réalisateur a le bon goût de ne pas faire durer le film suffisamment longtemps pour qu’on se lasse du procédé, la fin arrivant à point nommé pour conclure cette évasion temporelle.

Pour ceux qui voudraient regarder ce film au second degré en faisant fonctionner leur analyse critique, c’est tout à fait possible tant celui-ci fourmille de références aux films policiers  (Fargo- Pulp fiction), de science-fiction (Looper) sans oublier de rendre hommage aux réalisateurs locaux (Peter Jackson- Taika Waititi), mais encore une fois je pense qu’il faut prendre ce film pour ce qu’il est, c’est-à-dire une comédie bien ficelée.

L.S.

Publié
La critique de Francescu

Simon est un petit garçon qui grandit en Bretagne au sein d'un orphelinat. Un jour, lors d'un goûter organisé sur le port du village, il rencontre Madeleine et Thomas, avec qui il se lie immédiatement d'amitié et fait les 400 coups. Alors, quand le petit Thomas insiste pour qu'il passe le week-end dans la demeure familiale, Simon ne se fait pas prier. Les parents sont accueillants et les enfants, comme tous les petits enfants en pareil cas, se construisent dans la chambre une cabane de draps sous laquelle ils tiennent conseil la nuit venue. Pour devenir frères et soeur de sang, chacun doit livrer son plus grand secret. Thomas a déjà vu sa maman toute nue ! Le secret de Mad est plus triste, elle est malade et a entendu ses parents dire qu'elle ne passera pas vingt ans. Simon, lui, est timide, il n'ose pas se dévoiler mais il est prêt à tout pour ses nouveaux amis, alors sous leurs yeux, il change d'apparence et prend celle d'un autre petit garçon. "Refais voir ?"

Premier long métrage de Léo Karmann, La dernière vie de Simon est un enchantement, un conte fantastique comme le cinéma national en produit rarement. Bien que l'histoire commence dans les années 2000, l'image nous replonge immédiatement dans l'univers des films pour enfants du début des années 1990. Cadrage, lumière, rythme, c'est bien simple on se croirait devant un Spielberg, comme si la salle de cinéma nous avait téléporté à l'époque de Hook ou de Jumanji premier du nom. Il y a dans La dernière vie de Simon quelque chose qu'on n'avait oublié du cinéma, quelque chose qui nous renvoie à nos dimanches après-midi d'hiver devant la télévision, quand on sirotait notre chocolat chaud sous les couvertures parce qu'il faisait trop froid dehors pour sortir un ballon.

Cependant, n'allez pas croire que le film de Léo Karmann surfe sur la vague des remakes et de tous ces mauvais films nostalgiques qui n'ont gardé que le nom de franchises en en oubliant l'âme. La dernière vie de Simon n'est pas une caricature de film Hollywoodien, son scénario est simple, parfois un peu prévisible, mais il n'est pas idiot et reprend à son compte les thématiques de la construction de l'individu. Comment un adolescent se construit-il quand il joue sans cesse un rôle aux yeux du monde qui l'entoure ? Que voit-il quand il se regarde dans le miroir ? Pour apporter sa réponse, le jeune réalisateur, il n'a que trente ans, ose le fantastique et le mélange de genre. Tout d'abord intimiste et familial, le film glisse vers le drame puis presque vers le thriller, et ce, sans que le film ne perde de son homogénéité ni de sa magie.

Impossible enfin de parler de La dernière vie de Simon sans tirer un grand coup de chapeau à la bande son réalisée par Erwan Chandon qui rappelle les grandes heures de John Williams. Quelques notes suffisent en effet à nous transporter des côtes de Bretagne bien réelles au monde de légendes issus de l'imagination de Léo Karmann. Impossible également de passer à côté de la performance des acteurs qui arrivent à faire croire à cette semi réalité. Avec tous ses changements d'apparences, ce ne sont pas moins de quinze acteurs qui endossent le rôle de Simon à un moment ou à un autre, sans pour autant qu'on ne doute un seul instant qu'il s'agisse d'un seul et même personnage. Et c'est une belle réussite du film, que les acteurs, des têtes d'affiches aux seconds rôles arrivent à nous faire croire à l'imaginaire.

Pour conclure, La dernière vie de Simon est un film qui étonne dans notre paysage national. Véritable conte pour enfant comme pour adulte, imbriquant à merveille le fantastique dans le réel, le film nous rappelle comme le cinéma peut être magique.

Gwenaël Germain.  

Publié