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La critique de Francescu

Yiannis est un musicien sans le sou qui a plus ou moins tout raté jusqu'ici, de ses projets d'albums à son couple. Son seul compagnon à lui être resté fidèle est Jimi Hendrix, son petit chien acheté avec son ex. Alors, quand son animal à quatre pattes s'échappe lors d'une balade et s'enfuit dans la partie turque de Nicosie, le musicien chypriote se retrouve dans une situation aussi absurde qu'inextricable. 

En Europe de l'Ouest, nous avons tous connaissance de l'histoire terrible de Berlin séparée en deux pendant vingt-huit ans par le mur de la honte. Cependant nous avons moins conscience qu'une autre capitale de l'Union Européenne est actuellement séparée par murs, barbelés et troupes et ce, depuis quarante-six ans. Cette ville, c'est Nicosie, la capitale de la république de Chypre, membre de l'union européenne depuis 2004. Sachez maintenant que la partie nord de l'île, occupée par l'armée et la diaspora turque depuis 1974, n'est pas reconnue par l'Union Européenne comme un pays officiel. De facto, nul traité commercial ni loi ne permettent la circulation des biens entre les deux parties de l’île. Chaque fois que vous passez un check point "illégal" depuis le Nord, vous entrez en Union Européenne depuis un territoire qui, officiellement, n'existe pas. On voit très vite le genre de difficultés que la situation peut créer, Jimi en étant l’illustration cocasse.

Aussi absurde qu'elle puisse paraître, cette anecdote de fidèle compagnon peu conscient des règlements européens est belle et bien arrivée. C'est même grâce à celle-ci que le réalisateur chypriote Mario Piperides peut nous offrir Where is Jimi Hendrix, un premier film aussi rafraîchissant que surprenant. On doit compter sur les doigt d’une seule main les films chypriotes sortis cette dernière décennie sur les écrans français, et c'est bien dommage, parce que des films comme ça, on en redemande. Where is Jimi Hendrix est une comédie satirique enlevée qui nous emmène tour à tour de chaque côté de la ligne de la démarcation à la rencontre de personnages aussi truculents que touchants. Deux mondes qui s'ignorent et que Mario Piperides a voulu replacer à hauteur d'individus. Croyez-le ou non, il s'agit même de la première fois que des chypriotes turcs du Nord sont des personnages à part entière d'un film du Sud grec et qu'on leur donne la parole, des idées et une histoire grâce à un casting mixte.

Le plus beau tour de force de Where is Jimi Hendrix est certainement d'arriver à nous intéresser à la situation géopolitique de Chypre sans nous ennuyer. Parce que si le film est très sérieux sur le fond, sa forme est aussi cohérente que légère, le réalisateur oscillant avec succès entre comédie, satire, émotion et information. Cet équilibre se retrouve particulièrement dans la caractérisation des personnages qui n'est pas sans rappeler le travail d'Alexandre Astier sur Kaamelott, non pas sur l'univers bien sûr, mais sur la capacité à utiliser des archétypes pour mieux les dépasser. Il faut d'ailleurs tirer un grand coup de chapeau aux acteurs et actrices issus des deux côtés de l'île pour avoir su rendre leurs personnages aussi humains malgré le grotesque.

Pour conclure, Where is Jimi Hendrix est une comédie inattendue, aussi tendre qu'intelligente, à voir absolument.

Gwenaël Germain

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La critique de Laurent Schérer

Il y a des réalisateur néo-zélandais qui filment des mondes imaginaires. Il y en a d'autres qui filment les problèmes des blancs. Et il y en a, à l’instar de Rolf de Heer ( Charlie’s Country en 2013) qui s'intéressent à la vie des aborigènes. L'un d'entre eux est Ivan Sen, le réalisateur de Beneath Clouds.
Réalisé en 2002 et sélectionné à la berlinale en compétition officielle cette même année, ce film est à  ranger dans cette dernière catégorie.

Léna (Danielle Hall) est une métisse. Elle vit dans un cabanon entre son beau-père et sa mère alcoolique. Vaughn (Damien Pitt) est un jeune aborigène qui s'est enfui d'un centre de détention. Ils se rencontrent par hasard à l’arrêt d’un bus qui vient de filer sous le nez de Lena. Elle décide alors de suivre le fugitif.

Nous découvrons un film magnifique qui dénonce le traitement infligé  par les colonisateurs blancs aux aborigènes. Racisme et vexations sont leur lot quotidien. À un fermier blanc qui leur reproche de prendre du maïs dans son champ parce qu’ils n’ont rien à manger, Vaughn réplique : « tu nous traites de voleurs, mais vous les blancs, avez volé nos terres ». Le film n’est d’ailleurs pas sans nous rappeler les ficelles du découpage du western : beaucoup de visages en gros plans alternant avec des paysages dont on voit à peine l’horizon.
Les deux adolescents sont à fleur de peau. Parce qu’elle est blanche aux yeux de Vaughn, Lena ne peut la comprendre. Et elle même ne comprend pas les réactions de Vaughn, n’ayant pas son expérience. Ils parviennent néanmoins à se trouver un terrain d’entente car tous les deux se sentent délaissés par leur famille. La recherche de ce manque, le jeune homme souhaite retrouver sa mère mourante, la jeune fille un père qui l’a abandonné, va créer un lien entre les deux jeunes gens. Ils cheminerons ensemble sur la route, sous les nuages, ceux de la pluie qui les trempera ou de l’orage prévisible des rencontres à venir. Chacun de son côté fantasme sur sa parentalité, et leur quête, on le comprend vite, deviendra intérieure.

Composé avec une grande maitrise technique et superbement porté par l’interprétation des jeunes acteurs, Danielle Hall a d’ailleurs reçu le prix du meilleur espoir féminin à Berlin pour ce rôle, le film raconte comment deux êtres, a priori si différents, peuvent finalement s’apprécier quand ils savent s’écouter. Rempli d’émotions, et en même temps très subtil dans un jeu des acteurs tout en retenue, Beneath Clouds et une belle surprise à découvrir sur Outbuster.

L.S.

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La critique de Francescu

À bientôt trente ans, Adrien (Vincent Lacoste) est un déjà un comédien sur le retour, vivotant encore sur les derniers deniers restants de sa carrière d’enfant star. Il décide alors de réintégrer l’appartement parental, chez sa maman psychanalyste (Emmanuel Devos) et son papa dépressif (un come-back inattendu de Christophe Lambert). Mais le cocon parental s’avère bien moins salvateur qu’il ne le pensait, et la promesse d’un nouveau départ se transforme vite en régression.

Réalisé par Antoine de Bary, un vieil ami de Vincent Lacoste, Mes jours de gloire pourrait être le biopic de son comédien principal s’il n’avait pas rencontré le succès qu’on lui connaît aujourd’hui. Le film l’imagine en effet dans sa période post Les Beaux Gosses (le film de Riad Sattouf qui l’a révélé en 2009), en ado mal dégrossi qui peine à se détacher de son image de puceau boutonneux. Dans ce personnage, Vincent Lacoste fait du Vincent Lacoste et s’en donne à cœur joie, multipliant les mauvaises blagues et les tentatives de drague minables. Pour un premier long métrage, on peut dans un premier temps penser qu’Antoine de Bary a choisi la facilité, exploitant à fond la facette tragi-comique de son bon copain que l’on a déjà vu cent fois. Mais son récit s’affine lorsqu’il s’intéresse davantage à son personnage comme vecteur d’une souffrance universelle et bien de notre temps, la dépression post-adolescente, lorsqu’on se sent ni tout à fait adulte ni tout à fait enfant, et que se présente l’urgence de se trouver une « place », autrement dit un travail et un partenaire pour la vie. Le film explore la chose du côté masculin, en réunissant toutes les difficultés à « devenir un homme » dans le trouble de l'érection que rencontre Adrien. Ce point de vue, finalement pas si trivial, parvient à trouver sa légitimité ailleurs que dans le comique. C’est d’ailleurs dans cette voie que l’on se surprend à aimer le plus Vincent Lacoste, lorsqu’il calme son flegme et exploite son sérieux, comme il l’avait amorcé dans Amanda de Mickaël Hers.

Même s’il n’échappe pas à certaines maladresses, ce premier film ne manque pas de charme et fait même preuve d’une certaine audace dans sa dernière partie, bien plus noire que la première. Mention spéciale pour les seconds rôles qui dérogent à la mauvaise habitude qu'ont beaucoup de cinéastes d’en faire des figurants : ici les géniteurs déchirés tenus par le duo Lambert/Devos sont tout à fait pertinents, et questionnent le rôle parental dans la dérive d’un enfant. De la même manière, Damien Chapelle, qui campe le rival d’Adrien, est plus grand, plus beau, plus assuré, mais si sympathique qu’il en creuse d’autant plus la tombe de son adversaire. Toute cette ribambelle de personnages, incluant également celui de la jeune Noée Abita, aide le film à tenir la barre et à s’aventurer vers le genre résolument moderne du conte cruel.

S.D.

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La critique de Francescu

Depuis de nombreuses années, Mada est la gouvernante d'un couple de riches brésiliens qui aiment à organiser des fêtes luxueuses dans leur grande résidence d'été. Piscine, apéros géants, réunion de famille, le couple vit dans l'opulence et organise ses affaires entre deux amusements. Implacable sur l'organisation, souriante avec les hôtes, Mada est une bonne marraine tant pour son équipe de petite mains que pour ses employeurs pour qui elle est devenue un membre de la famille. Monsieur Edgar va même investir dans le petit commerce que Mada s'apprête à lancer. Les jours s'écoulent paisiblement, mais en trois étés, tout va basculer. Alors que le monde des riches patrons implose, balayé pas des scandales financiers, Mada doit subitement se débrouiller pour s'en sortir sans ses patrons.

Troisième long métrage de la réalisatrice brésilienne Sandra Kogut, Trois étés est une comédie dramatique qui prend place dans les années précédant l'élection de Jair Bolsonaro. À ce moment là, le Brésil est secouée par des affaires qui font tomber de nombreux fraudeurs fiscaux. Pas une semaine sans scandale au point que les brésiliens connaissent mieux les noms des juges de la Cour suprême que ceux des joueurs de l'équipe nationale de football ! Un vrai feuilleton révélant l'ampleur de la corruption de la classe dominante. Partant de cette réalité, Sandra Kogut s'est demandée ce qu'il advient des gens gravitant autour de ces puissants et qui se retrouvent du jour au lendemain victimes collatérales de la justice.

Ni une, ni deux, la réalisatrice réunit son équipe et décide de tourner son film au milieu des villas de luxe et de brouiller les pistes entre documentaire et fiction. Il en résulte un récit doux-amer, très rythmé, qui présente l'évolution de la situation d'une domestique sur trois étés. Une approche épisodique donc, qui ne nous laisse entrevoir uniquement que les périodes de Noël, hémisphère sud oblige, nous laissant le soin d'imaginer les péripéties qui se sont déroulée entre temps. Outre son thème et sa photographie superbe, Trois étés brille avant tout grâce à son actrice principale, Régina Casé (Mada), qui rayonne à l'écran et porte presque le film à elle toute seule ! Âgée de soixante cinq ans, l'actrice vétéran qui a commencé sur les planches emmène le film avec une légèreté et un optimisme déconcertant qui nous fait oublier les difficultés de la situation. Tour à tour, le film se fait alors drame, comédie, policier, et nous offre même de très beaux moments d'émotion lors des scènes regroupant Régina Casé et Rogério Fróes dans le rôle d'un vieux professeur humaniste désabusé qui n'arrive pas à comprendre comment son fils et son pays ont pu tomber dans une telle frénésie de l'argent.

Ainsi, Trois étés est un film enlevé, une ode à l'humanisme, à la débrouille et à l'inventivité des petites gens touchées par la difficulté. Un film politique qui permet sans doute de comprendre les raisons qui ont amené l'extrême droite aux plus hautes fonctions de la démocratie brésilienne, et qui offre aussi, en contrepoint des douleurs, l'espoir et la beauté des petits riens du quotidien. 

Gwenaël Germain

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La critique de Laurent Schérer

Il y a quelques années, les journaux du 20 heures alertaient sur de possibles propriétés cancérigènes de nos poêles à frire. Un risque qui a quitté les consciences plus vite qu'il n'y est entré. Le téflon, ça vous rappelle quelque chose ? Cherchez bien dans votre mémoire. Eh bien ! ce risque sanitaire devrait vous revenir à l'esprit dans les semaines à venir parce qu'il s'affiche sur grand écran dans Dark Waters de Todd Haynes et qu'il y a de quoi avoir quelques sueurs froides.

Dark Waters, c'est l'histoire vraie d'un scandale qui passe en dessous des radars depuis des décennies. L'histoire d'un avocat d'affaires spécialisé dans la défense des industries chimiques, Robert Bilott, qui est un jour interpellé par un paysan dont les vaches meurent par dizaines. Un dossier pas vraiment passionnant pour notre avocat, d'autant qu'il implique la société DuPont, premier employeur de la région et client régulier du cabinet pour lequel travaille Robert. D'abord réticent, il accepte finalement d'examiner la situation et ne peut que constater l'évidence : l'usine DuPont empoisonne les alentours, ses salariés, et potentiellement nous tous. Il se lance alors dans un combat long et solitaire face à un groupe industriel puissant et à l'argent illimité.

Le film de Todd Haynes est un film d'enquête qui retrace ce combat au plus près de la réalité, n'hésitant pas à filmer directement sur les lieux réels de l'action. Mark Ruffalo et Anne Hathaway se sont d'ailleurs beaucoup investis auprès de Bob Bilott et de sa femme Sarah pour incarner leurs personnages en profondeur, comprendre combien ce combat professionnel puis moral les affectait au travers des années. Le résultat est incroyable : le film offre le grand spectacle d'un film d'enquête sans donner dans la surenchère d'un film purement fictionnel. La réalisation reprend les codes des fictions policières mais ici, ce sont surtout les détails, les incongruités et la violence pernicieuse de la réalité des faits qui nous glacent les os et nous tiennent en haleine.

Le film prend le temps d'introduire ses personnages, puis une fois son univers complexe posé, le rythme s'accélère, les péripéties nous captivent et nous tiennent en apnée. Sous nos yeux se déroule l'implacable logique des lobbys, l’insinuation de ceux-ci dans notre quotidien, dans leurs bons aspects comme dans leurs plus détestables. On voit comment la force publique hésite, comment la recherche et la justice peuvent être lentes et comment ces entreprises savent jouer avec les textes de lois pour faire durer les procédures. La fiction est complétement dépassée par la réalité, on ressort sonné, groggy, ayant l'impression d'avoir levé un voile que l’on n’aurait peut-être pas voulu soulever.

En rentrant chez soi, une frénésie nous prend alors, il nous faut savoir à quel point le récit est vrai, comprendre si nous aussi nous nous empoisonnons. La descente ne sera pas aisée, marque des films qui nous impliquent jusqu'en dehors de la salle de cinéma. 

Gwenaël Germain

 

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La critique de Francescu

C'est la saison des pluies à Singapour. Entre un mari qui la délaisse et un pays qui semble toujours plus s'éloigner de ses racines chinoises, Ling nage en plein spleen. Terminé les rêves de jeunesse, son quotidien s'égraine entre un beau-père malade et des élèves qui n'ont plus aucun intérêt pour le mandarin. Seul le jeune Wei Lun ne perd pas une miette de ses classes. Alors quand il lui demande des cours particuliers, peut-elle vraiment les lui refuser ?

Sept années après Ilo Ilo (caméra d'or à Cannes en 2013), Anthony Chen est de retour avec une nouvelle histoire de femme. Après avoir dépeint la vie d'une domestique dans un Singapour en pleine crise économique, le réalisateur se penche cette fois sur le quotidien d'une quadragénaire en pleine crise existentielle. Femme moderne astreinte à une double journée de travail et de soutien de famille, Ling symbolise à elle seule les deux thèmes principaux du film que sont la place des femmes dans le Singapour d'aujourd'hui et le remplacement de la culture chinoise par une culture anglophone globalisante.

Singapour est une ville-état indépendante située au sud de la Malaisie qui a la particularité de brasser une population culturellement et religieusement variée dont la majorité est d'origine chinoise. Arrivée au 19ème siècle comme main d'oeuvre sous la colonisation anglaise, la diaspora a conservé des racines confucianistes très profondes, longtemps mises en avant par le régime autoritaire de Singapour. Sans entrer dans les détails, le confucianisme met l'accent sur l'autorité et la responsabilité des individus envers le groupe, ainsi que sur un profond dévouement des subalternes envers leurs supérieurs (les personnes plus âgées, les supérieurs hiérarchiques mais aussi les chefs de familles) dont les femmes font généralement les frais puisqu'elles sont traditionnellement au bas de l'échelle sociale.

De ce point de vue, Ling représente doublement l'attachement de Singapour à ses racines chinoise, à la fois par son métier puisqu'elle enseigne le mandarin, mais aussi par son rôle social d'épouse serviable. En effet, c'est elle qui s'occupe du patriarche malade et c'est encore elle qui représente son mari lors des fêtes de famille lorsque celui-ci préfère partir en "séminaire". Seule incartade au confucianisme, Ling n'a pas d'enfants pour transmettre la lignée mais elle fait son possible pour tomber enceinte malgré le peu d'enthousiasme de son conjoint. C'est ici que toute la contradiction du personnage prend son ampleur puisqu'en incarnant la résistance de la culture traditionnelle envers la société moderne privilégiant l'anglais, Ling maintient en place sa propre "oppression" au service de la famille de son conjoint.

Si ce point de départ aurait pu amener le film vers un conflit caricatural opposant "tradition et modernité", Anthony Chen traite la question de façon plus subtile. En effet, plutôt qu'un débat manichéen, le réalisateur-scénariste semble à la fois dénoncer le machisme culturel sans pour autant vouloir renoncer à l'héritage chinois dont l'érudition est mise en valeur. D'un côté, et bien que la tâche soit pesante, Ling entretient de bons rapports avec son beau-père malade avec lequel elle partage l'amour de la langue chinoise. D'un autre côté, elle doit faire face en permanence au sexisme ambiant allant de la remarque familiale au déni de compétence ou pire, de consentement. Plutôt qu'une critique au vitriol, le réalisateur semble ainsi être à la recherche d'une voie médiane.

Ce positionnement se retrouve dans sa caméra qui évite autant que possible les effets de style, une manière de filmer très pudique et sans ajout de musique afin de ne pas faire de son film un mélodrame. Bien que le réalisateur offre au film un sous-texte politique et critique entamé dans Ilo Ilo, il ne souhaite pas pour autant se montrer militant, préférant se positionner en observateur, presque en sociologue. D'ailleurs, si à première vue le scénario de Wet Season ressemble beaucoup à celui de Une femme coréenne (Im  Sang-Soo - 2003), puisqu'il s'agit dans les deux cas de l'histoire d'une femme en difficulté existentielle qui est courtisée par un jeune homme,  la différence de traitement est bien notable parce qu'Anthony Chen préfère l'élégance de la distance à l'implication émotionnelle appréciée par le réalisateur coréen qui signait un film d'un féminisme affirmé.
Pour conclure, Wet Season est un beau film qui place son actrice principale au premier plan d'une histoire touchante et sensible aux rôles qu'entretiennent les femmes dans la société singapourienne, et qui éclaire la place de la culture chinoise dans la péninsule.

Gwenaël Germain

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La critique de Francescu

Hollywood. L'industrie du cinéma la plus puissante au Monde, celle qui inonde la planète de ses créations, celle qui diffuse ses valeurs à des milliards d'êtres humains, eh bien celle-là, paradoxalement, a un gros problème avec la moitié de l'humanité qui n'a pas de pénis. Trop souvent sexualisées, faisant office de side-kicks dispensables ou de petites amies plantes vertes, voire carrément absents de l'intrigue, les personnages féminins dans le cinéma commercial hollywoodien brillent rarement à la hauteur de leurs homologues à testicules. Pire, quand une héroïne est mise au premier plan, elle n'est en général qu'un agglomérat de clichés issus de l'imagination masculine. Pour le dire simplement, la femme au cinéma n'existe pas en dehors du regard de l'homme.

Il n'y a pas besoin réfléchir très longtemps pour trouver la cause du problème : si les femmes sont aussi mal représentées à l'écran, c'est tout simplement parce qu'elles sont majoritairement absentes des équipes de réalisation et de production des films. Que ce soit en matière de scénaristes, de réalisateurs, de chef opérateurs ou de producteurs, les hommes constituent l'écrasante majorité des effectifs. Et la conséquence en est plutôt fâcheuse puisque cette incapacité du cinéma à représenter les femmes telles qu'elles sont, et non pas telles qu'elles sont fantasmées, a un impact immédiat sur nos sociétés : le cinéma dit à nos enfants que les femmes sont moins importantes que les hommes.

Evidement, dit comme ça, il y a de quoi douter un peu. Ne sommes-nous pas entrés dans une nouvelle ère ? N'en ferait-on pas un peu trop avec la question de l'égalité des sexes ? Est-ce que les scandales type Weinstein ne grossissent pas le problème ? Non, vraiment pas, et si vous avez le moindre le doute sur la question, Tout peut changer - Et si les femmes comptaient à Hollywood devrait vous aider à y voir plus clair.

Réalisé par Tom Denahue, un producteur et réalisateur américain, Tout peut changer - Et si les femmes comptaient à Hollywood est un documentaire qui, à travers des études chiffrées et de très nombreux témoignages, met en lumière la sous représentation des femmes dans l'industrie du cinéma, retrace la place des femmes à Hollywood depuis sa création et illustre les discriminations que celles-ci peuvent y subir au cours de leur carrière. Devant la caméra, une centaine de femmes et quelques hommes, toutes plus connues les unes que les autres (Nathalie Portman, Cate Blanchett, Meryl Streep, Rashida Jones, Geena Davis, ...), viennent livrer leurs expériences, leurs interrogations mais aussi leurs solutions. Ni agressif, ni sensationnaliste, le documentaire se concentre sur des faits et appuie le témoignage de ses intervenants par des chiffres issus de plus de dix années de recherche. De quoi ébranler les partis pris inconscients et rendre le problème incontestable !

La bonne nouvelle, c'est que cette situation n'est pas insoluble bien qu’elle nécessite plus que des changements de surface. Il faut que le système dans son ensemble bouge en profondeur et pour ça, il faut que les hommes prennent position aux côtés des femmes parce que la question de l'égalité nous regarde toutes et tous. Il n'est plus possible de se couper de la créativité, de la parole et de la force créatrice de la moitié d'entre nous ! Le documentaire nous rappelle d'ailleurs que le monde du cinéma n'a pas toujours été dominé par les hommes et qu'à l'époque du muet, de très nombreuses femmes étaient réalisatrices, productrices et scénaristes. 

Vous l'aurez compris, Tout peut changer - Et si les femmes comptaient à Hollywood ? est un documentaire à ne rater sous aucun prétexte, d'autant que les questions qu'il soulève sont loin, très loin, d'être uniquement américaines.

Gwenaël Germain

 

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La critique de Laurent Schérer

Claustrophobes, passez votre chemin ! Tous les autres n’hésitez pas une seconde, regardez Cutterhead sans tarder. Octopus d’or lors de l’édition 2018 du Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg, le long métrage du réalisateur danois Rasmus Kloster Bro est à la fois un film de genre (qui m’a rappelé l’excellent Tunnel de Kim Seong-Hun), un pamphlet sur la situation de l’Europe ainsi qu’une réflexion sur notre propre humanité.

Réunis par le destin dans un caisson de décompression suite à un incendie dans le chantier de la construction du métro de Copenhague, trois personnages attendent les secours.

Dans ce film immersif le spectateur est convié dès la première séquence à descendre dans des boyaux mal éclairés, étroits, fumants, et bruyants : une expérience sensorielle éprouvante qui se renforcera jusqu’au dernier plan, le réalisateur mettant nos sens à rude épreuve en n’hésitant pas à plonger le spectateur dans le noir complet pour qu’il ressente au maximum l’angoisse des personnages menacés par une mort affreuse. Vous l’avez compris, ici, loin de rechercher les effets spectaculaires du film catastrophe à l’américaine, le réalisateur  nous propose avant tout un huis-clos étouffant ce qui lui permet de centrer son propos sur les trois personnages et leurs réactions :

Nous avons en premier lieu Rie (Christine Sønderris) une photographe venue en reportage, une Danoise un peu nunuche ou bobo c’est selon, en tout cas pas à sa place, qui ne se rend pas compte de la réalité et des contraintes du travail. À ses côtés nous retrouvons Ivo (Kresimir Mikic), un Croate, un homme d’expérience mais nouvel arrivé en communauté européenne, qui s’est expatrié pour soutenir financièrement sa famille. Enfin, le film nous propose de suivre Bahran (Samson Semere) un jeune immigré érythréen qui doit travailler pour rembourser la dette que ses parents ont contractée pour son périple.

Ces trois personnes vont être amenées à partager leur espace vital et surtout l'eau, l'air et l'angoisse commune. Condamnés à attendre les secours, elles n’ont pas grand-chose d’autre à faire que discuter ensemble. Chacune a des attentes diverses au sujet de l’Europe. La Danoise, représentante de la vielle Europe, est pétrie à la fois de principes et de bonnes intentions, le Croate voit en l’Europe une opportunité et pour l’Érythréen le vieux continent est la seule planche de salut. Le réalisateur fait jouer à plein les différences d’âge, de sexe, de maturité et de nationalité, pour alimenter les conflits qui secouent cette Europe en miniature aboutissant par moments à un climat délétère.

Dans cette promiscuité contrainte, l’instinct de survie de chaque personnage le conduira à accomplir des actes qu’il ne s’imaginait surement pas exécuter lui-même. Cela permet au réalisateur d’affiner ses portraits et de se questionner sur ce que sont les personnes une fois leur vernis culturel enlevé. Sous la pression (c’est le cas de le dire) elles se livrent, paniquent, révèlent leur grand cœur ou leur côté obscur. Et ce jusqu’à l’épuisement, sans que l’on sache vraiment jusqu’au dernier plan du film comment s’en sortiront, physiquement et moralement, les protagonistes.

Rasmus Kloster Bro cherche donc à percevoir ce qu’est intrinsèquement l’être humain à travers la peinture d’une Europe en crise. Film de genre réussi tout autant qu’une analyse fine des tourments moraux d’une Europe en plein questionnement sur son avenir, Cutterhead est sans conteste un des films catastrophe les plus réussi de la précédente décennie. Son visionnage est tout simplement indispensable.

Laurent Schérer

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La critique de Francescu

Jinpa est un routier des plateaux tibétains. Ray-Ban vissées au visage, il parcourt des centaines de kilomètres dans la poussière grise des montagnes. Avec ses airs de durs à cuire, on a du mal à l'imaginer être un fervent religieux et pourtant son vieux camion grouille de talismans et de breloques sacrées. Un vrai temple sur roues ! Le tuning à la tibétaine. La journée n'est pas très bonne, un mouton s'est jeté sous son camion et c'est plutôt mauvais pour le karma. Pour se racheter, Jinpa accepte de prendre un autostoppeur aux allures de mendiant. Est-ce le destin ou le hasard, l'homme porte le même prénom que lui et c'est aussi un lama qui l'a choisi. Au cours de la conversation il apprend que l'autostoppeur est revenu dans la région pour commettre un meurtre. Certainement une plaisanterie ! Cependant après réflexion, si cet autostoppeur venait à commettre cet acte, et ce alors qu'il porte le même prénom que lui, cela ne viendrait-il pas souiller son propre karma ?

Après Tharlo en 2018, Pema Tseden vient de nouveau enchanter les salles obscures françaises grâce à Jinpa, le film qui avait triomphé l'an dernier au Festival International des Cinémas d'Asie (Festival qui cette année propose un focus sur les films du Tibet) ! Si vous ne le connaissez pas encore sachez que Pema Tseden est tout bonnement le premier réalisateur tibétain à exploser au niveau international et qu'il s'attache, film après film, à dépeindre le quotidien, la culture et les croyances de ses congénères. Tandis que Tharlo était une fable contemplative et cruelle au sujet d'un berger attiré par les lumières de la grande ville, Jinpa prend l'angle du mysticisme culturel pour nous proposer une histoire d'enquête et de vengeance. Pour se faire, le réalisateur formé à l'académie de film de Beijing s'appuie sur une photographie magnifique dont l'étalonnage rappelle celui du génie kazakh Adilkhan Yerzhanov pour La tendre indifférence du monde. Deux réalisateurs du bout du monde qui se ressemblent d'ailleurs beaucoup puisqu'ils ont tous les deux la volonté d'offrir à la fois un travail d'une très grande qualité artistique mais aussi de proposer des scénarios simples qui parlent à l'âme.

À peine quelques secondes de film et l'on a déjà l'impression d'être assis dans le siège d’un passager sur les routes du Tibet éternel : le silence des grandes étendues, le froid sec qui pique la peau et le vent qui glace les os. Il ne se passe pas grand chose et pourtant nous restons captivé par l'image, par ce qu'elle transcrit de la culture tibétaine dont on ne connait rien d'autre que les difficultés politiques. La caméra se pose tantôt sur le sourire de ces femmes au teint mat et aux cheveux enrubannés, tantôt sur le boucher qui vend sa marchandise au bord de la route. Lentement mais sûrement, l'intrigue nous plonge au sein des communautés de la province autonome et pousse la porte des maisonnées derrière laquelle l'hôte nous offre un thé au beurre de yak, salé sucré. Dans son camtar Jinpa écoute de l'opéra. Il se soucie des autres pour se soucier de soi, de son karma, du grand cycle de la réincarnation qu'il rejoue sous les cieux gris des hautes plaines. On en ressort muet, comme sorti de la méditation, les images nous accompagnent, la musique également, rare, mais touchante, éthérée. Comme l'envie de prendre un billet et de partager un thé dans le froid du Tibet.

Gwenaël Germain

 

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La critique de Francescu

Un divan à Tunis est une comédie familiale très réussie signée par la primo-réalisatrice franco-tunisienne Manèle Labidi dans laquelle on retrouve Golshifteh Farahani dans le rôle de Selma, une psychanalyste de retour dans son pays natal après des études en France.

N’attendez pas ici d’analyse sociale à la manière de Prendre le large de Gaël Morel dans lequel jouait une Sandrine Bonnaire délocalisée dans le textile au Maroc. Le point de vue de vue d’Un divan à Tunis est bel et bien celui de la comédie. Golshifteh Farahani joue parfaitement l’ingénue qui ne comprend pas les obstacles qui l’empêchent de réaliser son objectif : installer son cabinet de psychanalyste à Tunis.

Un des ressorts comiques vient du fait que nous sommes dans une situation « à l’envers » du discours tenu sur notre sol par les moins accueillants des Français. En effet, la « Française » se retrouve la travailleuse immigrée à qui l’on demande de « retourner dans son pays ». Quand on lui demande pourquoi elle a choisi de retourner en Tunisie, alors que tant de jeunes souhaitent partir du pays, elle avoue simplement qu’elle pense ne pas être utile en France vu qu’il y a déjà dix analystes dans sa rue dont deux dans son immeuble. Mais, en France depuis dix ans, elle a perdu tout contact avec la réalité de son pays et le fonctionnement des rapports sociaux.

Si, suite à la révolution tunisienne, beaucoup de choses ont été remises en cause dans ce pays et sont à reconstruire, il reste néanmoins des lourdeurs administratives et des préjugés qui gêneront Selma dans son désir d’apporter de l’aide aux déboussolés et autres perturbés par cette nouvelle donne. Le défilé des patients et les tribulations familiales, en particulier celles d’une cousine délurée, provoqueront des situations comiques tout en laissant apparaître en arrière-plan une critique de la société tunisienne facilitée par les « maladresses » et la naïveté de la jeune femme.

Les images accompagnées de dialogues savoureux et d’une musique entrainante accouchent d’un film attachant, l’ensemble comme il se doit se terminant finalement bien, la situation de Selma régularisée, les patients en cours de guérison et l’équilibre de la famille retrouvé.

Un très bon « feel good movie », qui fera passer à ses spectateurs quatre-vingt-dix agréables minutes.

 

Laurent Schérer

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