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La critique de L. Schérer

Mélissa, jeune haïtienne orpheline depuis le séisme qui a frappé son pays, fait sa rentrée au pensionnat de la Légion d’Honneur de Saint-Denis. D’abord perçue comme une fille “bizarre”, elle parvient à faire de son étrangeté un pouvoir d’attraction. Mélissa est la descendante de Clairvius Narcisse, déclaré mort en 1962 à Haïti avant d’être victime de zombification et réduit en esclavage par un hougan (chef spirituel vaudou). Fascinée par ce récit, Fanny, l’une des camarades de la jeune fille cherche à entrer en contact avec une prêtresse vaudou pour soigner un chagrin d’amour. En plaçant son récit dans deux temporalités, Bertrand Bonello effectue un parallèle entre la souffrance de Clairvius Narcisse, privé de son identité, et les inquiétudes contemporaines des lycéennes de Saint-Denis. L’esclave cherche à exorciser sa malédiction en reprenant le chemin des vivants et les adolescentes transgressent la rigidité de l’éducation par la musique rap de Damso et Kalash. Alors qu’elles se réunissent la nuit dans la salle d’arts plastiques à la lumière d’une chandelle inquiétante, Mélissa profite d’un moment de solitude pour chanter et faire onduler son corps au son de la musique de son idole, comme un instant de sorcellerie moderne. A Haïti, ce sont des centaines de corps noirs prisonniers dans un champ de maïs qui vacillent au rythme des cris de leur tortionnaires.

La figure du zombi de Bonello est celle d’une lutte permanente contre l’autorité, d’une âme encore vivante piégée dans un corps qui n’est plus le sien, soumis aux ordres d’un tiers, écho de l’Haïti colonisé, loin des morts-vivants ensanglantés titubants modernes vus par exemple dans The dead don’t die de Jim Jarmusch. Le film s’engage à ce titre à traiter du zombi de manière “sérieuse”, en s’attardant sur ses origines jusqu’à sa célébration contemporaine, lors de l'intrigante scène de cérémonie de commémoration de Clairvius Narcisse cinquante ans après sa mort.

Bertrand Bonello sait aussi s’amuser du genre, en donnant de drôles de tics à l’armée de lycéennes en uniforme, et en faisant passer l’obsession de Fanny pour son bellâtre disparu, pour un caprice de jeune fille blanche qui ne saisit pas le danger qu’une séance vaudou peut représenter. Zombi Child pourrait être une suite de Nocturama, un nouveau teen-movie inquiétant explorant les troubles adolescents par l'exercice d’expériences dangereuses, un bon prétexte aussi pour son réalisateur de mettre en scène l’imagerie surnaturelle qui manquait à sa filmographie. Le résultat est, une fois fait finalement coutume, étrange et grandiose.

S. D.

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La critique de L. Schérer

Deuxième long métrage de l'actrice, scénariste, productrice, et maintenant réalisatrice québécoise Sophie Lorain, Charlotte a 17 ans est un film frais, jeune, avec des personnages profondément amoureux de la vie. Un film en noir et blanc qui met en valeur des dialogues qui donnent la pêche.

Pourtant, le sujet est grave puisqu’il traite de la liberté des femmes et de l’inégalité du regard que porte la société sur leur comportement. Ainsi, un homme qui couche est un séducteur alors qu’une fille qui couche est une salope marquée à jamais par l’infamie. C’est ce « double standard » que dénoncent les héroïnes du film lorsqu’elles y sont confrontées.

Sous le patronage de la Callas chantant Carmen, qu’elle regarde en vidéo avec dévotion à chaque moment de blues, Charlotte (Marguerite Bouchard) est une « collectionneuse » par dépit ou par goût, on ne sait pas trop et ce n’est pas le propos. Aube (Rose Adam) par contre, est vierge, introvertie et romantique. Enfin, Mégane (Romane Denis) se rebiffe toujours contre la norme, la bien-pensance, et les (mauvaises ?) habitudes. Il y a quelque chose de la Nola Darling dans ces jeunes filles avec la naïveté en plus. Pourquoi n’auraient-elles pas le droit de « tester » les garçons, les noter, comme ils le font eux-mêmes pour les filles, sans que cela pose un quelconque problème ? Pourquoi la vie d’une jeune fille devrait être celle d’une belle au bois dormant qui attend l’arrivée du prince charmant et fait tout pour lui plaire ?

Le film est une réussite en cela qu’il parle de la sexualité des jeunes filles sans juger ni choquer. Pas de nymphomanie revendiquée, mais une réelle égalité des sexes. Les filles veulent juste pouvoir faire ce qui est permis aux garçons. Vivre une sexualité libre sans être montrées du doigt ou mises à l’index. Autre fait marquant dans ce film, c’est l’absence d’adultes et par conséquent d’un discours moralisateur et pontifiant. Le film montre des jeunes (filles et garçons) qui s’autogèrent, dans leur travail, leurs loisirs, leurs sorties et leur sexualité. C’est aussi en cela que le film est frais et enthousiasmant, parce qu’il fait confiance à la jeune génération pour résoudre ses problèmes. Pas seulement ceux concernant leur intimité, mais aussi ceux de la planète. La collecte de fonds pour « grands-singes.ca » en est une hilarante démonstration.

Film fortement recommandé à tout le monde. Dans le top 10 des films 2019.

L.S.

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La critique de L. Schérer

Le titre du premier long métrage du réalisateur israélien Yona Rozenkier, Un havre de paix, est profondément ironique puisqu’il décrit un conflit familial dans le contexte de la guerre israélo-libanaise de 2006.

Nous sommes dans un kibboutz tout proche de la frontière, où l’on entend le bruit des combats qu’on ne verra jamais, mais dont on est informé par des alertes successives répercutées par SMS, les sirènes ayant été coupées car leur bruit dérangeait les anciens de la communauté. Dans cet endroit vit, entre autres, une famille composée de deux femmes, la mère et la tante, et deux fils, l’ainé Itaï joué par le réalisateur, et le benjamin Avishaï, joué par l’un de ses frères, Misha. Le père est décédé et un troisième fils, le cadet, Yoav, (Yoel un autre frère du réalisateur) revient au Kibboutz à l’occasion de l’enterrement du paternel. On découvre petit à petit les tensions qui règnent dans cette famille et les raisons du départ du cadet. Les sujets de conversation et les actions s’entremêlent autour de la guerre extérieure israélo-libanaise et du conflit familial, car tout semble intimement lié.

Nous visionnons alors un film profondément subversif qui dénonce le comportement du peuple israélien où tout le monde, hommes, femmes, jeunes et vieux ne peuvent que se fondre dans le moule des valeurs guerrières et n’ont aucun droit à la déviance ou à la faiblesse. Cet état de fait engendre forcément en conséquence des défaillances, plus ou moins visibles, allant des séquelles post-traumatiques aux blessures et à la mort, en passant par une désertion, celle du fils ainé du lieu de vie familial. La pression sur le fonctionnement social et familial est tel que, même décédé, le père peut continuer à imposer sa volonté de transmission de ce « courage héroïque » à travers une épreuve couchée dans son testament et ainsi continuer à semer la zizanie dans sa propre famille.

Il semble évident à la vue de ce film que le réalisateur a voulu montrer la toxicité d’une société qui s’est construite sur des valeurs guerrières qui ne peuvent être remises en question ou même simplement éclaircies, sans déclencher de nouveaux drames et de nouvelles accusations.

Un film très fort sur un aspect particulier de la société israélienne, raconté de l’intérieur.

L.S.

 

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La critique de Francescu

Premier film des Nuls sorti en 1994, « la Cité de la peur » est une mise en abyme du cinéma, l’histoire tournant autour de la projection du film Red is Dead, thriller-nanard autour d’un tueur en série armé d’une faucille et d’un marteau et dont on ne verra que les dernières minutes, pendant le festival de Cannes. Comédie autour d’un thème et d’une ville peu souvent mis en avant au cinéma, la Cité de la peur aurait pu être une simple comédie familiale, drôle, qui aurait un temps trouvé son public. Et pourtant, non.

La Cité de la Peur, c’est d’abord et avant tout une ambiance proche de l’absurde : des projectionnistes pour lesquels ce boulot est la chance de leur vie et qui y croient à mort, avant d’être tués par un serial-killer reproduisant à l’identique l’accoutrement et l’armement du tueur de Red is Dead, une attachée de presse qui voit dans ces assassinats l’occasion rêvée de faire connaître son film, un commissaire qui demande à ce qu’on laisse la police faire son travail mais qui n’arrive pas à voir le message dans les 4 lettres O-D-I-L laissées par le tueur, un acteur arrivé là parce qu’il connaît l’ouvreuse et qui vomit quand il est content, et un garde du corps fils unique qui ne protège pas grand monde. La faute sans doute à Cannes, le festival, toute cette pression…

« Vous voulez pas un whisky, d’abord ? », « Prenez un chewing-gum, Émile », « Remboursez, nos invitations ! »,

Rares, pour ne pas dire inexistants, sont les films français d’aujourd’hui pouvant s’enorgueillir d’avoir marqué bien au-delà de leur année de sortie, par leurs répliques devenues cultes. Il faut en effet se tourner vers les films d’Audiard tels que « Les tontons flingueurs », pour retrouver un tel amour du public pour ces dialogues cités à tout bout de champs au détour d’une conversation. Plus récemment, citons tout de même « La Classe américaine : Le Grand Détournement », « Astérix et Obélix : mission Cléopâtre » (normal me direz-vous, puisqu’on doit son scénario à Alain Chabat), ainsi que la série « Kaamelott ».

Mais ce qui fait encore plus le charme de « La Cité de la peur », c’est le plaisir sans cesse renouvelé d’y redécouvrir la multitude de petits détails cachés par ses auteurs : du touilleur qu’Odile Deray confond avec une paille aux noms cachés dans le générique (il faut toujours regarder un film jusqu’au bout !), en passant par le nom du quotidien local.

Pour les 25 ans de la sortie du film, et sa restauration en 4K, ne boudons donc pas notre plaisir et retournons encore le voir en salle. Peut-être aurons-nous droit nous aussi à une Carioca surprise interprétée par Alain Chabat et Gérard Darmon, comme ces spectateurs chanceux qui ont eu la chance d’y assister, lors de la projection publique du film à Cannes.

Bon visionnage, dans 5-4-3-0 et après PAF ! Pastèque.

F.G.

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La critique de L. Schérer

Nul besoin d’être grand cinéphile ou spécialiste du surréalisme pour suivre cette adaptation du roman graphique de Fermin Solis Buñuel dans le labyrinthe des tortues. Buñuel après l’âge d’or est un film d’animation de Salvator Simo, Mention du jury au festival d'Annecy 2019, qui dresse le portrait d’un artiste engagé, en 1932, et qui deviendra le grand réalisateur que l’on connaît.

Préférant le dessin à la reconstitution historique, Salvator Simo, pour ce « making-of animé » ne s’empêche pas néanmoins d’insérer des images du film fini afin d’illustrer mieux encore la façon de travailler de Luis Buñuel. Adoptant les pratiques du maitre, Salvator Simo souhaite faire percevoir à son spectateur l’esprit de Buñuel après le choc provoqué par sa précédente réalisation, L’âge d’or. Car il ne faut pas l’oublier, parlant d’un surréaliste, une reconstitution historique aurait fait jurer la forme et le fond.

Sans l’argent nécessaire pour réaliser le nouveau film qu’il aurait souhaité tourner, Terre sans pain, un documentaire sur une région délaissée et extrêmement pauvre d’Espagne, les Hurdes, Buñuel s’en ouvre à son ami sculpteur Ramon Acin qui lui promet de l’aider si la chance lui sourit. Et c’est par un coup du sort, au sens propre du terme puisque c’est grâce à un billet gagnant de la loterie du 22 décembre 1932, que le film pourra voir le jour.

Nous suivons donc Buñuel et ses complices dans Les Hurdes, bien décidés à filmer la matière de Terre sans pain. Nous découvrons avec eux la misère absolue de cette région d’Espagne, et le choc que cela a provoqué chez ces citadins. Buñuel ne voudra pas représenter la réalité, telle qu’elle serait montrée dans un reportage, mais, en tant que surréaliste, il veut en frapper les esprits des spectateurs. S’appuyant sur une thèse de 1927 de Maurice Legendre, un médecin qui a étudié cette région sur presque 20 ans, il n’hésite pas à provoquer des scènes voire à les reconstituer. C’est pourquoi l’humanisme du créateur transcende son œuvre et nous apparaît plus de 80 ans après, dans ce qui nous en est rapporté, comme un document intemporel et universel.

Menant la vie dure à son producteur, son assistant, et son chef opérateur, Buñuel ne renoncera jamais malgré les nombreuses embuches qui se dressent contre son film. Il réussira finalement à le terminer et à le présenter. Malheureusement pour lui et pour les cinéphiles, le film sera censuré par le gouvernement espagnol jusqu’en 1976.

Salvator Simo, en relatant cette période de la vie de Luis Buñuel aura réussi à nous faire passer 80 minutes instructives et agréables, nous donnant l’envie d’en savoir plus.

L.S.

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La critique de L. Schérer

Revenu d’un séjour américain (avec Snowpiercer et Okja), le cinéaste coréen conserve ses thèmes de prédilection, la famille et les inégalités de classes, dans une fable satirique et horrifique (phobiques des caves louches s’abstenir).

Les Kim habitent le sous-sol insalubre d’une maison coréenne dont les seules fenêtres donnent sur une rue bruyante et sale, souvent visitée d’un ivrogne qui vient y faire ses besoins. Cette extrême précarité n’empêche pas les quatre membres de cette famille d’être soudés et de partager le même “travail” : plier des cartons de pizza pour une grande chaîne de livraison locale. Pistonné par un ancien camarade de classe, l’aîné des Kim, Ki-Woo se retrouve à enseigner l’anglais pour la fille d’une riche famille voisine, les Park. Ces grands bourgeois habitent une incroyable demeure d’architecte : de quoi faire tourner la tête au jeune Ki-Woo. Dans un élan de solidarité, le garçon encourage sa sœur à tenter elle aussi sa chance en tant que fausse professeure chez les Park, le petit dernier étant apparemment demandeur de cours de dessin. La machine est en route, et c’est finalement par divers plans redoutables et de diplômes falsifiés, que les Kim parviennent tous les quatre à se faire embaucher par leurs voisins fortunés, sans que ces derniers ne s’aperçoivent que leurs employés appartiennent à la même famille.

À partir de là, le film oppose la bêtise des riches à la ruse des pauvres, et le parallèle pourrait apparaître un peu facile et vain si ce n’était pas le génial Bong Joon-Ho qui était aux manettes. Par la suite, Monsieur et Madame Park étant incapable de préparer un dîner ou d’exercer la moindre autorité sur leurs enfants, deviennent complètement dépendants de leurs employés. Les Kim prennent ainsi de plus en plus de place dans l’espace et le cœur des Park, jusqu’à ce qu’un autre “parasite” fasse son apparition et que le relatif comique de la situation ne se transforme en une succession de dérapages très dangereux.

Le seul qui ne perde pas les pédales c’est Bong Joon-Ho, minutieux chef d’orchestre du chaos, qui enferme ses démons dans une gigantesque maison de verre avant de les envoyer valser dans une incroyable séquence de pluie diluvienne et d’inondation dans les rues sombres de Séoul. Cette scène d’apocalypse nous rappelle combien Parasite est avant tout une tragédie au sens strict, à la fin malheureuse et inévitable. Mais malgré ce constat, le film est extrêmement jouissif, un grand voyage à bord d’un train fantôme dont on referait volontiers un tour. Le voir récompensé d’une Palme d’Or est une excellente nouvelle pour Bong Joon-Ho qui n’avait jusque-là jamais été primé à Cannes, et par extension pour le cinéma asiatique qui, entre Hirokazu Kore-eda (Une affaire de famille) et Jia Zhang Ke (Les Eternels) jouit ces derniers temps d’un remarquable succès à l’international.

S.D.

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La critique de L. Schérer

Des six frères Cogitore on connaissait déjà Clément, génial cinéaste, documentariste et photographe, auteur (entres autres) de Braguino et Ni le ciel ni la terre. Touche à tout comme son aîné, Romain a lui aussi multiplié les expériences artistiques, plutôt du côté du théâtre et de la musique avant le cinéma. L’Autre Continent est son deuxième long métrage, huit ans après Nos Résistances qui narrait le parcours de deux adolescents résistants en 1944. Depuis Romain Cogitore a grandi, et ses personnages aussi. Maria et Olivier, les protagonistes de L’Autre Continent, sont de jeunes adultes, épris l’un de l’autre depuis leur première rencontre sur les marches d’un temple à Taïwan. Ils sont guides touristiques et partagent le même goût pour les langues étrangères, lui en maîtrise quatorze, elle un peu moins. Ils s’aiment en anglais, en mandarin, en allemand, en français jusqu’à ce qu’une tâche sur la radio du crâne d’Olivier révélant une leucémie vienne obscurcir tous leurs projets. Rapatriés d’urgence en France, le jeune couple doit se réadapter au monde occidental dont il s’était affranchi et affronter le combat contre la maladie.

Malgré qu’une bonne partie de l’action se déroule dans une chambre d’hôpital, L’Autre Continent n’appartient pas au genre du « film médical » mais bien à la romance, tourmentée par la mort, loin de la Love Story d'Arthur Hiller de 1970, emblématique du genre, qui ne partage avec le film de Romain Cogitore que le nom du héros. Ici l’enjeu n’est pas de savoir si notre Olivier va vivre ou mourir, mais plutôt comment Maria va appréhender sa nouvelle relation, avec un homme changé par la maladie, physiquement et mentalement. Le garçon a perdu l’usage des langues étrangères communes au couple, qui, bien que les deux jeunes gens soient francophones, ne se comprend plus. On notera la belle performance de Déborah François (révélée à seize ans dans l’Enfant des frères Dardenne) très émouvante sans avoir besoin de jouer les compagnes éplorées, face à Paul Hamy, l’ancien mannequin devenu acteur (L’Ornithologue, Jessica Forever, et bientôt Sybil de Justine Triet), étonnamment fragile sous sa carapace rocheuse. Côté mise en scène, on pourrait reprocher à Romain Cogitore quelques métaphores un peu poussées (des vues microscopiques, en comparaison à l’immensité) mais souligner aussi l’originalité de leur mise en œuvre, dans sa manière très douce et mélancolique de s’immiscer dans la mémoire d’Olivier. En commençant comme une comédie romantique avant de déboucher sur un drame, L’autre Continent est habité par tous les sentiments et bouleversements d’un chagrin d’amour.

S.D.

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La critique de L. Schérer

La Désintégration, Made in France, Le Ciel attendra, et dernièrement L’Adieu à la nuit… la radicalisation dans l’Islam est un sujet qui ne cesse de passionner les cinéastes, particulièrement quand l’endoctriné n’est encore qu’un jeune adulte. C’est ici Ahmed, 13 ans, que les frères Dardenne mettent en scène dans leur neuvième long-métrage, trois ans après La Fille inconnue. Ahmed est un collégien sérieux, il est poli et porte des lunettes, mais a subi l’influence néfaste de l’imam de son quartier. Parce qu’il la considère comme une pécheresse, le garçon tente d’assassiner Madame Inès, la professeure dévouée qui lui donne des cours de soutien scolaire depuis l’enfance. Le plan échoue et Ahmed est placé dans une maison d’arrêt pour mineurs où il continue en secret à cultiver son obsession. “J’aimerais tellement que tu redeviennes comme avant” sanglote sa mère, sous le regard sombre et immuable de l’enfant qu’elle ne reconnaît plus.

Les frères Dardenne filment, avec l’âpreté qu’on leur connaît, le passage forcé d’un garçon à celui d’un soldat, pour qui les prières ont remplacé les devinettes. A l’inverse d’André Téchiné qui filmait les scènes cultuelles comme une angoisse dans l’esprit de la grand-mère Deneuve de l’Adieu à la nuit, le duo belge envisage la religion, non pas comme une menace, mais comme une partie intégrante de la vie d’Ahmed, qui se voit d’ailleurs encouragé par les éducateurs à faire ses prières en temps et en heure. Seulement l’Islam est un peu trop présent dans le quotidien du garçon de 13 ans dont les réactions deviennent démesurées : il demande à une camarade de son âge de devenir musulmane si elle souhaite continuer à le fréquenter. C’est en se concentrant sur ce genre d’impact dans la vie d’un jeune radicalisé que les Dardenne rendent leur film percutant, sans éprouver le besoin de “psychanalyser” leur protagoniste, ni de détailler les étapes de la préparation au djihad. Il en est de même sur la mise en scène, qui préfère s'attarder sur les petits gestes, les corps mal à l’aise, et les sourires en coin quand ils existent.

Après avoir tourné avec des célébrités du cinéma français (Marion Cotillard, Adèle Haenel…) les deux frères reviennent à leur méthode de casting première en dénichant Idir Ben Addi, un total inconnu au regard noir et aux attitudes un peu gauches, qui incarne élégamment l'ambiguïté d’un enfant que l’on aurait propulsé dans le plus terrible des mondes adultes. Caméra à l’épaule, les Dardenne réussissent à s’emparer d’un des sujets de société les plus brûlants du moment sans en faire un film à sensation, mais une oeuvre sobre, épurée, précieuse.

S.D.

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La critique de L. Schérer

Avertissement : ce film est déconseillé aux âmes sensibles.

Piet (Adam Ild Rohweder) est un étudiant en informatique mal dans sa peau, excessivement timide, inadapté et asocial, pour résumer la caricature du geek. Question sentiments, cela ne va pas loin et il assouvit ses besoins sexuels par écrans interposés. Alors forcément, quand il se trouve confronté à sa première tentative d’expérience sexuelle physique, avec une de ses condisciples, Klara, (Paulina Galazka), cela se passe évidemment très très mal.

Ce qui est dérangeant dans ce film, c’est qu’on ne sait jamais où l’on va. En effet le réalisateur, loin d’attribuer un rôle clair aux actants du scénario, brouille sans cesse les pistes, faisant du plus monstrueux une victime et de la plus innocente une coupable complice. Ce qui est dénoncé ici, plus que les personnages, c’est le monde dans lequel nous vivons, sans sentiments, à l’instar d’un programme informatique qui est la passion de Piet. À ce titre, le personnage le plus humain serait paradoxalement la call-girl derrière sa webcam, inaccessible donc. Cette sensation de vide émotionnel est renforcée par un décor minimaliste et une mise en scène plus que sobre, chaque élément du film étant réduit à son rôle fonctionnel.

Contrairement aux films gore dans lequel le sang coule à flots, ici le sang est réduit à la portion congrue. Il tache les vêtements, le carrelage et les meubles de la salle de bain, pour montrer la réalité du crime et l’aveuglement de ceux qui ne veulent rien voir. Ce sang définit le criminel qui le dissémine, mais surtout cette obsession sociale de ne pas laisser de traces. En effet, chacun est aveugle à ce qui l’entoure, aux traces qu’il pourrait laisser comme à celles que les autres laissent.

C’est la démonstration d’une immense maladresse généralisée qui fait que le monde décrit dans le film est tout sauf accueillant. Ce qui au passage renforce notre empathie de spectateur pour le héros monstrueux qu’est Piet. En cela le titre du mémoire de Piet « Traces invisibles » illustre parfaitement le propos du film. Les traces nous les laissons, mais personne n’est là pour les voir. Les sentiments, nous pouvons les avoir, mais à quoi servent-ils, si personne n’est là pour les remarquer, les accueillir et les faire grandir ?

   Au final nous avons un film qui en parlant de l’insensibilité, nous amène à nous interroger sur notre propre sensibilité. Comment disais-je ? Âmes sensibles s’abstenir ? Non plutôt, âmes sensibles prenons le pouvoir !

L.S.

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La critique de L. Schérer

Nous avions laissé Justine Triet en 2016 avec Victoria, nous la retrouvons aujourd’hui en grande pompe, dans la course officielle de la 72ème palme d’or. Elle apparaît de nouveau au bras de Virginie Efira, renommée Sibyl, en grande discussion avec son éditeur dans un restaurant de sushis sur rails, où les plats défilent sous le nez de l’écrivaine impuissante, soufflée par le discours peu encourageant de son interlocuteur. Psychanalyste au passé chaotique, Sibyl a décidé de s’éloigner de la plupart de ses patients pour se consacrer de nouveau à sa passion première, l’écriture.

Alors qu’elle traverse l’éternelle étape de la page blanche, elle reçoit un appel désespéré de Margot (Adèle Exarchopoulos), jeune actrice enceinte de son partenaire à l’écran, un acteur célèbre qui s’avère également être le fiancé de la réalisatrice du film. Sibyl jubile : l’histoire de son futur roman est en train de s’écrire sous ses yeux. Sibyl transgresse alors les limites de sa profession, infiltrant la vie privée de sa patiente en devenant sa coach à plein temps. Elle accepte même de l’accompagner sur le tournage de son film à Stromboli pour y rencontrer le fameux amant (Gaspard Ulliel) et la réalisatrice doublement trompée (Sandra Hüller, de Toni Erdmann). L’île sacrée de Rossellini devient le théâtre d’événements hautement dramatiques, et Justine Triet amenant ses acteurs -en totale éruption- au sommet de leur capacités.

Troisième long métrage de Justine Triet, Sibyl en est incontestablement son plus maîtrisé, où chaque micro particule scénaristique est justifiée, où la structure narrative, pourtant ambitieuse, retombe toujours sur ses pattes. Au fur et à mesure que Sibyl se reconnaît dans les déboires sentimentaux de sa patiente à l’écran, le film dresse un portrait en creux de son héroïne, dont le passé se dessine en flash-back. Le film ressemble ainsi à la mémoire fragmentée d’une femme qui souffre, fait d’éclats nostalgiques amoureux avec Niels Schneider, et de disputes familiales avec Laure Calamy. A l’inverse des scènes rejouées à l’infini que le cinéma autorise (ici la scène de gifle à Stromboli), les choix de Sibyl ne peuvent se permettre qu’une seule prise, éternellement ravivée, sous les traits d’une petite fille que Sibyl eut jadis de l’homme qu’elle aimait tant, et dont le souvenir demeure dans cet enfant qui lui ressemble. Dans ce rôle complètement exalté, Virginie Efira confirme son génie d’actrice et de femme de son temps, belle et moderne.

Se délaissant de l’aspect documentaire qui trônait dans ses débuts au cinéma, en privilégiant notamment les scènes en temps réel (cf. les disputes dans La Bataille de Solférino), Justine Triet est montée d’un cran, d’une grande marche rouge dans la dramaturgie, saisissant ce que la magie de la fiction sait offrir : écrire, inventer, mettre en scène,  pour s’approcher au plus près de l’émotion universelle.

S. D.

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