Dernières critiques

La critique de F. L.

Kogo, cinéaste japonais de passage à Paris pour donner une conférence sur l’échec en littérature et au cinéma, déambule dans les rues de Pantin où il se laisse surprendre par les rencontres que lui offre le hasard. Maître de l’inachèvement de sa propre histoire, il se plaît à suivre des jeunes femmes dans la rue le temps de deviner un peu la leur. Du nom des rues aux raisons qu’il invente pour justifier sa présence parisienne, tout est prétexte à emmener la conversation loin des sentiers battus. Les déambulations de Kogo sont aussi des façons de procrastiner afin de se complaire, si ce n’est dans l’art de l’échec, du moins dans celui de la suspension. De cette façon, il exclut de sa vie toute vérité figée, lui préférant l’ouverture du possible. Suivant la sagesse du proverbe japonais « Atteindre le but, c’est manquer tout le reste », il multiplie les rencontres féminines, savourant le charme des débuts sans jamais se presser à conclure. Pour mettre en forme cette histoire, Nicolas Leclere choisit lui aussi de ne pas choisir. Les rues de Pantin mélange ainsi allègrement les genres, le film policier y flirtant avec la comédie sentimentale, le western avec l’essai surréaliste. Le film brille enfin par son scénario riche en détails et personnages farfelus, et par le charme de ses interprètes, personnalités épaisses de leur singularité et de leur verve.

F.L.

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La critique de F. L.

A l’origine, un film. Il y a quelques années, Jean-Claude Mensch, maire de sa commune depuis 1989, découvre le concept et la réalité de la « ville en transition » dans un documentaire relatant l’expérience pionnière de la ville britannique de Totnes. C’est pour lui une véritable révélation. Sans attendre, il convertit son équipe municipale à cet idéal et commence à déployer des projets pour le mettre en pratique. Dans l’espoir d’utiliser à son tour la puissance performative du cinéma pour susciter de nouvelles conversions françaises, Marie-Monique Robin filme les réalisations concrètes que la volonté politique et l’énergie de ce maire inspiré ont réussi à faire éclore à Ungersheim. Ce faisant, elle nous offre des images susceptibles de nous servir de moteur pour transformer nos propres territoires. Ne se fourvoyant pas dans un angélisme béat, la réalisatrice ne nous cache rien des limites de l’expérience ungersheimoise. En dépit de la taille modeste de la ville, dont on pourrait penser qu’elle favorise la démocratie participative, l’implication des habitants reste en effet relativement marginale. Sur les 2200 habitants, seule une cinquantaine est vraiment mobilisée. Qu’attendent les autres ? Ce pourrait être l’objet d’un prochain documentaire...

F.L.

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La critique de F. L.

Zahira (Lina El Arabi, révélation), jeune lycéenne belge d’origine pakistanaise, tombe enceinte et n’arrive pas à se résoudre à avorter. Dans sa culture, la seule solution pour que la famille garde son honneur est le mariage. Modernes dans leur traditionalisme, ses parents lui proposent de sélectionner un prétendant pakistanais via Internet. Fidèle à sa famille mais chérissant aussi la liberté promise par le modèle occidental, la jeune fille hésite à suivre le chemin dégagé par ses parents ou à tracer le sien propre.

Sur un sujet délicat, Stephan Streker réussit un film particulièrement juste et percutant. Ce qui frappe dès les premiers plans et se confirme jusqu’à la fin, c’est d’abord le talent de l'actrice principale, Lina El Arabi. Grâce à son regard franc et à sa voix grave, elle compose un personnage féminin fort, mêlant la beauté à l’effronterie en évitant le double écueil de la naïveté et de la vulgarité. A l’exception du grand frère, incarné de façon trop falote, le reste du casting est du même acabit. On prend ainsi plaisir à voir la mutine Alice de Lencquesainq interpréter la meilleure amie de l’héroïne et le délicat Olivier Gourmet le père de celle-ci. Ce qui séduit ensuite, c’est l’empathie de la caméra du réalisateur belge, dont les cadrages serrés nous permettent de lire les expressions des personnages au plus près, entrant en résonance avec l’un des thèmes transversaux du film : la compréhension, l’amour liant les êtres. Pour ne rien gâcher, la photographie, chaleureuse, a beau jeu de capter la beauté de costumes flamboyants, et le sujet du film – la difficile conciliation de deux héritages culturels pour les enfants d’immigrants – est non seulement intéressant mais traité avec intelligence. Tout le génie du réalisateur est de parvenir à rester impartial, à n'occulter ni les avantages ni les inconvénients de chacun des deux paradigmes dont il filme l'affrontement. Audacieux, il va même jusqu’à frustrer nos désirs de spectateur habitué au triomphe du compromis, symptomatique de l’idéologie libérale s’ingéniant toujours à nous faire croire qu’il est possible d’avoir le beurre et l’argent du beurre, en assumant une fin amère... Bravo !

F.L.

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La critique de F. L.

Après vingt-trois années passées sous les verrous, Vincent (Jean-Claude Gauthier) est relâché en semi-liberté, placé sous bracelet électronique, chez son cousin agriculteur (Christophe Sauvion). Alors que toutes les nuits, le dispositif de surveillance contrôle sa présence à l’intérieur du périmètre circonscrit par la portée des ondes, Vincent se rend vite compte qu’il n’est pas le seul à être hanté par ses vieux démons...

De ce fond très lourd, par la grâce du regard empathique qu’il porte sur les êtres, Thibault Dentel transforme le fardeau de la répétition du même et de l’absurdité de la condition humaine en farce. La danse des accrochés regorge ainsi d’un humour noir qui ne vire jamais au cynisme. Le charme du film doit également beaucoup à ses personnages hauts en couleur, à commencer par le protagoniste, à qui Jean-Claude Gauthier prête son visage débonnaire, sa voix chaleureuse et son humour candide. Lui et les autres acteurs réussissent à rendre parfaitement naturels des dialogues pourtant très écrits, riches en répliques cocasses. Comme chez Beckett, on s’attache à des éclopés qui hésitent à s’accrocher à la vie ou à la mort, mais la tonalité absurde de la mise en scène nous incite à rire plutôt qu’à pleurer de l’ironie du sort toutes les fois où ils se retrouvent dans le pétrin. Les nombreux comiques de situation sont soulignés par une bande originale composée sur mesure par Jean-Luc Béranger, épousant la mise en scène avec une précision millimétrique et dont l’atonalité confère ce qu’il faut de bancal à l’ambiance du film. L’épure du noir et blanc, enfin, en nous focalisant sur les formes, amplifie la puissance visuelle des tableaux comiques que compose le réalisateur.

Thibault Dentel réussit une œuvre originale et riche en mêlant le thriller à la comédie burlesque. Sorte de Ladykillers à la française, La danse des accrochés nous attache d’abord à ses personnages pour mieux ensuite nous faire trembler pour eux. Du grand cinéma !

F.L.

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La critique de F. L.

Camille (Clotilde Hesme), écrivaine réservée, réussit le concours qui lui permet d’être en résidence pendant un an à la Villa Médicis. Elle y retrouve la flamboyante Axèle (Jenna Thiam, hypnotisante), photographe « indomptée ». Entre les deux femmes naît une relation qui nourrira leurs œuvres respectives.

L’indomptée joue sur la confrontation de deux femmes qui sont si opposées qu’on peut penser qu’elles représentent deux facettes de la personnalité d’une seule artiste : autant Camille est terne et effacée, autant Axèle est vive et excentrique. « Axèle est la volonté de construire et de se libérer de Camille qui prend vie », déclare d’ailleurs la réalisatrice, qui aime jouer de la confusion entre le rêve et la réalité. Toutes les séquences avec Axèle sont ainsi teintées d’un onirisme se nourrissant de la charge historique de la villa Médicis. La nuit, les fantômes du passé reprennent vie, dans des séquences d’une grande puissance visuelle.

F.L.

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La critique de F. L.

Deux événements bouleversent simultanément la routine d’une famille bédouine : le père épouse une deuxième femme, tandis que la fille aînée crée le scandale en fréquentant un homme extérieur à sa tribu.

Tempête de sable est né de la rencontre de la réalisatrice, il y a quelques années, avec les femmes bédouines du désert de Néguev, de l’envie qui s’ensuivit de témoigner de leur histoire, et du désir poignant de certaines d’entre elles d’être les dernières à subir des mariages arrangés. A l’issue de plusieurs années d’affinage du scénario, Elite Zexer signe un film sobre, épuré, porté par des acteurs qui, loin de se complaire dans les explosions hystériques, se confrontent dans des dialogues percutants. Haitham Omari, qui joue le père, réussit à restituer l’essence du paternalisme, cet autoritarisme d’autant plus spécieux qu’il se dissimule derrière les apparences les plus douces. Se saisissant dès qu’il le peut de l’alibi de la tradition, son personnage ose même lâchement se faire passer pour l’humble intercesseur d’une instance supérieure. Ruba Blal-Asfour et Lamis Ammar, qui incarnent respectivement la mère et la fille, bénéficient de partitions tout aussi complexes et retransmettent très justement la « tempête de sable » sous des crânes que crée l’affrontement des forces de l’émancipation et de la conservation, à la fois entre les mères et les filles et à l’intérieur de chacune d’elles.

F.L.

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La critique de F. L.

Gardienne du cimetière du Mont des Oliviers, une mère au foyer juive éloignée de sa communauté (Shani Klein) souffre de solitude aussi bien le jour que la nuit depuis que son mari ne la désire plus. Un soir par hasard puis tous les autres par fascination, elle se rapproche des activités interlopes dont le cimetière devient le théâtre au coucher du soleil.

Mountain est le portrait d’une femme au foyer qui, à mesure que la relation affective qu’elle avait avec son mari s’étiole, va chercher au dehors la nourriture la plus essentielle à l’être humain : une conversation amicale. Lorsqu’elle prend l’habitude de sortir la nuit pour se mêler prudemment à la prostituée et à ses clients, son attitude suscite leur questionnement. Pourquoi se rapproche-t-elle d’eux si ce n’est ni pour assouvir ses pulsions ni pour prêcher la bonne parole ? Parce que la femme est un animal social comme les autres, semble nous dire la réalisatrice, qui s’est amusée à confronter les deux archétypes féminins qui nourrissent toujours l’imaginaire collectif : la mère, sanctifiée, garante du maintien de l’ordre social, et la putain, vilipendée parce qu’elle le menace.

F.L.

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La critique de F. L.

Ayant transformé sa vie en purgatoire à la suite d’un drame personnel, Lee (Casey Affleck) se maintient en retrait de toute vie sociale. Lorsque son frère meurt brusquement, il se voit confier la charge de son neveu. D’abord réticent, ployant sous le poids des fantômes du passé, il finit par se laisser apprivoiser par l’adolescent solaire. Le développement de ce lien le ramène peu à peu dans la vie…

A l’image de son anti-héros, quadragénaire au physique avantageux mais au moral en berne, Manchester by the sea n’est pas un film bavard. La bande-son intra-diégétique est régulièrement suspendue au profit d’une envolée musicale dont le lyrisme exprime mieux que n’importe quelle ligne de dialogue les affres qui tourmentent le protagoniste. Dans les flash-backs, notre prescience de spectateur nous permet même d’y lire l’inexorable en marche. Toute la beauté du film est d’assumer cette esthétique de la suspension, qui prend au sérieux la souffrance de l’homme ordinaire écrasé par la honte. Parce qu’il ne traite son protagoniste échouant à retrouver le fil du dialogue avec les autres ni comme un looser bouffon ni comme une figure christique, Kenneth Lonergan atteint un réalisme psychologique qui lui permet de poser des questions pouvant toucher le plus grand nombre : comment sortir de la spirale masochiste dans laquelle on a tôt fait de s’enfermer lorsque la culpabilité nous ronge ? Quelle posture adopter vis-à-vis des écorchés qui nous entourent lorsque l’on est soi-même épargné par le malheur.

F.L.

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La critique de Vénérable Jean Michel

Dans une époque où les grosses productions américaines ont oublié l’élément humain, cette œuvre spectaculaire autour de l’intime propose des images splendides servies par une palette de couleurs d’une grande richesse. Les décors sont très bien réalisés et détaillés et la vie déborde à chaque instant grâce à une animation d’une fluidité exemplaire.

Dans Your name, un garçon Taki et une jeune fille Mitsuka échangent leur corps. Chacun passant dans l’organisme de l’autre tandis que s’annonce une pluie d’étoiles filantes qui serait à l’origine des évènements fantastiques qui touchent les personnages.

Cet échange de corps tisse logiquement des liens complexes entre les deux adolescents, ainsi que le chante Alain Souchon dans Le fil :

« Le joli fil entre nos cœurs passé,
Oh, le fil
Le fil de nos sentiments enlacés,
Oh, le fil nous lie, nous relie. »

À l’instar de Foule sentimentale, Your name est un film profond, qui pose des questions essentielles tout en prenant une forme accessible au public, réutilisant les codes de certaines productions commerciales pour mieux les dépasser et produire une œuvre personnelle et originale. Car, il faut être franc, au premier regard, Your name ressemble à un « Shojo » pour jeunes adolescentes rivées à leurs portables. Mais Le film de Majoto Shinkai ressemble beaucoup à l’œuvre du chanteur qui a su insuffler de la poésie dans la variété française relativement formatée.

Le début du film emploie ces figures caractéristiques avec des scènes de marivaudage accompagnées par de la pop japonaise acidulée. Nous craignons même à certains moments de voir surgir Hugh Grant grimé en adolescent japonais tant le film entretient avec les comédies sentimentales qui peuplent nos écrans, des situations d’amourettes communes. Ces craintes sont pour autant très vite dissipées avec des scènes très réalistes où les personnages découvrent leurs nouveaux attributs sexuels après avoir échangé leur corps.  

Le réalisateur va alors développer au fur et à mesure sa véritable intrigue. Sans rien vous révéler du déroulement, le changement opéré par le scénario à la moitié du film va apporter des résonances dramatiques à l’histoire et confirmer le véritable sens de Your name. L’adolescence est un cataclysme pour les personnes qui la vivent, une transformation violente et parfois destructrice de l’identité.

Your name tisse avec le spectateur un fil commun fait de poésie, de sensibilité et d’intelligence tout en s’imposant comme l’un des meilleurs films d’animation de ces dernières années et confirme Majoto Shinkai comme un réalisateur essentiel de l’archipel nippon.

MAD WILL

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La critique de F. L.

Un après-midi caniculaire, sœurs, mères et épouses de prisonniers passent de sas en sas pendant des heures en attendant d’accéder à leur quart d’heure de parloir.

De sas en sas explore la sensation d’enfermement que subit toute personne pénétrant dans la prison, pour y travailler ou pour y visiter des proches. La déshumanisation des procédures de routine apparaît notamment à travers deux figures innocentes dans ce lieu où tout le monde se sent coupable : le nouveau surveillant pénitentiaire, que des années de service n’ont pas encore désabusé, et la petite fille qui continue à jouer. Le film évoque aussi le caractère extrêmement genré de la prison, reflet de la société : la quasi-intégralité des emprisonnés sont des hommes, la quasi-intégralité des visiteurs de prison sont des femmes. Les heures d’attente les jours de visite sont l’occasion pour des femmes de milieux sociaux différents de partager leurs expériences, de se reconnaître ou de s’affronter. Par ses cadrages resserrés intégrant fréquemment des grilles, Rachida Brakni réussit très bien à retranscrire la tension de ce lieu hors de la société et sa force de contagion sur les êtres.

F.L.

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