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La critique de Laurent Schérer

Olivia travaille à Brooklyn comme aidante à domicile auprès d'Olga, une grand-mère Russe ashkénaze atteinte d'un léger Alzheimer. Consciencieuse, compréhensive et compétente, Olivia ne compte pas ses efforts professionnels mais reste, malgré cela, dans une situation très précaire. Elle n'a pas de papiers et craint chaque jour que les services de l'immigration ne la renvoient aux Philippines. Là-bas, sa mère la presse de l'aider financièrement et Olivia se doit de supporter la pression qui pèse sur ses épaules.  Obtenir la fameuse carte verte n'est pas qu'un simple sésame à sa réussite personnelle mais l'assurance d'une vie meilleure pour toute sa famille. Hélas, avec Donald Trump au pouvoir, les Etats-Unis ne ressemblent plus tellement à un Eldorado, et, pour les immigrés pauvres, les possibilités de régulariser sa situation sans rentrer au pays se sont plus que restreintes. Autour d'elle, certaines de ses amies organisent des mariages blancs contre rémunération. Ce n'est pas la panacée, mais au moins cela lui permettrait de rester. Seulement Olivia n'est pas tout à fait une femme comme les autres puisqu'elle est née de sexe masculin...

Il  y a des films qui parlent d'amour, il y a en d'autres qui touchent notre coeur, et puis il y en a qui font les deux. Brooklyn Secret est de ceux là, de ces films qui, sans s'annoncer, nous emmènent à la rencontre de la sensibilité de leurs personnages pour mieux nous inviter à l'introspection. Ici, pas d'effets superflus : caméra fixe, plans longs et musique discrète,  Isabel Sandoval est de ces réalisatrices qui savent laisser le temps à l'image pour nous imprégner. Bien que le film soit tourné aux Etats-Unis, Brooklyn Secret ne renie pas ses liens avec une certaine école asiatique, du taiwanais Hou Hsiao Hsien (The Assassin, Café Lumière) à la coréenne Kim Bora (House of Hummingbird), qui préfère le non-dit aux dialogues explicatifs et les regards lourds de sens aux grandes effusions. Un certain cinéma donc, où les émotions éclosent au sein de scènes banales en apparence mais chargées de tension grâce au jeu sensible de ses actrices et acteurs.

À ce style particulier, Isabel Sandoval apporte en plus un regard extrêmement sensuel sur les corps durant l'amour, à la fois pudique mais terriblement érotique. Ce regard singulier, Isabel Sandoval le doit peut-être à sa double particularité d'être à la fois la réalisatrice et l'actrice principale, mais aussi à celle d'être née dans un corps masculin et d'avoir fait sa transition peu de temps avant le tournage de Brooklyn Secret. Il est déjà rare de voir au cinéma des scènes d'amour vues par un regard féminin, mais par un regard féminin transsexuelle qui filme son propre corps, c'est presque de l'inédit. Néanmoins, bien que la question trans existe bel et bien dans le film, il ne s'agit pas du tout de la première caractéristique du personnage et encore moins du thème central de l'histoire dont le propos se concentre sur l'immigration, les diaspora, la peur du futur, et bien sûr l'amour.

Pour conclure, Brooklyn Secret d'une très grande beauté, qui allie amour, émotion et sujets de société. Un troisième long métrage très réussi pour sa réalisatrice !

Gwenaël Germain

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La critique de Francescu

Dix ans à peine et un physique d’angelot, Bernadette alias Benni (Helena Zengel) est une boule de nerfs, violente, voleuse, vulgaire et totalement imprévisible. Sa mère ayant baissé les bras, Benni est ballottée de familles d’accueil en foyers depuis son plus jeune âge. Même le personnel médical de l’unité psychiatrique où elle est désormais résidente peine à la contrôler. Seul Micha (Albrecht Schuch), un AVS lui-même un peu bourru, est persuadé - avec ses méthodes peu conventionnelles - de pouvoir aider la petite fille à retrouver le chemin de l’école et de la sérénité.

À la croisée entre L’Enfant Sauvage de François Truffaut et le plus récent Mommy de Xavier Dolan, la jeune cinéaste allemande Nora Fingscheidt raconte le parcours difficile d’une famille éclatée, en alternant entre le point de vue de l’enfant et celui des adultes. Comme la petite protagoniste, le spectateur est lui aussi tributaire de ces allers retours incessants qui ne laissent aucun temps de repos. Le film est ainsi lancé à cent à l’heure, suivant les crises de Benni, ses cavales et ses colères, au rythme d’une musique dissonante. Pourtant, comme le Victor de Truffaut et le Steve de Dolan, Benni reste un personnage très attachant car le film n’oublie pas de rappeler qu’un enfant, si compliqué soit-il, reste un être vulnérable que les adultes se doivent de protéger. Dans ces rôles-titres, on retrouve donc le personnage de Micha, la traditionnelle brute au cœur tendre, et l’assistante sociale Madame Banafé (Gabriela Maria Schmeide), dont le nom raisonne comme ce qu’elle est, une bonne fée. Plus en retrait que Micha dans le récit, ce personnage est pourtant sans doute le plus beau, celui qui brise le cœur tout en faisant un bien fou.

Dénué de sentimentalisme, le film évite aussi de pointer du doigt les éventuels responsables. On rechigne par exemple à blâmer la mère de Benni, dont les absences et les faux pas exaspèrent mais que le réalisatrice prend le temps d’expliquer. A défaut donc de coupables à maudire, c’est la sensation d’injustice qui prédomine. Et l'énergie que la jeune Helena Zengel insuffle au film l’empêche d’être une œuvre déprimante en amenant au contraire son spectateur à croire dur comme fer en une cause que tout le monde pensait perdue.

S.D.

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La critique de Laurent Schérer

Dans une petite ville de l’Arkansas où il n’y a pas grand-chose à faire, le père Hayes meurt.

Le problème c’est qu’il avait refait sa vie abandonnant sa femme et ses trois premiers fils, et qu’il a engendré quatre autres rejetons qui grandiront dans de meilleures conditions que leurs ainés. En effet, ces trois premiers sont du genre paumés : la femme de Son rentre chez sa mère quand celui-ci perd 200 $ au casino, Kid dort sous la tente et Boy dans un van. Forcément les demi-frères ne s’aiment pas, surtout que la première épouse délaissée les a élevés dans la haine de leur père absent. Alors, quand Son, l’ainé du premier lit, (excellemment interprété par Michael Shannon) va cracher sur la tombe de son père le jour de l’enterrement, le sang de Mark, l’ainé des demi-frères ne fait qu’un tour. Il ne veut plus qu’une chose, venger la mémoire de son père.

Jack Nichols, dont Shotgun est le premier long métrage, a depuis fait parler de lui pour d’autres films (Take Shelter, Mud, Loving, Midnight spécial). Il nous entraine ici dans une critique d’une Amérique où les laissés-pour-compte  ne savent pas s’exprimer autrement que par la violence et les armes. Avec ce film souvent rude, Nichols entraine son spectateur dans un monde de redneck bas du front ou l’acculturation rime avec le manque d’affection. Grâce à une maitrise parfaite de la direction d’acteur et un découpage au cordeau, Nichols met en scène aussi bien les colères et frustrations des personnages que des temps de silences tendus révélateurs d’une désespérante vacuité intellectuelle.

Dans ce monde sans amour et sans joie, le réalisateur parvient cependant à ne pas nous désespérer complètement, ayant visiblement foi en l’humain, si misérable soit-il, vision qu’il confirmera d’ailleurs dans la suite de sa filmographie.

Laurent Schérer

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La critique de Francescu

Connaissez-vous l'histoire de Pinocchio ? Le vrai conte avec ses deux fées et son tronc enchanté - pas la version de Disney. Eh bien si ça n'est pas le cas et que vous aimez les contes traditionnels, le Pinocchio de Matteo Garrone est fait pour vous ! Un conte pensé pour les enfants afin de leur apprendre à se rendre sagement à l'école, mais dont la narration, dans le style d'autrefois, emplit les adultes d'un vent de nostalgie et nous ramène sur le sofa de nos grands parents, tartines à la main.

C'est que cette nouvelle adaptation de Pinocchio conserve toute la dimension horrifique et fantastique du conte que Carlo Collodi écrivit en épisodes à partir de 1883. Un auteur qui, à l'instar des frères Grimm, savait malmener son personnage et saisir de stupeur son lectorat pour mieux faire passer la morale de son histoire. C'est ce travail que Matteo Garrone voulait porter à l'écran en se tenant au texte et rien qu'au texte puisque la majorité des adaptations s'en sont éloignées pour y ajouter les préoccupations de leur époque.

Le résultat est Ma-gni-fi-que. Des costumes aux décors, de la lumière aux effets numériques, tout a été réalisé avec un grand souci du détail, dans une qualité digne des gros budgets hollywoodiens. L'atmosphère de ce Pinocchio rappelle d'ailleurs celle de l'adaptation d'Alice aux Pays des Merveilles de Tim Burton (2010) auquel il n'a rien à envier, malgré un budget dix fois inférieur. Une prouesse pour une co-production européenne ! Tourné en Toscane et dans les Pouilles, chaque plan est un véritable tableau dans lequel le petit garçon de bois (Federico Ielapi) déambule. C'est que Matteo Garrone sait y faire en matière de conte puisqu’avant Dogman (remarqué à Cannes en 2018), il avait déjà réalisé un conte fantastique, plus adulte, en signant Tale of Tales , mais qui était injustement passé inaperçu.

Côté acteurs, le casting italien nous régale. On ne peut qu'être touché par la prestation du jeune Federico Ielapi, superbe dans sa naïveté et dans l'opiniâtreté dont fait preuve la marionnette de bois. On ne peut pas non plus passer à côté de l'immense Roberto Benigni et de son style inimitable de grandiloquence désespérée qui nous communique tant d'énergie et d'émotion ! Quel bonheur s'affiche sur les visages lorsqu'il crie sa joie d'être père à tout le village ! Une prestation remarquable pour un rôle qui n’est d'ailleurs pas si éloigné de celui qu’il endosse dans La vie est belle et pour lequel il avait obtenu de nombreuses récompenses.

Pour conclure, avec une narration articulée en chapitres, un texte original respecté et une photographie très travaillée, l'adaptation de Pinocchio ravira autant les enfants que les adultes. 

Gwenaël Germain

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La critique de Laurent Schérer

Chaque année, entre trois cent cinquante et cinq cent mille femmes ont recours à l’avortement clandestin en Argentine. Aiguilles à tricoter dans des chambres d'hôtels, persil dans le vagin, pilules chimiques revendues sous le manteau - l'Interruption Volontaire de Grossesse se pratique là-bas comme du temps de nos "343 salopes". Conséquence de l'illégalité, près de cinquante mille femmes par an sont hospitalisées des suites de complications et une femme meurt chaque semaine pour n'avoir pas été ou mal été prise en charge. Comme si le risque ne suffisait pas, ces femmes sont pointées du doigt, insultées, humiliées, parfois même maltraitées par certains médecins ou personnels hospitaliers. L'hypocrisie de la morale religieuse reporte systématiquement la culpabilité sur les femmes.

Après des années de lutte, un projet de légalisation de l'IVG pour toutes arrive au parlement argentin en 2018 soutenue dans la rue par plus de trois millions de personnes. La chambre des députés approuve le projet de loi, mais le sénat n'a pas encore rendu son verdict au moment où le réalisateur Juan Solonas prend sa caméra pour filmer dans les rues l'espoir de toute une génération. Affublés d'un foulard vert, militantes et militants patientent sous la pluie, espérant que cette loi, sept fois présentée et sept fois refusée, passera enfin le conservatisme des sénateurs. À l'extérieur la foule joue du tambour et crie des slogans, convaincue que le grand jour est arrivé. À l'intérieur des hommes âgés défilent au prétoire pour expliquer comment les femmes devraient se comporter avec leur corps.

En plus de suivre le débat démocratique, Femmes d'Argentine - Que Sea Ley (Que soit la loi), nous présente les témoignages de nombreuses femmes ayant eu à avorter, détaillant leur parcours, difficultés et souffrances. À ces témoignages directs s'ajoutent ceux de professionnels de la santé, de politiques, de familles de victimes et de membres de l'ecclésiastie. Un documentaire difficile et militant qui nous bouleverse lorsqu'il nous rappelle que l'interdiction de l'IVG se résume à déplacer le risque dans la précarité et que ce risque coûte la vie à de nombreuses femmes, souvent jeunes, qui n'ont pas les ressources pour se battre contre la morale établie. À l'heure d'écrire ces lignes, le projet de loi est de retour devant les institutions en Argentine, ravivant l'espoir chez les femmes d'avoir un jour le droit de disposer de leur corps comme elles l'entendent et d'avoir un meilleur contrôle dans leur choix d'avoir ou non des enfants et de les élever avec leurs partenaires dans les conditions qu'elles et ils jugeront dignes.

Gwenaël Germain

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La critique de Francescu

En 2011, année de la révolution tunisienne, Fares (Sami Bouajila), Meriem (Najla Ben Abdallah), et Aziz (Youssef Khemiri) leur fils de neuf ans, membres d’une famille aisée et moderne, se rendent à Tataouine, une petite ville du sud du pays non loin de la frontière libyenne. Juste avant d’arriver,  des terroristes attaquent le fourgon de police qui les précède. Le fils se prend une balle perdue. Son pronostic vital est alors engagé.

Presque entièrement tourné comme un huis clos à l’intérieur de l’hôpital, ce drame de Mehdi Barsaoui nous questionne sur notre moralité. Pour sauver son fils d’une mort probable, le père s’engage en fermant plus ou moins les yeux, dans une histoire louche. Tout en tension, ce film cherche à faire craquer le vernis de civilisation que nous portons en le confrontant à l’urgence de la mort d’un proche. Entre ses principes et la nécessité de défendre sa famille, le père est acculé à choisir ce qui à ses yeux est la moins mauvaise des solutions.

Mais ce n’est pas tout. En effet, suite à une recherche de groupe en vue d’une greffe de foie qui pourrait sauver la vie d’Aziz, le père apprend que celui-ci n’est pas son fils. Le film prend alors une tournure sociale et pose la question de la place de la vie amoureuse des femmes dans une société patriarcale où l’adultère est un délit coupable de cinq ans de prison. Question qui interpellait déjà un autre réalisateur tunisien, Hinde Boujemaa, dans le film Noura Rêve que nous avions chroniqué à sa sortie. Le portrait du délitement de la famille devient celui du pays entier et ce « thriller conjugal » prend alors une dimension nettement politique. Comment gérer les troubles liés à un bouleversement ?

Tourné le plus souvent caméra à l’épaule, le filmage du parcours des personnages nous fait participer à leur angoisse, d’autant plus que le réalisateur sait garder la caméra fixe sur des temps d’attente qui deviennent alors anxiogènes. Nous passons donc du portrait d’une famille joyeuse et quasi fusionnelle au début du film à la description d’êtres tourmentés et solitaires dans sa deuxième partie. Autre point fort du film, l’écriture précise de son scénario qui aide à ce que, malgré la multiplicité des thèmes abordés, le spectateur n’ait jamais l’impression que le réalisateur veut en montrer trop, ce qui est pourtant l’un des défauts récurrents des premiers films.

Au final Un fils est une primo-réalisation très réussie, témoin de la vitalité du cinéma tunisien contemporain.

Laurent Schérer

 

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La critique de Francescu

Grand Prix Nouveau Genre à l’Étrange Festival 2019, Vivarium est un film fantastique au scénario original du réalisateur irlandais Lorcan Finnegan. La première séquence nous montre un coucou (l’oiseau) éjecter de leur nid les premiers occupants (œuf et petit oisillon) pour se faire nourrir à leur place par les parents. Une petite fille trouvant alors l’oisillon mort par terre n’obtiendra pas de ses proches de réponse claire et nette sur ce comportement qu’elle juge cruel.

De cet incipit découle tout le film. Il traite d’éducation, de comment réagit-on face à l’imprévu et à l’inconcevable, des relations de couple, ainsi qu’une réflexion sur la place de l’homme dans la nature et son comportement en tant qu’espèce.

L’histoire à proprement dite démarre lorsqu’un jeune couple Gemma (Imogen Poots) et Tom (Jesse Eisenberg) passe la porte d’un lotisseur pour devenir propriétaires. Elle est institutrice, il est paysagiste. Peu convaincus par une visite avec un agent immobilier, ils se retrouvent cependant bloqués contre leur volonté dans une maison témoin sans âme et semblable à une infinité d’autres.

Le réalisateur nous livre alors, dans une démarche qui n’est pas sans évoquer celle de The Truman Show, une fable étrange mais très instructive qui a l’audace de remettre en perspective la place de l’humain dans la nature et de nous questionner plus largement sur le sens de la vie.

L’histoire peut se regarder au premier degré, la qualité des décors évoquant un tableau de Magritte et le côté angoissant de l’intrigue suffisant à donner de l’intérêt. Mais il doit surtout être compris au second degré, dans l’analyse du conformisme qui contamine notre société. Le temps dans le film semble suspendu, du fait de la répétition des gestes du quotidien : se lever, réceptionner la nourriture, manger, « élever » l’enfant. En effet, que ce soit dans la sphère matérielle à travers le duplicata à l’infini de maisons strictement identiques, ou par la reproduction de schémas comportementaux applicables comme de quasi-protocoles, le réalisateur critique le manque de discernement et le caractère moutonnier qui guident nos comportements sociaux. Ce couple qui était à l’orée d’une vie heureuse et pleine de promesses se retrouve pris au piège d’un quotidien morne et sans espoir d’avenir. Le réalisateur nous assène une vérité terrifiante : nos vies sont d’une immense vacuité. Le réalisateur signe ainsi un vrai film d’horreur qui ne répond pas aux codes du genre mais qui met à nu l’horreur de notre vie sociale.

Une vraie curiosité à voir sans tarder.

L.S.

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La critique de Francescu

Comment passe-t-on de militant humaniste à homme politique ? Peut-on vraiment rester fidèle à ses convictions une fois élu ? Quelles compromissions doit-on accepter pour exister dans ce milieu ? Pour répondre à ces questions la réalisatrice franco-togolaise Penda Houzangbe et le réalisateur français Jean-Gabriel Tregoat ont suivi pendant plusieurs semaines les candidats de Podemos aux élections du parlement de la province autonome des Asturies dans le Nord de l'Espagne.

Ce pays a été durement touché par la crise économique de 2008 qui a entraîné une forte contestation sociale mise en lumière par le mouvement des indignés. De cette défiance envers les partis politiques traditionnels a émergé une nouvelle formation de gauche nommée Podemos dont les rangs étaient essentiellement formés de citoyens engagés socialement. Volontaires et proches du peuple, les candidats du nouveau parti firent d'abord de très bons résultats aux élections européennes de 2014. Cependant c'est une chose de se faire élire, et c'en est une autre que d'entrer en fonction.

Jusqu'ici versés dans les mouvements contestataires, les neufs députés régionaux élus se jettent dans le grand bain de la politique dans la joie et la bonne humeur et avec une certaine naïveté. Sans aucune expérience et armés de leurs seules convictions, ils ne tardent pas à devoir faire face aux attaques médiatiques des alliés et aux tentatives de séduction des adversaires. Doivent-ils rester dans une posture d'opposants radicaux à la gauche traditionnelle ou bien trouver une entente pour former un gouvernement avec celle-ci ? Pour certains membres du groupe, le choix est clair : il est hors de question de se fondre dans le système et de verser dans la politicaillerie. D'autres en revanche aimeraient peser sur la politique à venir, mais cela nécessite des prises de positions moins radicales qui risqueraient de décevoir leurs électeurs. Quant à Léon, le chef du groupe, il pense qu'une troisième voie est possible en créant une majorité alternative, à condition de convaincre d'autres groupes de former une coalition pour prendre le pouvoir aux socialistes.

Les réalisateurs Penda Houzangbe et Jean-Gabriel Tregoat ne perdent pas une miette des débats et des coups fourrés quand leurs caméras passent de bureaux en réunions. Acceptés sans condition par les membres de Podemos, les deux réalisateurs nous livrent la vérité des tractations ainsi que les doutes et les espoirs de ces jeunes députés idéalistes montrés dans leur entièreté. Le documentaire n'a d'ailleurs rien d'un exercice de propagande et n'est pas toujours tendre avec ces hommes et ces femmes emplis de valeurs humanistes qui se laissent rapidement griser par le pouvoir et les calculs d'épiciers.  Quoi de plus agaçant que de voir ces jeunes députés à peine élus réfléchir à la manière dont ils peuvent garder leurs sièges plutôt qu'à la façon dont ils peuvent impacter positivement la vie de leurs administrés ? Comme on souffre de les voir se faire malmener par les vieux briscards de la politique locale qui jouent des compliments comme d'autant de chausse-trappes ! Ces jeunes députés ont du cœur, mais cela peut-il suffire ?

Pour conclure, En política est un documentaire non partisan qui s'attache à comprendre comment la politique elle-même change les hommes. Une plongée rare au cœur du système et de ses faux-semblants.

Gwenaël Germain

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La critique de Francescu

Immersif ! Voilà comment il serait possible, en un mot, de qualifier Monos, un film qui ne rentre dans aucune case. Ni vraiment film de guerre, pas non plus film d'horreur, quelque part entre Full Metal Jacket et Sheitan, le deuxième long métrage d'Alejandro Landes est un film mouvant qui crée son propre espace pour mieux questionner notre moralité.

Dès son introduction, nous sommes largués sur un haut plateau dans un paysage d'Amérique du Sud en compagnie d'adolescents guérilleros chargés de "prendre soin" d'une otage appelée Doctorat. Entraînés et embrigadés par un homme d'âge mûr qui ferait passer Rambo pour un sportif du dimanche, la poignée de jeunes gens passe l'essentiel de son temps en autogestion. Loin du front, sans accès à Internet ou à toute autre objet culturel, le groupe tue l'ennui comme il le peut, entre petits jeux, sexe et champignons hallucinogènes. Une communauté hippie option fusils mitrailleurs en bandoulières. L'endroit n'ayant nulle échappatoire, la prisonnière semble elle-même partiellement intégrée au groupe. Evidement, le mélange drogue / calibre 22mm ne fait pas bon ménage et bientôt chacun se doit de choisir entre être fidèle au groupe ou être fidèle à la guérilla. D'abord léger, le film nous plonge peu à peu dans l'enfer de la jungle et mène ses protagonistes à des décisions personnelles de plus en plus lourdes qui sondent les tréfonds de l'humanité.

Pourquoi ces jeunes font-ils la guerre ? Sont-ils épris d'une noble cause ? À aucun moment le film ne souhaite nous répondre. Si le réalisateur uruguayen et colombien s'est évidement inspiré des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie qui ont combattu en Colombie pendant soixante ans, son film n'est pas là pour nous interpeller politiquement mais plutôt pour nous faire ressentir le quotidien de jeunes gens dont la guérilla est le seul univers. La question posée n'est donc pas tant pourquoi combattre, mais comment survivre et faire des choix dans un univers qui appelle plus à l'instinct qu'à la morale. A l'instar des lycéens japonais de Battle Royale (Kinji Fukasaku - 2000) placés dans des conditions de survie extrêmes, les adolescents de Monos forment une microsociété où chacun peut tour à tour jouer la carte du groupe ou de l'individualisme, étant tout à la fois bourreau, victime, complotiste et sauveur, ce qui entretient chez le spectateur un sentiment de malaise permanent. 

Si le film se déroule dans une réalité alternative qui ne nous renseigne ni sur les idéaux de la guérilla, ni sur le pouvoir qu'elle affronte, la proximité avec notre réalité est suffisamment palpable pour rendre l'action crédible d'autant qu'il n'est jamais question d'idéaliser la lutte, ni d'esthétiser la violence : les rares coups de feu qui claquent saisissent le spectateur d’effroi. La recherche esthétique se retrouve par contre dans l’évocation des âmes des personnages qui surgissent régulièrement comme des tableaux de danses ou d'art contemporains soutenus par des musiques planantes et inquiétantes à la fois.

Pour renforcer la crédibilité de son film, le sergent instructeur du groupe est joué par Wilson Salazar, ancien membre de la lutte armée des FARC revenu à la vie civile, qui à l'origine devait se contenter de former les acteurs, mais dont la présence est tellement charismatique qu'il s'est imposé devant la caméra comme l'ombre planant sur le groupe. Elle est peut-être là, la vérité de ce film, dans le regard d'un ancien combattant révolutionnaire, un homme au visage marqué par les combats, qui découvre que son passé de destruction peut devenir transmission.

On ressort de Monos trempé jusqu'aux os, un peu hébété de sons, d'images et de sensations qui sont multipliées tout au long du film pour maintenir une tension permanente, et dont la fin ironique nous hantera longtemps.

Gwenaël Germain

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La critique de Laurent Schérer

Haingosoa est un très beau film d'Edouard Joubeaud qui nous entraine dans le monde de la danse malgache. Haingo est le nom d’une jeune fille mère qui, devant la dureté des conditions de vie qu’elle endure dans sa ville, tant de la part de son père que d’une façon plus générale d’une société sans pitié pour ceux qui n’ont pas d’argent, se résout à abandonner sa fille à la garde de sa famille et part tenter sa chance à la capitale. Danseuse et joueuse de vièle, elle propose ses services au directeur d’une troupe qui emploie déjà une de ses cousines. Mais l’homme très strict ne donne pas sa chance à Haingo.

Haingosoa, qui s’inscrit dans la démarche particulière d’une mixité entre fiction et documentaire, est tout d’abord un très beau film sur la danse. En effet, on suit les pas au sens propre comme figuré  des membres de la troupe. De plus, ce long-métrage rend compte du sort réservé aux pauvres et en particulier aux femmes malgaches, visiblement mal considérées par leur entourage aussi bien familial que social.

Pourtant nullement misérabiliste mais au contraire remplie d’énergie (« Je ne veux rien devoir à personne » dit Haingo), cette œuvre est pleine de promesses en l’avenir. Parce que cette jeune femme courageuse veut garder son indépendance, elle n’hésite pas à affronter les épreuves, tant physiques que morales, parcourant des centaines de kilomètres, s’entrainant à toute heure, acceptant travaux et réprimandes. Notre héroïne réussira tout de même à garder sa joie de vivre tout en se réappropriant son identité culturelle. Jamais monolithique, Haingo a aussi ses faiblesses, ses doutes et ses faux pas, ce qui la rend d’autant plus attachante et crédible.

Porté par des acteurs non professionnels jouant des rôles qui s’inspirent de leur propre vie et de leur propre environnement, le film gagne en authenticité, surtout lorsque les traditions artistiques et culinaires y sont exposées en toute simplicité.

Bref, un long-métrage qui nous fait passer des moments captivants tout en nous informant avec justesse et simplicité des préoccupations de la jeunesse malgache.

L.S.

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