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La critique de L. Schérer

Georges (c’est Jean Dujardin), un homme que l’on devine solitaire et bien toqué, décide de changer de vie, ou plutôt de changer de peau. Après avoir jeté sa veste en velours côtelé dans les WC d’une autoroute, Georges investi plusieurs milliers d’euros dans un blouson en daim frangé. Par geste commercial, le vendeur lui fait don d’un caméscope numérique. Paré de son nouvel habit, Georges prend (un peu trop) confiance en lui. Grâce à la caméra qu’il aborde fièrement, il se fait passer pour un cinéaste auprès de Denise (Adèle Haenel), la jeune serveuse d’un bistrot, monteuse de formation. Emballée par cette rencontre, Denise parvient à se faire embaucher sur le prétendu film que Georges est venu tourner dans ce village perdu des Pyrénées. Embourbé dans son mensonge, le mythomane s’improvise cinéaste et, tel un Alain Cavalier de seconde zone, se met à filmer un peu tout ce qu’il voit.

En cinquante nuances de marron (du daim, des tapisseries seventies, du bois des chalets pyrénéens) Quentin Dupieux raconte la folie obsessionnelle d’un minable, d’un ringard, persuadé que son habit fera le moine. Là où Au Poste ! explorait le langage par des dialogues en huit clos entre Poelvoorde et Ludig, quasi immobiles dans un commissariat de police, Le Daim expose un personnage en quête d’action et de mouvement. Georges, dont on ignore presque tout de son ancienne vie, est l’archétype du brasseur d’air, qui fait en permanence pour masquer, qu’en fait, il ne fait rien. C’est lorsqu’il commence à se familiariser avec le métier de réalisateur qu’il se sent plus légitime, surtout grâce à l’admiration qu’il suscite chez Denise. Le cinéma existe lorsqu’il parvient à intéresser quelqu’un d’autre que sa propre personne, et bouscule le réel lorsqu’il est trop fade pour être raconté. Dupieux prend un exemple extrême mais efficace : dans un village où il ne se passe rien de cinégénique, celui qui veut à tout prix écrire un film s’en donne les moyens, quitte à trucider le premier passant venu pour créer de l’action. Cela rejoint l’idée qu’avance Denise, que le blouson derrière lequel Georges se cache est la carapace d’une coquille vide, une couche complètement superficielle et choisie pour cacher l’ennui mortel qu’elle entoure… Le Daim est un film dans le film, un (auto ?)portrait d’un réalisateur complètement fou qui sublime son grain pour en faire de l’art. On y retrouve les motifs phares de son auteur : la sensation d’être hors du temps, le minimalisme de la mise en scène comme du reste (1h17 d’images) et bien sûr, un grand comique de l’absurde, même si avec la dépression comme thème principal le film reste un des plus noirs de la collection Dupieux.

S.D.

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La critique de L. Schérer

Ah ! Les années 90. Votre honorable serviteur découvrait Gunnm chez Manga vidéo. Une époque bénie où sortaient bon nombre de perles venues du Japon. Les otakus d’alors avaient l’impression de découvrir un "Nouveau Monde" en matière de narration avec des titres comme Neon Genesis Evangelion d’Hideaki Anno ou Cowboy Bebop de Shin'ichirō Watanabe. L’OAV (animé destiné à la vidéo) de Gunnm, paru chez nous en VHS, permit à beaucoup de geeks de l’époque de s'intéresser au manga original de Yukito Kishiro qui était disponible chez Glénat dans la collection « Akira ».

Mais il n’y avait pas que les petits Français qui découvraient Gunnm à l'époque. De l’autre côté de l’atlantique, le réalisateur James Cameron déclarait son amour à ce manga apocalyptique connu là-bas sous le nom d’Alita. Durant les années 2000, le projet de la version cinéma d’Alita va  devenir une arlésienne entretenue par Cameron qui annonce le tournage du film sous sa direction à plusieurs reprises. En 2015, alors que tout espoir semble perdu car Cameron est très occupé par Avatar 2 et 3, il officialise la production d’un film dont il confie la mise en scène à Robert Rodriguez. Le choix du metteur en scène d’ Une nuit en enfer enflamme la toile. En effet, le réalisateur de Desperado a souvent déçu, que ce soit ces Spy Kids qui sont de la bouillie numérique, ou ces Machete qui flirtent avec le grotesque. De plus son second volet de Sin City a déçu de nombreux fan du 9 ème art qui pensent tout simplement que l’homme n’a pas les épaules pour adapter un tel monument du manga.

4 ans plus tard... Nanti d’un budget avoisinant les 200 millions de dollars et profitant des travaux préparatoires de Cameron, Rodriguez a-t-il réussi à signer un bon blockbuster alors que sa carrière bat de l’aile depuis presque 10 ans ?

La réponse est simple : Oui. Alita est assurément l’une des meilleures productions à gros budget sorties ces dernières années. D’un point de vue visuel, on ne peut que souligner la lisibilité de scènes d’action bien servies par des effets spéciaux bluffants qui arrivent à donner vie à des entités mécaniques assez fascinantes. De plus, de mémoire de cinéphile, on a rarement vu une créature virtuelle aussi vivante que la jeune Alita. Grâce à la prestation de Rosa Salazar et le studio Weta, notre héroïne est une créature numérique aussi marquante que le Gollum du Seigneur des anneaux.

Le film est tellement réussi techniquement dans ses scènes d’actions que l’on en vient à soupçonner Rodriguez d’avoir été un simple exécutant qui a suivi les animatics et autres story-boards de Cameron qui travailla de longues années sur le film. Mais peu importe, dans un cinéma hollywoodien vampirisé par les hommes en collants, le film fait vraiment plaisir à voir avec son esthétique à la Frankenstein. Alita expose en effet une humanité rafistolée de bric et de broc où les rouages et la chair finissent par se confondre afin de constituer une nouvelle étape de notre évolution.

À travers l’évolution psychologique d’Alita qui découvre petit à petit la dureté du monde, le film propose une réflexion sur notre humanité où la fin des idéaux a fait de nous des esclaves qui ont perdu toute humanité et qui sont condamnés à rêver à une cité suspendue inatteignable plutôt que d'agir contre les puissants.  Au-delà de cette thématique, il est vraiment appréciable de regarder un film qui n’abuse pas des punchlines (bons mots) et d’un humour envahissant dont Hollywood raffole pour masquer la vacuité des scénarios. À ce titre, l’idée de la scène où Alita offre littéralement son coeur fait plaisir à voir dans un paysage ou le nihilisme est devenu la norme.

Alita est un blockbuster qui est largement supérieur aux gros budgets actuels. Mais est-ce un grand film ? Un chef d'oeuvre de la science fiction  ?

La réponse est malheureusement non. La première raison en est toute simple : le budget pharaonesque du film qui limite la liberté de ses auteurs à une époque où les services marketing font la loi dans les studios. À ce titre, même si je ne suis pas un spécialiste du manga Gunnm, j’ai bien noté que malgré une certaine fidélité à l’oeuvre, il est clair que sa dimension tragique a été totalement réduite, on peut même dire est inexistante. Ainsi, le personnage de Yugo (Hugo) qui était désespéré dans le manga, est devenu ici un bellâtre avec des tablettes de chocolat et un sourire ultra-bright. Il est également entouré de super potes qui lui tapent dans la main comme dans une pub Coca-Cola. Le film met en scène comme ami d'Alita un personnage dans la lignée des productions "Young Adult" qui pullulent sur nos écrans depuis Twilight. Cette édulcoration est également visible dans la représentation de la ville où il fait bon vivre malgré quelques rixes. Dans le manga, Iron City était un dépotoir immonde et désertique. C’était également un vrai coupe-gorge submergé par les ordures de la ville de Zalem située au-dessus. Dans le film, l’environnement urbain est si accueillant et propret que l’on finit par ne pas comprendre les motivations des personnages qui souhaitent échapper à cette ville qui est loin de l’enfer de l’oeuvre originale.

La seconde raison est sans doute liée à son réalisateur Robert Rodriguez qui aurait pas mal élagué le scénario original et qui a privilégié l’action au détriment des scènes intimistes. Le cinéaste a sans doute eu conscience de ses limites dans les scènes psychologisantes où son découpage devient plat et sa direction d’acteurs approximative. Jennifer Connely ou un Christoph Waltz ne semblent ainsi pas du tout concernés dans de nombreuses scènes du film.

Alita est donc un bon divertissement, nénamoins limité par un scénario où les personnages sont rarement développés, et par un monde édulcoré qui ne possède pas l’impact émotionnel de son modèle en bande dessinée. Mais au regard de la production actuelle, le film reste une tentative ambitieuse et plutôt recommandable de nous proposer autre chose. Un univers plus original qu’à l’habitude à Hollywood !

Mad Will

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Jordan Peele avait frappé fort avec Get Out, formidable fable fantastique que n’aurait pas renié Ira Levin, l’auteur des Femmes de Stepford. En effet, son premier film utilisait un argument fantastique proche du Frankenstein de Mary Shelley pour nous asséner sa critique sociale sur une Amérique qui n’en avait pas fini avec la ségrégation. C’est donc avec beaucoup d’attention que le fantasticophile attendait la dernière réalisation du bonhomme qui nous reviendra également d’ici quelques jours à la télévision par le biais d’une nouvelle version de La Quatrième Dimension sur CBS. Si je vous évoque la célèbre série fantastique de Rod Sterling, véritable matrice de nombreux films fantastiques, ce n’est pas seulement parce que Peele supervise sa nouvelle version, c’est aussi parce que Us rappelle par son scénario autour du double (le doppelgänger) l’épisode 21 de la saison 1 intitulé Image dans le miroir qui mettait déjà en scène une jeune femme terrorisée par un double maléfique qui voulait prendre sa place.

Jordan Peele est un cinéphile et un vrai amoureux du genre fantastique. Son dernier film Us rappelle ainsi le cinéma de John Carpenter avec ses cadres structurés et extrêmement travaillés. Il rend même hommage au réalisateur d’Halloween par l’intermédiaire d’un plan sur un clochard qui entretient beaucoup de ressemblances avec le personnage joué par Alice Cooper dans le Prince des ténèbres. Mais Us cite également un autre film culte Carnival of souls avec cette séquence des miroirs dans la fête foraine et ses visions oniriques qui traversent le film. Grâce à une photographie encore une fois époustouflante de Mike Gioulakis, qui nous avait déjà mis KO avec Glass et It Follows, Peele compose des tableaux qui resteront à jamais figés dans notre inconscient de cinéphile comme lors de la séquence de l’arrivée des doubles qui se tapissent dans l’ombre.

Le cinéma depuis tout temps a été accompagné par de la musique. En effet, même du temps du muet, des pianistes jouaient en direct en même temps que les images défilaient. En grand cinéphile qui connaît l’importance de la musique au cinéma, Peele fait ici de nouveau appel à Michael Abels qui signe ici une partition envoûtante. Comment ne pas évoquer ce thème principal (Anthem) qui rappelle à la fois les Gobelins, Philip Glass et le travail de Kenji Kawai pour Mamoru Oshii dans Ghost in the shell. Une composition minimaliste et savante où résonnent des chœurs diaboliques que je ne cesse d’écouter depuis que j’ai vu le film. Dans le reste de la BO, certaines pistes évoquent également le travail d’un Bernard Hermann sur Psychose avec des envolées de cordes stridentes. Pourtant, même si Michael Abels en musique ou Jordan Peel à l’image ont été inspirés par leurs glorieux aînés, le film n’est jamais tourné vers le passé. Ses influences ont simplement alimenté l’inspiration artistique de ses auteurs qui signent une œuvre singulière au charme irrésistible.

Si j’ai cité Ira Levin en préambule de cette article, c’était pour expliciter que Jordan Peele utilisait le genre pour asséner un discours sur nos sociétés. Ses films sont avant tout des fables allégoriques qui nous donnent à voir par le prisme du fantastique, le dysfonctionnement de nos sociétés. Après le racisme dans Get Out, il est évident que Peel traite dans Us d’une Amérique qui rejette sur le bas-côté une grande part de sa population qui ne profite pas de la croissance. Par le biais de la figure du doppelgänger tapis dans l’ombre, le film met en scène ces exclus du système qui sont les premières victimes des crises économiques et qui désirent prendre la place des plus nantis par la violence. Ainsi, ses tenues rouges que portent les doubles qui envahissent notre monde renvoient de manière métaphorique aux uniformes orange dont on affuble les prisonniers américains. La population carcérale des USA venant principalement des quartiers pauvres, il est évident que Peele dénonce ici une société qui finit par enfermer ses défavorisés afin d’oublier leur existence même.

Le film a été très bien reçu par la critique française, trop heureuse de chroniquer un film dont le symbolisme lui permettra de remplir des pages et des pages. Pourtant, à la différence d’un Get Out parfaitement dosé en termes de satire et de fantastique, le discours de Peele dans son nouveau long-métrage a tendance à cannibalier son intrigue malgré une réalisation excellente. En effet, le film donne trop rarement l’impression que la survie de ses principaux protagonistes est en jeu. Ses héros souvent attentistes réagissent trop souvent selon la volonté du scénariste démiurge et ne semblent pas posséder un background ou une psychologie fouillée et vraisemblable. Le personnage du père et ses blagues décalées qui ne fait rien du dernier tiers du métrage est particulièrement emblématique d’une écriture qui n’arrive pas à doser discours social et récit d’une invasion particulièrement sanglante par des doubles maléfiques. Ces limites concernant l’écriture du film sont  mises en lumière par le retournement final. Prévisible (on le devine au bout de 5 minutes), il ne fonctionne pas et contredit la dimension allégorique d’une réalisation dont l'intrigue ne peut-être expliqué de façon vraisemblable. Au final, un long-métrage trop cérébral pour faire peur alors que c’était l'intention première du réalisateur (Lien Interview). Peele a oublié ici les paroles d’un Stephen King qui dans son essai Anatomie de l’horreur indiquait que le genre horrifique fonctionne avant tout sur le ressenti et non sur l’intellect.

Pour autant, malgré ces quelques réserves, le film de Peele est à voir en salles. C’est en effet une œuvre singulière, extrêmement bien réalisée, qui doit beaucoup à la performance habitée de son actrice Lupita Nyong'o.  Espérons simplement que le réalisateur américain dosera mieux son goût pour le cinéma de genre et ses velléités d’auteur dans sa prochaine œuvre.

Mad Will

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Haut les filles est un documentaire sur soixante ans de présence des femmes sur la scène musicale en France. C’est un film sans prétention, très sympathique et qui donne une pêche d’enfer. Vous l’avez compris, pas de forme particulière, un format très classique, des interviews entrecoupées de captations des artistes sur scène, mais l’ensemble est très réussi.

D’une part parce qu’il met habilement en perspective plus d’un demi-siècle de présence des femmes sur la scène du rock’n’roll et de la pop musique, et d’autre part parce que la musique entendue donne envie de bouger et d’adhérer aux discours des intervenantes. Le réalisateur François Armanet donne la parole à dix femmes : Jeanne Added, Jehnny Beth, Lou Doillon, Brigitte Fontaine, Charlotte Gainsbourg, Françoise Hardy, Imany, Camelia Jordana, Elli Medeiros, Vanessa Paradis, laissant ces artistes témoigner de l’intersection entre leur carrière et leur féminité, la voix off d’Elisabeth Quin permettant de relier agréablement ces images et ces sons.

Au final, comme le dit Bayon coscénariste avec Armanet, « ce film est une rencontre avec dix femmes remarquables, qui font monter une chorale de voix féminines puissantes. »

Un film qui favorise d’une façon joyeuse et agréable l’empathie à la grande cause du féminisme.

L.S.

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Tourné en 1948, La terre tremble est un film de Luchino Visconti sur les conditions de vie des pécheurs du village sicilien de Trezza, juste après la Seconde Guerre Mondiale. Ce film militant donne la parole à des pécheurs qui, à l’instar d‘Antonio, le principal protagoniste de l’histoire, se sentent « comme les poissons dans la nasse qui ne trouvent pas la sortie ». Antonio cherchera donc dans le film à secouer le joug des grossistes et à prendre son indépendance par rapport au circuit de distribution. Le sujet du film est encore actuel car on n’est pas sans entendre de nos jours les problèmes liés à la vente depuis les petits producteurs jusqu’aux grandes surfaces avec tous les intermédiaires qui s’engraissent au passage. Le rappel historique justifie l’intérêt du film, tourné, rappelons-le, avec les véritables habitants du village.

Mais on ne pourrait réduire le film à son sujet. En effet, ce film est d’abord et avant tout un grand film de cinéma avec des plans de tout beauté. En particulier le premier plan avec ces barques alignées qui rentrent au port au petit matin, lamparo allumé, et en écho le dernier plan où ces mêmes barques partent à la tombée de la nuit vers le large pour un travail éternellement recommencé. Enfin, comment ne pas évoquer ces magnifiques images de l’attente des femmes en noir statufiées sur les rochers les nuits de tempête sur fond de déferlantes blanches en éternel mouvement.

Bref, La terre tremble, tout en s’inscrivant en plein dans le néoréalisme italien, est un régal pour les yeux qui annonce les chefs-d'œuvres ultérieurs de Visconti que seront Rocco et ses frères et Le guépard.

L.S.

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Andrej (Matej Zemljic) est un jeune homme visiblement en manque d’affection qui accumule des « bêtises » de plus en plus grosses pour susciter l’intérêt de ses parents. Mais ceux-ci (d’une façon parfois un peu caricaturale) ne le comprennent pas et décident d’envoyer leur progéniture en centre d’éducation. Mauvaise idée, le remède étant pire que le mal, puisque non seulement Andrej tombe sur Zelko (Timon Sturbej), plus dur que lui, et qu’il s’empresse de l’imiter en devenant son homme de main, mais surtout ce lieu ne fournit pas l’affection et l’attention dont Andrej a besoin. Maltraité, manipulé, les choses vont aller de mal en pis pour lui.

Le film nous décrit des personnages pour lesquels on n’aurait pas forcément d’empathie : des jeunes, alcooliques, drogués, violents, délinquants, irrespectueux envers les autres et envers eux-mêmes ; des adultes, parents ou éducateurs, démissionnaires, ou excluant, au mieux très maladroits. Et pourtant le cinéaste Darko Stante réussi à donner de l’intérêt au film par un traitement réussi des émotions. Car au-delà de l’absence de cadre éducatif, c’est bien le manque de repères affectifs qui est ici pointé.

Il ne s’agit pas pour le spectateur de prendre en pitié le délinquant, on est à cent lieues du mélo larmoyant, mais de lui porter attention, ce regard attentionné dont le personnage a vraiment besoin.

Le réalisateur réussit donc à nous montrer que l’empathie ne rime pas avec pitié ou approbation mais avec écoute et respect de la personne humaine.

Bref, dans son premier film, le réalisateur slovène arrive à communiquer une grande émotion et à donner du sens à ses images.

Un auteur à suivre, donc.

L.S.

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Linn da Quebrada  (qui est le nom de scène qu’elle se donne aujourd’hui) est une chanteuse brésilienne de Sao Paulo, qui se définit comme une « Bixa travesty »,  traduisez en « trav-tapette », et dont le film dresse le portrait. « Je voudrais qu’en me voyant tout le monde sache que je ne suis pas un homme ». En effet Linn se définit comme une femme avec une bite. Tout simplement.

Portée par une réalisation fougueuse et rythmée de Claudia Priscilla et Kiko Goifman, le film nous dresse un joli portrait d’artiste porté par une splendide bande originale. On est ainsi vraiment captivé par la présence scénique percutante de cette femme exceptionnelle. De nos jours où le genre biopic fait fureur, Bixa travesty tient bien son rang en alliant d’une façon équilibrée les passages électrisants sur scène et les phases de recherche en coulisse ou en studio. Le film nous offre également des scènes plus posées entre ami-e-s et quelques plans en famille sans oublier une séquence nostalgie devant un album photo (et vidéo). Toutes ces captations, dont les plus intimes sont le plus souvent issues du smartphone de la chanteuse ou de ses proches, permettent de se faire une idée assez complète de l’artiste.

Ce qui est agréable dans ce portrait, bien que très autocentré, c’est que l’on évite les éternelles ascensions, chutes, et rédemptions qui font en général le régal des réalisateurs du genre. Ici, paradoxalement, tout semble simple : la chanteuse aime son corps et aime sa musique. « J’ai toujours été amoureuse de mon corps » confesse-t-elle devant la caméra. Le film laisse percevoir cette relation apaisée.

Et elle rajoute : "Tu as besoin d’une explication pour apprécier mes rimes ? Tu ne peux pas réfléchir tout seul ?"

Alors laissons à chacun le soin de réfléchir et prenons le film pour ce qu’il est : le portrait réussi d’une artiste qui demande à ce qu’on la laisse vivre et s’exprimer.

L.S.

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Dernière création des studios 4°C (Amer béton et Mutafukaz) et adapté du manga éponyme multiprimé de Daisuke Igarashi, Les enfants de la mer réalisé par Ayumu Watanabe a pour directeur de l’animation Kenichi Konishi, un ancien collaborateur du regretté Satoshi Kon. De tels noms au générique ne pouvaient laisser présager que du meilleur. Et c’est bien le cas !

Ce film d’animation est une fable écologique qui raconte l’histoire de trois adolescents, deux frères Umi et Sora, et une jeune fille, Ruka, unis dans leur volonté de comprendre le monde aquatique qui les émerveille. Les deux frères ont été élevés par des dugongs et recueillis par des marins qui les ont transportés au grand aquarium de Tokyo. Leurs conditions de vie les obligent en effet à avoir leur corps quasiment en permanence au contact de l’eau. La jeune fille rencontre et se lie d’amitié avec Umi, le plus jeune, à l’occasion d’une visite à l’aquarium que dirige son père. Sans aller jusqu’à la communication avec les animaux marins qui reste l’apanage des garçons élevés dans les flots, la jeune fille possède certains dons qui lui permettent de ressentir au plus profond d’elle-même les sentiments des baleines. Aidés par les personnes qui ont recueillis les deux orphelins et une mystérieuse navigatrice, nos héros trouveront les forces et le courage nécessaire pour comprendre un certain nombre de phénomènes étranges (chute de météorites, rassemblement exceptionnel de baleines …) qui inquiètent les autorités japonaises, mais surtout d’entrer en résonance avec le milieu marin et la nature en général.

Magnifiquement peints, les dessins sont d’une beauté remarquable, en particulier dans une deuxième partie où ils servent de support à la description d’un monde étrange et des phénomènes inexpliqués dans lesquels sont entrainés nos héros. Les dessinateurs peuvent alors faire exploser tout leur talent à travers la maitrise des formes et des couleurs.

Bref, ce film d’animation, sélectionné au festival d’Annecy, mérite toute notre attention, tant par son message écologique de respect de la nature et du vivant, que par ses admirables graphismes.

L.S.

 

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Alain Cavalier a souvent été un spectateur de la mort. En 1972 son épouse Irène Tunc décède dans un accident de voiture ; elle est alors âgée de 37 ans. Le cinéaste lui rendait hommage en 2009 dans Irène, un film qui tentait de faire revivre la jeune femme à  travers des lieux, des objets et la lecture de journaux intimes. Avant cela, entre 1987 et 1991, il faisait le deuil métaphorique d’une génération, avec 24 portraits, à la rencontre de celles qui exercent un métier en passe d’être oublié : la fileuse, la trempeuse, la roulotteuse… Dans Être vivant et le savoir, Alain Cavalier, en son désormais habituel rôle de « filmeur » (à l’œil et la caméra fusionnés) rend un triple adieu : d’abord à son amie Anne, dont on ne verra le visage que sur une photo retrouvée par le cinéaste juste avant qu’elle décède, puis à son adaptation de Tout s’est bien passé d’Emmanuèle Bernheim, (sous la forme d’un docu-fiction façon Pater), projet mort-né suite au troisième drame, la mort de son écrivaine.

La mort d’Emmanuèle Bernheim, romancière et scénariste, paraît si aberrante qu’on penserait presque à un twist d’écriture. Dans Tout s’est bien passé, elle racontait le suicide assisté de son père devenu hémiplégique suite à un accident. Avec Alain Cavalier, elle travaillait sur une adaptation filmique du roman, où les deux amis joueraient le père et la fille. Un appel vint contrecarrer ces plans. Emmanuèle Bernheim est déclarée malade puis se consume à petit feu. Pendant ce temps Cavalier, impuissant, continue de vivre comme à son habitude, en filmant et commentant ce qu’il se donne à voir. Lui qui aimait montrer la vie (les couples dans la rues, les enfants) se met alors à composer toutes sortes de natures mortes, des courges vieillissantes aux sucreries données par Anne avant qu’elle ne meure, trônant religieusement aux côté d’un dessin et d’une bougie. Même si à 87 ans, le réalisateur se rapproche fatalement lui-même de la mort (qu’il ne nomme d’ailleurs jamais préférant les « partir », « s’en aller », « la fin »), il ne cesse jamais de célébrer la vie de son œil rieur et malicieux, se réjouissant des bêtises d’un chat, de la résurrection d’un pigeon qu’il croyait mort, et du regard bleu éternel d’Emmanuèle Bernheim. Un film testament empreint d’une grande mélancolie, sur la tristesse des morts injustes et de ceux qui restent.

S.D.

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Balançant entre horreur et humour, Eddie the sleepwalker cannibal de Boris Rodriguez est une coproduction canado-danoise qui commence par une citation de Jack London : « On ne peut pas attendre que l’inspiration vienne, il faut courir après avec une massue » Cette réflexion sur l’art, le sujet principal de ce film, sera donc suivie à la lettre et au premier degré par les deux personnages principaux de cette histoire.

Lars Olafsen (Thure Lindhart), peintre de renom, trouve son inspiration à la vue du sang. Sa créativité baissant, il se laisse embaucher comme enseignant dans une école d’art privée où on lui confie comme élève Eddie (Dylan Smith), retardé mental et… somnambule cannibale suite à un sanglant traumatisme subi quand il avait cinq ans.

On entend assez souvent le leitmotiv que l’art nait de la souffrance et que tous les grands artistes, musiciens peintres écrivains etc., l’ont été parce qu’ils ont souffert, de la faim, de l’injustice, d’un traumatisme quelconque…  Le film par le biais du genre horrifique va nous interroger sur les liens entre la souffrance et la création pour savoir si les deux éléments sont indispensables pour créer une œuvre artistique.

Le film va également nous questionner sur ce qui fait la valeur d’un artiste.  Alors que Lars a renoncé à peindre faute d’inspiration, au grand désespoir de son agent Ronny (Stephen McHattie) qui le pousse à devenir enseignant. Il se laisse convaincre de recommencer à peindre par le directeur de l’école, aux yeux duquel il est un grand artiste. En conséquence, est-ce l’intime conviction ou le regard de l’autre qui fait l’artiste ?

Enfin, nous retrouvons tout au long du film une réflexion sur jusqu’où est capable d’aller un artiste pour honorer sa créativité. (Ici restreinte au champ artistique mais qui métaphoriquement peut déborder du cadre.) Sachant qu’il s’agit d’un film d’horreur, je laisse le spectateur imaginer le pire.

Lars s’étant laissé convaincre de se remettre à peindre, il va de nouveau devoir côtoyer des scènes sanglantes pour recréer. Il pense que c’est le prix à payer pour réussir son œuvre (ah l’Œuvre avec un grand O, encore un cliché tenace sur l’Artiste !) C’est pourquoi, quand il se rend compte de ce que fait véritablement Eddie, il pense avoir trouvé la solution qui lui permettra de reprendre pleinement une activité d’artiste créateur. En effet, Eddie est un somnambule cannibale (comme quoi tous les traumatismes n’enfantent pas que d’artistes, première entaille dans la fameuse théorie citée au début) qui, quand il est contrarié, chasse puis mange tout cru les êtres qui passent à sa portée. D’abord des lapins et autres quadrupèdes puis … vous devinez la suite. Dylan Smith joue à merveille cet enfant muet emprisonné dans un corps d’adulte qui chasse en slip la nuit dans la neige. Il réussit l’exploit de donner une profondeur psychologique à son personnage sans prononcer un mot.

Pour lier le tout et donner encore plus de profondeur au scénario, nous ferons  la connaissance de Lesley (Georgina Reilly) charmante collègue de Lars qui, elle, crée sans avoir eu à passer par la case traumatisme. Il s’ensuit donc entre les deux professeurs une relation d’amour/jalousie/haine suffisamment complexe pour donner du sel à l’histoire (parce que le pauvre Eddie mange ses victimes sans sel bien sûr).

Ce film nous propose une réflexion sur l’art dans le cadre très inhabituel du film horrifico-comique. Avec ses quelques scènes gore suffisamment distancées pour ne pas être trop traumatisantes, nous vous invitons à déguster ce film très réussi chez notre partenaire Outbuster !

L.S.

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