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La critique de L. Schérer

Paul Sanchez, en cavale depuis dix ans après le meurtre présumé de sa femme et ses quatre enfants, semble avoir été aperçu à Arcs sur Argens, une petite commune du Var. A la gendarmerie, personne n’y croit, la nouvelle est même répétée à Yohann Poulain, le journaliste du coin, pour lui faire une blague et défrayer la chronique. Seule Marion, jeune flic un peu gaffeuse, est persuadée que le criminel est bel et bien de retour. Elle se lance alors personnellement à ses trousses.

Pas de suspens autour de la présence ou non de Sanchez pour le spectateur puisqu’on suit dès l’ouverture du film la fuite du criminel en même temps que le remue-ménage chez les gendarmes. Mais pour nous tenir en haleine, Patricia Mazuy (Sport de Filles), ouvre une piste : qui est véritablement Paul Sanchez ?

Avec ses blagues faciles (mais plutôt drôles) sur les éternels gendarmes incompétents de province et les journalistes avides de scoops, Paul Sanchez est revenu ! est un mélange sympathique de comédie et de polar, toujours bien mené par Laurent Lafitte dans la peau d’un sérial killer en demande de psychanalyse et Zita Hanrot, pétillante fliquette qui n’attend qu’à être prise au sérieux par son commandant. Seule femme dans l’équipe, elle est celle en qui Sanchez se confie sur les raisons de ses actes. Par leurs conversations téléphoniques, le film quitte le registre de la comédie pour atteindre le film noir, s’immisçant dans le mental du criminel qui n’est plus la bête froide redoutée de tous.

On imagine assez bien Patricia Mazuy fantasmer le majestueux rocher rouge de Roquebrune sur Argens en parfaite planque pour Sanchez, sur lequel elle filme à plusieurs reprises des courses poursuites orchestrées par la musique de John Cale.  Le film devient alors une forme de réponse aux spéculations des polices et des badauds autour des grands meurtriers disparus (Xavier Dupont de Ligonnès, Yves Godard...) et le mystère tellement cinématographique qui s’en exhale.


S.D.

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La critique de L. Schérer

Solange Arnault (Sandrine Kiberlain) signale la disparition de son fils Dany au commandant François Visconti (Vincent Cassel). Pour lui, pas de doute, le gamin a fugué ou joue un tour à sa mère. Mais lorsqu’un appel anonyme affirme que « le cadavre est dans la forêt », l’enquête prend une autre tournure et Dany est sérieusement recherché. Les allers et venues de la police dans l’immeuble intriguent Yan Bellaile (Romain Duris), jeune père de famille excédé voisin de la famille Arnault, et ancien professeur particulier de Dany. L’enseignant au comportement un peu louche, qui entretenait un lien assez fusionnel avec son élève, se positionne ainsi d’emblée en suspect idéal.

François Visconti, personnage vulgaire, alcoolique, aux cheveux gras, traîne son impair usé de commandant dans les lieux fréquentés par l’enfant disparu : une forêt visitée de nuit par des amants qui consomment sur place, l’appartement de Solange Arnault qui attend le retour de son mari avec sa fille atteinte d’un handicap mental, et la cave de l’immeuble où Yan Bellaile donne ses cours particuliers de français. Écrivain raté, Bellaile s’empare du drame de la famille Arnault comme d’une opportunité pour un nouveau roman.

Fleuve Noir est un film policier classique qui en emploie parfaitement les ingrédients usuels : l’enquêteur torturé (ici par son délinquant de fils et son attirance pour Solange Arnault), la mère de la victime éplorée, le mystérieux voisin qui farfouille dans sa cave, et le dénouement bien glauque dont les lecteurs de romans noirs sont friands. Ce mélange donne une haletante enquête en immersion dans le quotidien de famille moins ordinaires qu’en apparence. Le personnage de l’écrivain fantasque et dérangé parvient à rompre avec ce classicisme en s’emparant de la fiction du film, qui s’écrit en même temps que ses bribes de roman. Dommage que son interprétation par Romain Duris tende souvent vers la caricature, comme celle de sa femme incarnée par Élodie Bouchez. Restent Vincent Cassel et Sandrine Kiberlain qui eux forment un duo parfait, où la Belle manipulatrice joue de sa tristesse face à la Bête avide de whisky et de vérité.

Personne n’échappe au Fleuve Noir qui traverse la paisible banlieue parisienne dont les drames ne se révèlent qu’une fois les portes d’immeubles entrouvertes...


S.D.

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La critique de L. Schérer

Une fusillade, deux morts, deux témoins et deux versions des faits. A coups d’interrogatoires et de confrontations, la jeune suisse-coréenne aguerrie major Sophie Jean remonte le fil tissé de ce drame en symétrie. Que s’est-il passé cette nuit là, dans la Zone Commune de Sécurité qui sépare la Corée du Nord de sa rivale du Sud ?

C’est autour du tristement nommé “Pont de non-retour” (comprendre qu’une fois le pont franchi entre les deux états en guerre, il est impossible de revenir) que deux baraquements se font face. Dans ce modeste habitat les soldats de chaque camp se relaient pour les surveillances de nuit. Un soir le pont est franchi par un soldat qui parvient à en revenir, vivant et joyeux. Alors la situation dégénère. Les “coupables” sont des jeunes gens, qui ressemblent plus à des ados qu’à des militaires, perdus dans l’absurdité du conflit qui les régit. Dans une atmosphère alourdie par l’imminente violence et la menace permanente, Park Chan Wook dédramatise par des dialogues frivoles, et des scènes presque apaisées, où les soldats se promènent de nuit dans le silence des herbes hautes qui, l’espace d’un instant, balayent les frontières meurtrières.

Le film s’apparente plus à un thriller politique qu’à une enquête policière, celle-ci servant plutôt à faire le lien entre l’incident passé et l’embarras du présent. Les recherches du major Sophie Jean sont presque secondaires pour le spectateur, qui trouve ses réponses dans les flash-backs sur lesquels le film est construit.

Bien qu’il vise ouvertement l’état du Nord, Joint Security Area n’a rien d’un film de propagande, tant il s’étend sur les qualités humaines des soldats des deux camps plus que sur leurs idéaux politiques. Ainsi on découvre quatre hommes avec les mêmes rêves pacifiques. Mais si les hiérarchies s’en mêlent, c’est le aussi le même reflexe qu’ils adoptent : tirer le premier pour avoir la vie sauve.

Magnifique histoire d’amitié impossible au milieu d’un interminable conflit : Joint Security Area est un film humaniste, dont la ressortie aujourd’hui sur nos écrans français résonne toujours tristement avec l’actualité de son sujet.  

S.D.

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La critique de L. Schérer

Pauline (Valérie Mairesse) 17 ans, vient en aide à Suzanne (Thérèse Liotard), 22 ans, enceinte et déjà mère de deux enfants dont elle peine à s'occuper toute seule. Le père, très occupé avec son studio photo, est en plus déjà marié. Pour Pauline, adolescente fougueuse et rebelle, Suzanne doit avoir le choix de garder son enfant ou non. Nous sommes en 1962, l’avortement est alors pratiqué clandestinement et dangereusement en France. Pauline réunit la somme d'argent nécessaire à son amie pour pratiquer l'opération en Suisse. Suzanne se libère de sa grossesse mais doit affronter un drame : le suicide du père de ses enfants. Sans ressource, elle retourne vivre chez ses parents à la campagne, qui acceptent difficilement leur fille-mère et ses deux enfants illégitimes. Suzanne et Pauline se perdent de vue.

Dix ans plus tard, Pauline devenue Pomme, est une femme libérée, et chante dans un groupe yéyé comme elle en a toujours rêvé. Suzanne est militante dans un planning familial à Hyères. Les deux femmes se recroisent en octobre 1972, lors du procès de Bobigny. Sans avoir le temps de savourer leurs retrouvailles, elles échangent leurs adresses et entament une relation épistolaire.

42 ans après sa première sortie, L’une chante l’autre pas revient colorer les salles obscures. La cause est grave mais le film ne l’est pas, grâce à la liberté qu’a pris Agnès Varda de parler de lutte avec légèreté : tout en humour et en chansons. Cette liberté, elle se l’autorise car en 1977, elle est déjà une réalisatrice et une féministe confirmée. Elle a fait partie des signataires du manifeste des 343, précurseur de la loi en faveur de l’IVG de 1975.

Ce qui préoccupe aujourd’hui Agnès Varda, venue présenter le film à l’occasion de sa ressortie en salle en version restaurée, c’est que cette œuvre puisse encore trouver un public autre que les cinéphiles avérés. Elle espère voir les jeunes filles et jeunes gens modernes concernés par la lutte qu’ont mené leurs grand-mères, qui continue aujourd’hui à travers la nouvelle génération à l'ère du mouvement #MeToo qui réclame respect et égalité des femmes. « La parité, moi, ça fait longtemps que ça me gratte », plaisante-elle en se félicitant d’avoir pu réunir une équipe de dix hommes et dix femmes pour réaliser son film.

L’une chante l’autre pas est une œuvre politique mais aussi une histoire d’amour et de solidarité. Malgré leur éloignement, et tout ce qui les oppose, Suzanne et Pomme parviennent à maintenir le lien cher qui les unit, en souvenir des tristes événements qui les ont rapprochés auparavant. A une cause universelle, Agnès Varda donne un peu de sa vie. Même si elle assure n'être ni Pomme ni Suzanne, elle fait partie de celles qui ont accompagné des avortements en Hollande. Elle donne aussi un petit rôle à son fils Matthieu Demy, et à sa petite fille Rosalie Varda âgée de 17 ans dont le visage en dernier plan est celui de la jeunesse à qui on confie l’avenir. Un peu daté et parfois mièvre, ce film reste savoureux pour son aspect documentaire sur la grande époque yéyé, colliers de fleurs et pantalons pattes d’eph’ des seventies, et l’interprétation très juste de Valérie Mairesse et Thérère Liotard, aujourd’hui disparues du grand écran.

S.D.

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La critique de L. Schérer

Paris, 1979. Anne (Vanessa Paradis), productrice de cinéma pornographique gay pleure sa séparation avec son amoureuse et également monteuse Loïs (Kate Moran). « Tiens-moi la main » la supplie-t-elle depuis une cabine téléphonique perdue dans la nuit. Au même moment, Karl, jeune acteur des films d’Anne, est assassiné dans d’atroces conditions : sous les coups fatals dans le rectum d’un sex-toy transformé en couteau. Le tueur porte un masque de cuir. A la fenêtre, un corbeau aux yeux blancs observe la scène. Ainsi commence Un couteau dans le cœur, le second long-métrage du talentueux Yann Gonzales qui avait déjà réjoui la critique en 2013 avec Les rencontres d’après minuit. De cette séquence d’ouverture est dit l’essentiel : qu’il soit reçu dans le cœur après une rupture ou dans le cul par un fou, le coup de couteau est fatal.

Mais Anne survit, et de son désespoir d’avoir perdu son amour et son acteur naît l’idée d’un ultime film : Fureur Anal (qui deviendra plus tard Le Tueur homo) inspiré du décès de Karl. Avec son fidèle assistant Archibald (le génial Nicolas Maury), la scène de crime devient un acte érotique, bercé des synthétiseurs de M83 et de lumières roses. Dehors, le tueur masqué continue de sévir et de décimer les comédiens performeurs. Anne mène son enquête au cours d’une séquence hors de la ville et du temps, guidée par Romane Bohringer, à travers une forêt enchantée.

Enveloppée dans un trench en vinyle, le cheveu décoloré et les paupières peintes en bleues, Vanessa Paradis signe avec le rôle d’Anne sa renaissance au cinéma. Affaiblie par le chagrin, elle crie et pleure de sa voix d’enfant qui contrebalance la beauté fragile de son corps vieillissant. Mais elle conserve la force de mener à bien la production de ses films, et de retrouver l’assassin de ses coqueluches. Dans l’univers onirique de Yann Gonzales, elle trouve sa place aux côtés de personnages étranges : La Bouche, « dépanneur » pour performeur sexuel en baisse de régime, Bertrand Mandico déguisé en caméraman ou le Mexicain Noé Hernandez, faux flic et vrai acteur porno. Tous ces seconds rôles forment une bande de « freaks », de forains, dont le physique atypique est magnifié par les vêtements minutieusement choisi par la costumière Pauline Jacquard. Sans se contenter de reconstituer académiquement la fin des années 70, la mini-jupe en cuir de Vanessa Paradis, le jogging rouge de Nicolas Maury et la chemise transparente de Kate Moran sont les détails qui participent activement à la perfection de l’image.

Bien que les décors erotico-inquiétants empruntés au giallo, appartiennent eux aussi à une époque précise, le film ne semble pas figé dans le passé. En faisant appel aux visages très contemporains de Félix Maritaud (120 battements par minute), et Simon Thiébaut (figure drag-queen emblématique de la nuit), et toute une tripotée de très jeunes hommes inconnus, Yann Gonzales convoque le présent.

Outre l’amour, la sexualité est très présente dans le film, mais jamais de manière frontale. Les scènes de tournage de cinéma porno gay sont plutôt des moments de comédie, où Nicolas Maury donne de toute sa mesure. Rien de choquant, rien de gênant, Un couteau dans le cœur est une œuvre qui célèbre l’univers LGBTQ+ sans faire barrière à celui des hétérosexuels à qui l’envie de fusionner aux décors n’est pas ôté. Un film excitant à tout point de vue !

S.D.

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La critique de madwill

L'interview de Dario Argento par Mad Will : https://soundcloud.com/user-435111834/interview-de-dario-argento-par-ccsf

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La critique de madwill

L'interview de Dario Argento par Mad Will : https://soundcloud.com/user-435111834/interview-de-dario-argento-par-ccsf

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La critique de L. Schérer

  Léo (Felix Maritaud), sans toit ni loi, passe ses jours et ses nuits dans les rues et dans les bois. Il y rencontre des hommes pour lesquels il se prostitue mais il y tisse aussi des liens avec ses collègues travailleurs du sexe. A la différence de beaucoup d’entre eux, Léo n’a pas pour objectif à moyen terme de quitter le milieu pour vivre une autre vie. Cette vie dans les bois au plus près des corps, c’est en effet celle qui convient le mieux à ce garçon « sauvage ».

   Grâce à la caméra portée de Jacques Girault, on suit Léo dans sa vie quotidienne imprévisible, conditionnée par le seul hasard des rencontres. L’absence de fixité du plan restitue ce qu’il faut de la navigation à vue du personnage, sans tomber dans l’écueil de l’illisibilité de l’image ou de l’économie de mise en scène auxquels aboutissent nombre de dispositifs caméra à l’épaule moins maîtrisés.

   Loin du réquisitoire politique sur les conditions de vie des prostitués gays, Sauvage est un portrait immersif qui tient en haleine d’autant mieux que le personnage échappe à toute norme sociale et qu’il ignore autant que nous de quoi son futur le plus proche sera fait. Camille Vidal-Naquet nous offre donc, avec son premier long-métrage, la tranche de vie d’un corps désirant indompté, rôle en or qui révèle par la même occasion l’intense Félix Maritaud qui vient d’être primé par le Valois de l’acteur au dernier festival du film francophone d’Angoulême.

F.L.

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La critique de F. L.

A Kaboul, sous le régime taliban, la jeune Parvana accompagne tous les jours son père au marché où il gagne sa vie en tant que lecteur et écrivain public. Du jour où son père est arrêté, la loi coranique interdisant à toute femme de se trouver dans l’espace public si elle n’est pas accompagnée d’un homme, la petite fille n’a d’autre choix que se faire passer pour un garçon pour continuer à aller gagner de l’argent et rapporter de quoi nourrir sa famille.  

   On se souvient des années après de l’adaptation cinématographique de Persépolis, qui popularisa l’enfance iranienne de son auteure, Marjane Satrapi. Avec sa jeune héroïne tout aussi mutine (mais grandissant au sein d’une famille beaucoup moins aisée), Parvana a la même ambition de témoignage historique mêlé d’exigence graphique, qui lui permettra aussi, nous l’espérons, de rester gravé dans les esprits.

   Le nouveau film d’animation de Cartoon Saloon (Brendan et le secret de Kells, Le Chant de la mer) articule habilement à l’histoire principale ancrée dans la réalité historique celle d’un vieux conte afghan transmis par le père lettré. Alors que les premières séquences sont dessinées de façon à imiter la prise de vue réelle, avec ses profondeurs de champ et ses clair-obscur réalistes, les secondes obéissent davantage à des lois géométriques, avec leur esthétique de collage et leurs motifs sphériques. Les deux histoires entrent en résonance puisque la bravoure du héros du conte aiguillonne la persévérance de Parvana, soulignant par là même l’influence morale positive d’une culture profane que le régime taliban aimerait bâillonner.

   Fable pacifiste et féministe montrant les horreurs de la guerre et la bêtise du fondamentalisme, Parvana laisse aussi entrevoir à travers les grands yeux couleur émeraude de l’héroïne, le garde-fou que constitue la culture pour rester humain face à la barbarie. Une sagesse universelle.

F.L.

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La critique de madwill

À partir du 27 juin, vous pourrez redécouvrir grâce aux Films du Camélia les chefs-d’œuvre de Dario Argento, le maestro du giallo et de l’horreur. Vous pourrez ainsi voir ou revoir en salles les deux premiers volets de sa « trilogie animale » qui donnèrent ses lettres de noblesse au giallo mais aussi Suspiria, Phenomena et enfin Opéra, l’un de ses métrages les plus extrêmes. Un opéra sanglant mal aimé et pourtant totalement envoûtant qui s’avère une synthèse de l’œuvre du réalisateur.

Je souhaitais donc vous faire découvrir l’un des titres référence de sa filmographie, Ténèbres qu’il signa à l’aube des années 80. Ce long métrage est souvent considéré par certains de ses fans comme son dernier grand film. Débat dans lequel je ne me lancerai pas, ayant pour ma part une tendresse pour des films postérieurs tels que Phenomena, Opéra et enfin Le syndrome de Stendhal.

Quand Argento commence le tournage de Ténèbres, il est un cinéaste adulé dans la péninsule italienne. En effet, au-delà de ses succès au box-office local, le maestro du macabre est connu de tous après avoir pénétré dans les foyers italiens au tout début des années 70 par l’intermédiaire d’une série policière où il se mettait en scène en qualité de narrateur à la manière des Alfred Hitchcock présente. De même, au niveau international, ses films marchent plutôt bien alors que les Américains lui font les yeux doux après le carton fait par Suspiria. Pour autant le réalisateur n’est pas au mieux, il n'arrive pas à conclure sa trilogie des sorcières. Il souffre de certaines addictions (alcool…) et son mariage avec Daria Nicolodi bat sévèrement de l’aile . Et comme à son habitude, sa vie va beaucoup influencer la nouvelle œuvre qu’il est en train de préparer lui qui a toujours défini ses films comme des rêves devenus conscients.

L’idée du film Ténèbres prend son origine dans une mésaventure qu’il connut aux USA où il fut la victime de harcèlements téléphoniques de la part d’un fan. Il pouvait changer d’hôtel, l’homme continuait à l’appeler. Ce manège dura plusieurs semaines jusqu’au jour où les appels cessèrent brusquement.

De la même manière, certaines images de Ténèbres viennent directement de son enfance et plus particulièrement d’une visite du quartier de L’EUR à Rome par un de ses oncles nostalgiques de Mussolini. L’EUR est le fruit des délires mégalomaniaque du Duce, qui avait voulu bâtir un arrondissement ultra moderne fait de marbre blanc et constitué de grandes avenues célébrant la Rome éternelle. Ce quartier aurait dû rejoindre la mer à une quinzaine de kilomètres de là mais la guerre limita sa construction. Argento va dans Ténèbres mettre en scène une Rome très éloignée des façades de ses précédents longs-métrages qui regorgeaient d’Histoire.

Mais au fait que raconte Ténèbres : 

L'écrivain américain Peter Neal se rend à Rome pour la promotion de son dernier roman, «Ténèbres». Son arrivée marque le début d'une série de meurtres particulièrement violents, qui touchent les membres de son entourage. Peter se rend bientôt compte que les crimes semblent avoir été inspirés par l'intrigue de son roman. Troublé par cette découverte, il en réfère à la police, ainsi qu'à l'inspecteur Germani, chargé de l'enquête. Les forces de l'ordre se montrent très vite dépassées par les incidences de cette révélation. Peter, bien décidé à élucider ce mystère, prend lui-même l'affaire en main, avec l'aide de son agent. Son enquête s'annonce très périlleuse...

Ce qui marque aussitôt dans Ténèbres, c’est son esthétique. Luciano Tovoli qui avait collaboré avec Argento sur les clairs-obscurs de Suspiria, offre ici une luminosité intense et solaire qui donne un aspect presque monochrome aux images de Ténèbres. La grande force d’Argento va être d’inscrire son film dans le quartier de l’EUR. Il arrive alors à partir de ses décors naturels à créer un monde à part, une cité perdue dont l'architecture ne peut-être datée. Dans cet univers aseptisé, seuls le rouge des lèvres des jeunes femmes et le sang versé par le meurtrier rompent avec l’image saturée de blanc du film.

Dans Ténèbres, on a l’impression que Dario, tel un entomologiste (il mettra en scène les insectes dans Phenomena), observe avec  froideur les êtres humains. Que ce soit les hommes ou les femmes, il nous donne à voir une société corrompue en pleine déliquescence. Argento semble nous dire que les sorcières et les rites sataniques de ces précédents films sont bien moins terrifiants que notre réalité. Le cinéaste italien a toujours défini son cinéma comme le reflet de ses rêves. Si on applique ce filtre à ses réalisations, on peut imaginer que ses films de sorcières de la fin 70 sont des projections enfantines où l’on déguise les difficultés du réel à travers des figures fantasmées. A l’inverse, ses long-métrages Phenomena et Opéra qu'il réalise au milieu des années 80 montrent des héroïnes qui arrivent à garder leur innocence grâce à une connexion avec la nature et ses animaux, symbole d’un jardin d’Eden pas encore corrompu.

Film de transition entre Inferno et Phenomena, Ténèbres met en scène un monde insupportable où les espaces urbains sont inamicaux, froids, et sans vie. Dans cet univers, aucune communication n’est possible, l’autre ne représente rien. Ainsi la scène de meurtre de l’agent littéraire qui git sur le sol dans son sang sans que personne ne lui vienne en aide est emblématique. Une femme avance bien en pleurs dans sa direction . On pense qu’elle a vu le meurtre en raison d’un montage alterné. Mais on découvre bien vite que ses larmes ne sont aucunement liées à la scène de meurtre. Elle se révèle ainsi incapable de se rendre compte qu’un homme a été poignardé.

Dans Ténèbres, les couples se trompent, des hommes d’âge mûr draguent de jeunes mineures. On comprend aisément le choix d’une lumière clinique tellement différente de ses autres films. Il dresse ici tout simplement le portrait sans concession du monde réel comme dans cette séquence assez désagréable à voir où une jeune femme rentre chez elle et se fait harceler assez violemment par un clochard.

Dans le cinéma d’Argento, les personnages sont toujours à la recherche de ce petit détail oublié ou mal interprété qui pourrait éclairer leur enquête sous un jour nouveau. Pourtant, les héros argentesques détiennent la vérité, mais ne veulent pas la regarder en face. Ils préfèrent se plonger dans les faux semblants et se perdent dans les dédales de l’esprit. L’enquête dans ses films se résume à un passage sur le divan pour arrêter de se mentir. Dans Ténèbres, nous avons ces flash-back du tueur qui mettent en scène un jeune adolescent qui est attiré puis torturé par une étrange femme habillée en blanc (qui était un transsexuel connu en Italie). Argento n'est sûrement pas le misogyne qu’une certaine presse bien-pensante a condamné pendant de nombreuses années. En effet, si le film nous laisse à voir le corps de brunes italiennes incendiaires qui se feront occire, on devine aisément que le film à travers ses flashbacks dresse le portrait d’une masculinité impuissante qui ne connaît que la violence pour se sentir exister face à la gent féminine.

Les héros argentesques sont souvent faibles, dominés (la relation entre Daria Nicolodi et David Hemmings dans Les frissons de l'angoisse) voir impuissants (Ténèbres). Quand les femmes sont les tueuses de ses films, c’est souvent pour agir à la place d’êtres masculins diminués. Selon moi, Argento propose un renversement de la figure du mâle italien dont il étale les faiblesses et la bêtise. On le voit avec ce personnage du flic de Ténèbres qui rabroue sa jeune collègue alors que c’est elle qui démêlera l’intrigue. Les hommes chez Argento sont des minables qui se vengent sur le sexe opposé. À ce titre, que ce soit Phenomena ou Suspiria, les plus beaux héros d‘Argento sont bel et bien des héroïnes.

Argento est un cinéaste obsédé par la technique. Son Ténèbres n’a ainsi rien à envier aux productions américaines autrement plus cossues. Ténèbres fut à ce titre l’un des derniers métrages de genre italien à pouvoir tenir la dragée haute au cinéma hollywoodien. Le film est un véritable joyau question mise en scène. Comment ne pas évoquer sa photo magnifique, ses travellings limpides ou son utilisation d‘une Louma (une caméra portée par une grue) pour un plan-séquence jamais vu à l’époque qui épouse les contours de la façade d’un immeuble. Argento fait de la violence une création artistique comme avec le meurtre de Veronica Lario (Madame Berlusconi à la ville) dont le sang aspergé sur un mur blanc crée devant les yeux effarés du spectateur un tableau à la Pollock.

En faisant de son personnage principal un écrivain d’horreur honni par la critique et taxé de misogyne, Argento dresse son propre portrait. Les pilules que prend le personnage ne renvoient-elles pas à ses propres addictions ? 

L’un des films les plus personnels de son auteur, une œuvre fondamentale du cinéma italien extrêmement riche, à voir ou à revoir absolument.

Ténèbres est disponible en Blu-ray chez POTEMKINE à cette adresse : http://www.potemkine.fr/Potemkine-fiche-film/Tenebres/pa11m5pr11180.html


Mad Will

 

 

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