Dernières critiques

La critique de F. L.

Olivier Babinet nous fait pénétrer à l’intérieur du collège Claude Debussy d’Aulnay-sous-bois où il interroge Aïssatou, Mariyama, Abou, Nazario, Astan, Salimata, Naïla, Aaron, Régis, Merveille, Paul et Elvis sur leurs rapports aux autres, à Paris, à la politique, à l’amour, à la religion, au futur. Le réalisateur filme frontalement les collégiens et donne la parole à ces pré-adolescents à rebours de tout positionnement condescendant, alors que d’ordinaire ils sont abondamment évoqués par les journalistes et les sociologues sans qu’on les entende. A mesure que Swagger avance, la ségrégation socio-spatiale cesse alors de n’être qu’un concept désincarné. Sa mosaïque de portraits corrode salutairement nos catégories en démontrant que « le jeune de banlieue » n’existe pas, que sous les capuches se cachent des personnalités aussi riches et variées que dans n’importe quel groupe humain. Ce n’est pas pour autant, bien évidemment, que des régularités ne se font pas jour. Tous ces élèves n’ayant jamais eu de camarades blancs de leur scolarité ont en commun la conscience d’habiter un territoire stigmatisé, dans un monde clairement divisé entre un « eux » (« les Français de souche ») et un « nous » (« les Arabes et les Africains »). Pour oxygéner leur polyphonie, Olivier Babinet les met en valeur dans des interludes triomphants, mélancoliques, bucoliques ou fantastiques, qui apportent dynamisme et humour à un film qui est tout le contraire de la peinture morose d’une banlieue grise. Bouleversant d’humanité.

F.L.

Publié
La critique de F. L.

Après nous avoir immergés dans la forêt bariolée de son Tableau, c’est en bord de mer que nous convie cette fois-ci Jean-François Laguionie, dans une cité balnéaire normande où Louise laisse passer le dernier train du retour à la vie urbaine. Robinsonne dans une ville déserte, la vieille dame fixe alors ses pénates sur la plage, où la vie est omniprésente. Résolue à ne pas se laisser aller, elle s’impose des routines qui structurent sa vie solitaire. Les jours qui défilent tranquillement lui laissent tout loisir de cogiter. Dans ses pires cauchemars, elle se vit naufragée dans un monde où tout se délite autour d’elle. Dans ses réminiscences les plus délicieuses, elle revit les épisodes-clés de son enfance et de son adolescence. Selon sa propre expression, le temps de trois saisons, Louise écrit puis referme « le livre des ruminations ».

On ne s’ennuie jamais en suivant les modestes pérégrinations de cette femme au caractère bien trempé. On est absorbé, d’abord, par la richesse des images dessinées par Jean-François Laguionie. Leurs couleurs pastel, comme leur tracé simple, presque enfantin, nous donnent l’impression de replonger dans un album de l’école des loisirs. Le mélange des techniques de dessin (crayon de couleur, pastel et aquarelle), les contours volontiers inachevés, en laissant une bonne partie du décor ouvert, stimulent l’imagination. On se délecte, ensuite, des réflexions piquantes de Louise, à laquelle la comédienne Dominique Frot prête sa voix grave et désinvolte, et des dialogues qu’elle entretient avec le chien Pépère, « vieux et moche » mais philosophe, interprété par le réalisateur lui-même. Méditation sur le rapport aux autres et au temps à destination d’un public mature, Louise en hiver est une petite merveille de l’animation pour adultes.

F.L.

Publié
La critique de F. L.

Le camp de Holot, situé au sud d’Israël dans le désert du Néguev, regroupe des réfugiés érythréens et somaliens que l’Etat d’Israël a interdiction d’expulser (conformément au droit international protégeant les ressortissants des pays où règne un chaos politique majeur), mais auxquels il refuse néanmoins l’asile. L’administration israélienne les contraint à y attendre indéfiniment, à quelques kilomètres de la frontière égyptienne, dans l’espoir qu’ils finiront par partir d’eux-mêmes. Avec eux, le réalisateur Avi Mograbi et le metteur en scène Chen Alon animent des ateliers de théâtre de l’Opprimé, dans lesquels les réfugiés rejouent les injustices qu’ils ont vécues. Ces derniers sont ensuite rejoints par des Israëliens avec qui ils peuvent inverser les rôles des demandeurs et des refuseurs d’asile de manière à atteindre une vision globale grâce à l’échange des points de vue.

Le documentaire d’Avi Mograbi a deux mérites. Il rend compte, d’abord, de la situation intolérable que constitue le camp de Holot. Il nous fait connaître à profit, ensuite, ce bel outil d’émancipation au service d’une plus grande fraternité des peuples qu’est le théâtre de l’Opprimé. Le film lui-même repose d’ailleurs sur les valeurs de l’empathie et la subtile analyse de ses mécanismes qui fonde théoriquement le théâtre de l’Opprimé, soucieux de faire tomber les frontières mentales qui empêchent l’identification à un homme dont la couleur de peau est différente de la sienne. Ainsi Avi Mograbi ne filme pas les réfugiés comme des victimes, il les filme dans un processus dont ils sont les co-créateurs.

F.L.

Publié
La critique de F. L.

Bora quitte la campagne cambodgienne pour les lumières de la capitale. Pour 150$ par mois, il travaille sur les chantiers de Diamond island, futur quartier hypermoderne constitué d’appartements de luxe dont les clips promotionnels vantent « l’architecture européenne, pour un standard de vie paradisiaque ». Un soir, il retrouve son grand frère Solei, qui lui apprend être financé par un mécène américain. Bora se met alors à rêver d’Amérique...

Diamond island filme bien la mécanique du désir sur laquelle fonctionne le Cambodge ouvert à l’économie de marché. Les jeunes Cambodgiens que Davy Chou met en scène sont fascinés par le quartier à l’occidental qu’ils font sortir de terre. Cette ‘’île de diamant’’ cristallise leurs fantasmes d’un ailleurs où tout serait possible. Néanmoins, elle est aussi le reflet d’un monde consumériste où il est nécessaire d’avoir une moto ou le dernier iPhone pour attirer l’attention d’une fille. En les filmant d’un point de vue quasi éthologique, le réalisateur porte un regard humoristique sur les rituels de séduction auxquels s’adonnent les adolescents lors de leurs errances nocturnes. Dans la même optique, résolu à traiter son sujet avec plus de légèreté que d’apitoiement, il mise sur une esthétique qui donne la part belle aux couleurs vives. Cela lui permet de garder quelques notes plus sombres pour la lame de fond. Au-delà de sa surface clinquante, Diamond island montre ainsi que le triomphe de l’American way of life a pour corollaire l’ensevelissement de la culture khmère sous la poussière des nouvelles constructions.

F.L.

Publié
La critique de F. L.

« Le film se veut un antidote à la noirceur et à la lourdeur des films dramatiques et du cinéma d’action. C’est un film que le spectateur devrait laisser flotter sous ses yeux, comme des images qu’on voit par la fenêtre d’un bus qui glisse, comme une gondole, à travers les rues d’une petite ville oubliée. » Paterson a tout à fait l’atmosphère que son réalisateur lui décrit. Contemplative, la caméra suit son protagoniste, chauffeur de bus poète à la sérénité inébranlable, tout au long des journées qu’il passe à observer et écouter la vie qui s’agite et qui bruit autour de lui. Jarmusch relève son film, à qui trop de langueur finirait par nuire, en mêlant à ses plans d’esthète une stimulante pincée de dérision. Il pose en effet un regard gentiment moqueur sur les velléités artistiques de ses personnages, des louanges de Paterson (Adam Driver) à une boîte de cigarettes aux expérimentations picturales aventureuses de sa compagne (Golshifteh Farahani). Toutefois, en un ultime rebondissement dialectique, le réalisateur valorise in fine l’intention sur le résultat, faisant avant tout l’éloge de la capacité de ses personnages à être attentifs à la poésie du quotidien. Le Jarmusch nouveau se révèle donc très doux, très reposant, servi par une bande originale des plus relaxantes. On y retrouve les nombreux ingrédients qui font qu’on aime ou qu’on déteste cet auteur : le perfectionnisme du détail, le goût de la référence cultivée, l’amour des beaux instruments de musique. On y savoure, enfin, une expérience rare. Transformés à notre tour en poètes par l’expérience de contemplation que Jarmusch nous propose en laissant s’étirer le temps au fil des sept jours de la semaine qu’il égrène, nous nous laissons embarquer avec délice pour un voyage dans la quatrième dimension.

F.L.

Publié
La critique de F. L.

Holly (Audrey Hepburn) vit seule dans un appartement new-yorkais dans lequel elle entrepose sa valise et le chat qu’elle a recueilli et auquel elle n’a pas donné de nom. Midinette débarquée de sa cambrousse, elle est attirée par le luxe, le calme et la volupté qui se dégagent d’un magasin chic qui lui semble le paradis sur terre : le Tiffany’s. Ce lieu respirant l’ordre et la beauté est la cristallisation symbolique du milieu qu’elle aimerait intégrer. C’est donc l’une des premières choses qu’elle évoque lorsqu’elle rencontre Paul Varjak, le voisin dont elle ne tarde pas à découvrir qu’il vit dans la même situation de dépendance financière qu’elle. En se donnant les airs d’une jeune fille de bonne famille bonne à marier, elle espère séduire l’une des plus grosses fortunes du pays, afin d’être définitivement à l’abri du besoin. Mais les airs ne suffisent pas, et les riches ne s’y trompent pas quand il s’agit d’épouser une femme issue du même rang social qu’eux.

Sous son apparente légèreté, Diamants sur canapé se révèle un conte cruel sur le poids du déterminisme social. Dans l’espoir de dissimuler son identité roturière, Lula Mae Barnes s’est choisi un pseudonyme rutilant : « Holly Golightly », jeune plante grimpant vers la lumière. Elle réussit à semer le doute chez les « rats » qu’elle fréquente pour leur argent, mais sa candeur la trahit et l’attendrissement qu’elle suscite chez eux est celui que l’on ressent pour plus faible que soi. Le blues la saisit chaque fois qu’elle réalise qu’elle a changé de décor sans fondamentalement changer de statut. Elle ne fuit plus dans la bruyère pour quelques œufs volés, mais par la fenêtre pour quelques dollars escroqués. Même les mariages qu’elle envisage sont déterminés par la nécessité économique et s’apparentent donc à de la prostitution. Pire, le fait qu’elle finisse par y échapper n’est qu’un happy end fort relatif. En effet, sous l’illusion romantique de son « mariage d’amour » transparaît l’implacable force sociologique inclinant les individus à élire des alter ego sociaux et à conclure des alliances homogames. Le discours final de Paul a d’ailleurs tous les accents d’un éloge de la résignation : « Tu as peur de te dire C’est ça, la vie. Mais où que tu coures, tu tombes toujours sur toi-même. » Alors « Madame-je-ne-sais-qui » s’apprête à accepter sa condition en formant une famille avec son gigolo de fiancé et son chat de gouttière.

F.L.

Publié
La critique de F. L.

Radio France Plurielle, la radio qui diffuse des bonnes nouvelles, reçoit l’équipe de Vigi’s, « la start-up française qui révolutionne l’économie internationale » en notant les entreprises non plus en fonction de leur rentabilité financière mais de leur responsabilité environnementale et sociale. Pour les auditeurs, le fondateur de Vigi’s revient sur son parcours de la précarité au succès.

Si Thomas More vivait encore, il pourrait signer cette brillante uchronie. Brouillant sciemment la frontière entre réalité et fiction, Vincent Glenn met en scène avec une autodérision savoureusement caustique son propre personnage de réalisateur précaire gauchiste, dont le processus de transformation personnelle va entraîner providentiellement une révolution citoyenne. A partir d’un canevas réaliste, il s’amuse à imaginer ce que deviendrait le monde si enfin, grâce son application révolutionnaire, le comportement d’une majorité de consommateurs changeait au point d’entraîner une vertueuse course à l’éthique de la part des entreprises. En nous projetant dans un futur proche tout à fait crédible où l’économie cesserait de marcher sur la tête, il produit une narration optimiste qui pourvoit nos imaginaires d’un horizon désirable vers lequel se mettre en marche. L’une des vertus de cette projection est de démythifier la violence des bouleversements nécessaires, source des inquiétudes en grande partie responsables de l’inertie sociale. En donnant à voir une transition douce, Vincent Glenn met utilement en lumière un type de révolution dont il n’y aurait pas à craindre les dommages collatéraux puisqu’elle ressemblerait à un dîner de gala. L’une des séquences emblématiques du film voit ainsi un dirigeant d’entreprise s’étonner d’avoir eu si peu à faire pour passer d’un score médiocre à un score élevé dans la baromètre Vigi’s : simplement déménager son siège social du Luxembourg vers la France ! Enfin, au-delà de ces aspects prospectifs, Enfin des bonnes nouvelles nous fait souvent rire jaune quand il dénonce en filigrane, par le récit de l’évolution enchantée du monde uchronique, la tragicomique irrationalité du monde actuel. 

F.L.

Publié
La critique de F. L.

A l’occasion de la création du dernier film de sa carrière, Rocco Siffredi se confie dans un documentaire qui interroge le normal et le pathologique de la sexualité. Le célèbre acteur de films pornographiques se confie sur les origines de son addiction au sexe, sur les souffrances morales qu’elle fait naître en lui, sur les enjeux de l’exercice d’un métier socialement stigmatisé et de sa conciliation avec une vie de famille.

Rocco nous permet de rencontrer la star incontestée du X, mais aussi les personnages qui gravitent autour de lui : le cousin qui réalise nombre de ses films, éternel second contraint à la sublimation, comique malgré lui ; l’épouse compréhensive, en laquelle il voit une sainte immaculée ; les actrices pornographiques qu’il engage comme partenaires de jeu, et parmi elles, une au-dessus des autres, Kelly, l’alter ego féminin. Le témoignage de Rocco mis en perspective avec celui de cette dernière est particulièrement intéressant. Alors que lui se dit rongé par la culpabilité et opère une distinction stricte entre deux parties de sa vie, demeurant enfermé dans la bonne vieille dichotomie religieuse du pur et de l’impur, elle n’est en aucun cas hantée par la croyance en l’anormalité ou l’amoralité de sa sexualité. Mais prenant conscience que la société n’est pas à son image et qu’elle sera d’ailleurs d’autant plus cruelle à son égard qu’elle est une femme, cette situation la pousse au contraire à persévérer dans son idée première. Finalement, Rocco est l’occasion d’une découverte dépassionnée d’un métier prêtant à tous les fantasmes, mais aussi de l’exploration de deux façons différentes de gérer une sexualité hors-norme.

F.L.

Publié
La critique de F. L.

Il y a deux ans, les comédiens Thomas (Blanchard) et Thomas (Scimeca) accueillaient à Paris deux Inuits, ce qui avait donné un précédent film : Inupiluk. Cette fois-ci, c’est à leur tour d’aller découvrir une contrée radicalement étrangère. A Kullorsuaq, village où l’on subsiste grâce à la pêche et à la chasse aux phoques, ils s’acclimatent si bien au rythme local qu’ils passent à deux doigts d’oublier de s’actualiser sur Pôle Emploi, au risque de perdre leur statut d’intermittent !

A l’image de ses deux protagonistes, Le voyage au Groenland est un film doux et sensible. Après Vincent McCaigne et Pierre Rochefort, Sébastien Betbeder utilise les bonnes trombines et les tempéraments rêveurs des comédiens pour accumuler les séquences où l’émotion se mêle au rire. La naïveté des deux personnages, tout comme leur propension au doute, est à l’origine de nombreuses situations délicieusement absurdes. Qu’il s’agisse de tuer un phoque ou de draguer dans une langue étrangère, chacun des Thomas peut compter sur la présence réconfortante de l’autre à ses côtés. Suite de vignettes sur cette confrontation en équipe à la vie rustique du Grand Nord, Le voyage au Groenland est aussi un joli film sur l’amitié masculine.

F.L.

Publié
La critique de F. L.

Dans les années soixante, le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer (BUMIDOM) encourage de nombreux insulaires à venir vivre et travailler en métropole en agitant l’appât trompeur de l’égalité. A leur arrivée, ils déchantent rapidement lorsqu’ils découvrent que les seuls travails qu’on veut bien leur confier sont ingrats. Lassés de la lenteur des combats syndicaux, quatre complices créent le gang des Antillais pour prendre à la France les miettes de ce qu’elle leur a promis et jamais donné.

Mené sur un rythme trépidant au son d’une bande originale jazzy en parfaite adéquation avec le sujet du film, Le gang des Antillais, adaptation du roman dans lequel Loïc Lery conte sa vie de misère et de lutte, passionne par la force de ses enjeux politiques et existentiels. Un peu à la manière des Justes de Camus, le film nous immerge au sein d’un groupe de militants radicaux qu’on voit évoluer, au fil de leurs expériences, dans leur positionnement quant à la dialectique des fins et des moyens. Que faire de l’argent récolté ? A quel moment s’arrêter ? Quel futur se créer ? Comment ne pas se tromper d’ennemi et une fois qu’on l’a identifié, par quel moyen l’atteindre ? Plutôt que de donner des réponses, Le gang des Antillais retrace surtout la maturation d’une subjectivité politique… Captivant.

F.L.

Publié