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La critique de L. Schérer

Reza est le premier long métrage en tant que réalisateur du scénariste iranien Alireza Motamedi. Son film raconte l’histoire d’un architecte écrivain et poète à ses heures, Reza (interprété par le réalisateur) dont la femme Fati (Sahar Dolatshahi) souhaite le divorce pour vivre seule. Le film va alors nous dresser le portrait d’un personnage qui ne sait pas trop ce qu’il veut et qui rencontrera dans ses pérégrinations une jeune femme, Violette (Setareh Pesyani), avec laquelle il tentera une nouvelle relation.

Visiblement il n’y a pas de conflit majeur dans le couple de Reza, juste le constat que lui et sa femme n’ont plus grand-chose en commun. Ils se concertent donc sur leur stratégie pour rendre leur demande recevable auprès du juge qui prononcera le divorce. Mais celui-ci ne sera effectif qu’après un délai de réflexion, délai pendant lequel bien des choses vont arriver.

Ce film porte donc le message paradoxal d’une rupture en douceur où tout se fait tranquillement et dont la grammaire du film rend compte à travers des mouvements de caméra lents, des séquences étirées, de très beaux plans fixes, une lumière douce et des couleurs harmonieuses… Le scénario prend également le temps de nous présenter simplement dans leur quotidien les personnages, tous magnifiquement interprétés, par le biais de leurs réflexions, leurs actions, leur intérieur, tout en laissant certaines choses à l’état d’indices.

Bref, un film apaisé, apaisant, une réflexion sur l’amour, la solitude, le sentiment d’abandon, de perte, mais aussi le besoin de reconnaissance, et qui nous présente une image de la société iranienne inhabituelle pour nos yeux d’Occidentaux. Un plaisir de cinéma.

L.S.

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La critique de L. Schérer

Cinq ans après avoir été victime d’un kidnapping dans L'enlèvement de Michel Houellebecq, l’écrivain  inénarrable est déposé par l’un de ses ravisseurs au centre de thalassothérapie de Cabourg. Il y passe des journées solitaires, soumis à un régime alimentaire strict et à l’interdiction de boire une goutte d’alcool. Heureusement, il croise au détour d’une cigarette clandestine Gérard Depardieu, lui aussi en cure. Pas fou, l’acteur confie avoir emporté « quelques munitions » et invite Michel à siroter un verre de rouge dans sa chambre. Après cette soirée bien arrosée, les deux compères ne se quittent plus et partagent divers bains de boue et séances de cryothérapie, mais surtout des longs discours sur la mort, la résurrection des corps, la politique…

Le réalisateur, Guillaume Nicloux, s’amuse de la confusion entre la fiction et le réel que provoque la vision de Michel Houellebecq et Gérard Depardieu dans ce que le spectateur pense être leur « habitat naturel », fait de provocation, de boisson, de drague, de pessimisme. Pourtant, les deux célébrités sont d’abord  deux Laurel et Hardy en peignoir, mêlés à une grotesque nouvelle histoire de disparition, celle de Ginette, maîtresse de la maison dans laquelle Michel fut séquestré.

Thalasso, on s’en doute, est une suite d’improvisation des deux acteurs, qui se donnent à cœur joie dans l'exercice. Leurs réparties donne au film un souffle majoritairement comique, voire franchement jubilatoire, et à d’autres moments, leur cynisme laisse échapper des pensées plus noires. Au plus près de ses sujets, Guillaume Nicloux filme la chair, osseuse pour l’un et grasse pour l’autre, les détails des corps des vedettes mis à nus dans des situations qui leur sont inconfortables donnant ainsi l’opportunité au spectateur de rentrer dans l’intimité de l’un des plus grands acteurs du cinéma français et de son homologue littéraire. De cette position de voyeur on se délecte, on rit, et on éprouve surtout une grande tendresse.

 

S.D.

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Lumière sur Roubaix un soir de Noël, tandis que le commissaire Daoud (Roschdy Zem, magistral) règle les affaires courantes : voitures brûlées, viols, disparitions. La découverte du corps inanimé d’une vieille dame dans un lotissement voisin va particulièrement attirer l’attention de Daoud et de sa dernière recrue, Louis (Antoine Reinartz). Alors que le commissaire impressionne par son calme et sa réserve, le jeune lieutenant se laisse facilement déborder par la colère et le doute. Mais ensemble, ils partagent l’obsession de la vérité et soupçonnent Claude et Marie (Léa Seydoux et Sara Forestier), les deux étranges voisines de la défunte, d’être à l’origine du crime.

Cinéaste romanesque et cérébral, Arnaud Desplechin attise la curiosité lorsqu’il décide de s’attaquer au genre très codé du film policier. Les premières minutes en remplissent parfaitement le cahier des charges, les interrogatoires s’enchaînent, on y retrouve l'éternel personnage du commissaire solitaire et implacable qui gagne à tous les coups, jusqu’à l’arrivée d’une affaire qui lui va d’emblée lui donner du fil à retordre. Mais soudain le temps s’arrête, et les protagonistes, au lieu de se dévoiler comme de coutume, s’opacifient, et l’enquête cohabite avec le portrait de la ville de Roubaix dont le cinéaste est originaire. Voisine de Lille, la cité du Nord a troqué son titre de reine du textile contre celui de championne du Pôle-emploi et demeure l’une des plus pauvres de France. Claude et Marie en sont la représentation. Les deux jeunes femmes, sans travail, mère célibataire pour l’une, vivent à deux dans un appartement insalubre et dans une insécurité permanente mais unies par l’amour et la protection qu’elles s’apportent. Pour Daoud et son équipe, elles sont les coupables idéales, motivées par la précarité et l’envie d’en finir avec la vie crasseuse qui leur est destinée. Ce qui importe le commissaire ce n’est pas tellement la faute mais le mobile qu’elle dissimule. Roubaix devient l’image d’un monde infâme, où les optimistes comme Louis sont perdus d’avance, où les malheureux s’accusent les uns les autres, et où il fait gris presque éternellement. C’est à cela qu’Arnaud Desplechin par l’intermédiaire de Daoud riposte, faisant d’un fait divers (qui eut d’ailleurs véritablement lieu en 2002) une histoire profondément humaniste.

Ici la parole est strictement nécessaire, à l’inverse des bavardages (au demeurant souvent sublimes) des récurrents Paul Dédalus et autres Ismaël Vuillard des précédents films de Desplechin. A l’image de l’obsession des policiers pour le mot exact (on sait combien les dépositions doivent être précises), les dialogues annexes à l’enquête sont eux aussi sans fioritures. C’est lors d’une scène finale de reconstitution que la mise en scène rejoint l’écriture, alors que les coupables présumés rejouent inlassablement la scène du crime, sous les yeux affutés des justiciers en recherche de l’angle et de la position justes des corps.

Roubaix, une lumière est au premier abord un objet surprenant lorsque l’on connait la filmographie de son auteur, puis se construit délicatement au fur et à mesure que son sujet se déploie, restant finalement fidèle à son regard lumineux et éclairé sur le contemporain.

 

S. D.

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Don quichotte croyait à la véracité des histoires racontées dans les livres, Dana et Zana croient en la véracité des images. Après avoir visionné un film de super héros ces deux jeunes kurdes d’Irak de 10 et 6 ans sont persuadés que Superman vit en Amérique, et qu’il va résoudre tous leurs problèmes. Alors les deux frères quittent leur état de cireurs de chaussures, et décident de partir à dos d’âne pour rejoindre le pays de leurs rêves.

Le réalisateur Karzan Kader, Suédois d’origine kurde qui a fui l’Irak en 1991 à l’âge de 8 ans, s’est souvenu des images de son enfance pour réaliser son premier long métrage de fiction, Bekas, un film d’apprentissage, où deux frères orphelins apprennent que s’ils restent unis et aimants l’un avec l’autre, rien ne peut les séparer.

C’est un film tendre, même s’il apparaît que la société irakienne ne l’est pas (les adultes tapent beaucoup sur les enfants, et les enfants entre eux par mimétisme). Les deux jeunes acteurs jouent à la perfection les deux frères qui s’aiment, se disputent, se réconcilient, et surtout tiennent l’un à l’autre plus qu’à tout autre chose. Il s’agit donc d’une comédie réussie et non d’un énième film sur la guerre et ses conséquences tragiques. Les soldats sont là en toile de fond, les ruines sont vues au passage, et même la mort des parents de ces deux jeunes garçons fait partie de l’ordre des choses. À travers des situations pour le moins cocasses, le cinéaste porte donc un regard attendri sur ce qui fut le monde de son enfance, mais sans nostalgie, montrant une réalité avec laquelle les habitants doivent apprendre à vivre. C’est à cette réalité là que nos deux héros devront se confronter pour tenter de réaliser leurs rêves.

Il s’aide pour cela d’une magnifique photo, le cinéaste pratiquant avec maestria l’art du cadrage, tant dans les plans d’ensemble qui captent de magnifiques paysages que sur les plans rapprochés qui donnent toute l’émotion qui parcoure le film.

L.S.

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Un savant fou, ou plutôt un fou savant (Robert, interprété par Patrick Larson) se passionne pour l’étude des sons et de leur influence sur le psychisme des individus. Et là, Bingo ! Il réussit à trouver la fréquence hypnotique absolue qui lui permet de diriger son entourage. Il se sert bien sûr de cette découverte à de mauvaises fins, afin d’assouvir ses désirs de puissance et de jouer au dieu. Comme Robert le dit lui-même : « les possibilités sont vraiment infinies ».

Il élargit donc peu à peu son champ d’activité, famille, voisins, (le couple Linn et Simon, joués par Izabella Jo Tschig et Per Löfberg) relations (enfin le peu qu’il en a, plutôt des visites importunes), pour finir par le monde entier.

Par ce huis clos de science-fiction (si cette caractérisation vous semble étrange, vous êtes sur la bonne voie...) le réalisateur suédois de Antonio Tublen se moque méchamment de ceux qui pensent qu’un régime autoritaire et éclairé serait la solution politique aux maux de la société. Un film sombre, au sens propre comme au figuré, de nombreuses scènes se déroulant dans une cave ou à rideaux tirés, porté par un parfait jeu d’acteur très sobre à dessein, qui ne laisse transparaître aucune émotion. Oscillant entre cynisme absolu, humour très noir et sordide affiché, LFO : The movie est une fable sur la fascination du pouvoir et la dénonciation de ceux qui sont en capacité d’en abuser.

L.S.

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Deuxième long métrage du réalisateur italien Valerio Mieli, Ricordi ? interroge son spectateur. Te souviens tu ? demande le titre de ce très beau film baroque, poétique, baigné dans une atmosphère fellinienne, et tout en mouvements. C’est un film nostalgique placé sous le signe de la subjectivité.

Deux personnages, une fille solaire, toujours gaie (Linda Caridi), rencontre un homme lunaire, frôlant la dépression, renfermé, un être voué au spleen, d’une ténébreuse beauté (Luca Marinelli). Le coup de foudre est immédiat lors d’une fête et un couple se formera assez longtemps pour élaborer des souvenirs communs peu à peu brouillés et interprétés.

Le film est construit dans un monde où le vrai ne s’oppose pas au faux, où la subjectivité règne et avec elle l’imprécision, le souvenir flou dont on ne garde que ce qui nous semble le plus beau, le plus poétique, le plus impressionnant au sens pictural du terme.

Le cinéaste pose la question de l’influence de ce qui constitue une psyché (imagination, caractère, intellect…) sur le souvenir et s’interroge à la fois sur la formation des réminiscences et les conséquences des souvenirs sur les actions présentes. Il s’attaque donc à un problème ardu, qui peut faire penser à celui de la poule et de l’œuf.

A travers de superbes plans, des séquences au rythme lent, de nombreuses questions sont posées : quelle valeur donner aux souvenirs, à leur véracité, leur beauté, leur prégnance ?

Faut-il les regretter, chercher à s’en débarrasser, se laisser envahir par eux, les repousser ?

Peut-on vivre dans le présent ? Qu’apprendre du passé ? Comment envisager le futur ? Les réponses à ces questions sont d’autant plus délicates à obtenir que rien n’est tranché, chacun a son point de vue et en change, influencé par l’autre membre du couple. Chacun fait comme il peut ou comme il veut avec sa propre mémoire ou perception.

On peut se sentir déboussolé par les changements de point de vue et ces alternances de souvenirs et de présent. Cependant, le montage remarquable fait que l’on n’est jamais perdu et que l’on peut goûter à plein et sans perdre le fil la poésie qui imprègne ce film fascinant.

L.S.

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L’Emmurée Vivante est l'un des derniers giallos (thriller italien à la frontière du cinéma policier, du cinéma d'horreur et de l'érotisme) de Lucio Fulci qui reviendra ensuite au genre dans les années 80 pour une version plus putassière et violente avec l’Éventreur de New York. Ce dernier film comme le Ténèbres de Dario Argento témoigne alors d'une industrie du cinéma italien qui essayait d'imiter les slashers américains comme Vendredi 13. Dans L’Emmurée Vivante, Fulci peut s’appuyer sur une actrice américaine de renom, Jennifer O'Neill qui jouait dans Un été 42 et Rio Lobo et qui est venue en Italie comme de nombreux acteurs américains pour se relancer et toucher un confortable cachet.  Son interprétation est habitée et donne beaucoup de force au film. À ses côtés, Gabriele Ferzetti et Marc Porel qui jouait le prêtre dans La longue nuit de l’exorcisme sont plutôt bons. À ce titre, c’est réellement le dernier film ou Fulci soigne un tant soit peu la direction d’acteur avant de se tourner petit à petit vers un cinéma peuplé de visions d'outre-tombe où l'humain se résume seulement à de chaire putride.

L’ouverture du film est un rappel de la fin de La Longue nuit de l’exorcisme avec une scène de suicide assez semblable. Cette introduction aux effets spéciaux bricolés annonce les dérives gore à venir du réalisateur italien. L’Emmurée vivante est réellement le film où Fulci développe une nouvelle manière de filmer qu’il adoptera ensuite pour ses films de morts-vivants. Cette évolution esthétique est particulièrement visible dans les scènes d’emmurement où le cinéaste abandonne sa mise en scène esthétique et soignée de ses précédents giallos pour adopter un style viscéral avec un découpage heurté qui s’appuie sur une série de zooms intempestifs.  Fulci ne recherche plus le beau, mais veut par sa réalisation donner littéralement vie à un univers mortifère dénué d’espoirs, où il y a une totale absence de couleurs. Ainsi, L’Emmurée vivante abandonne petit à petit les couleurs vives pour nous proposer dans son dernier tiers une image devenue presque monochrome. Les teintes primaires comme le rouge ou le jaune sont alors identifiées aux objets qui renvoient à priori à un passé révolu.

Le film s’appuie sur un scénario plutôt bien écrit et entièrement construit autour d’une séquence finale qui fonctionne toujours aussi bien 40 ans après. Le film est également porté par une excellente bande originale qui contient l’un des plus grands thèmes du cinéma de genre italien. Une ritournelle coécrite par Fabio Frizzi et composée de 7 notes qui donnera le titre italien du film : Sette note in nero. Un morceau qui a un rôle dramaturgique essentiel dans le film que je ne vous dévoilerai pas ici.

Moins définitif que Le venin de la peur et La Longue nuit de l’exorcisme, L’Emmuré vivante est seulement un très bon film. À noter que ce long-métrage marque le début d’une assez longue collaboration entre Fulci et le scénariste Dardano Sacchetti ainsi que le compositeur Fabio Frizzi.

Mad Will

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Ah ! Le venin de la peur, ce long-métrage qui me faisait tant rêver alors que je faisais mes premiers pas dans le giallo italien (thriller à la frontière du cinéma policier, du cinéma d'horreur et de l'érotisme) après avoir découvert la trilogie animale de Dario Argento. Un long-métrage présenté par son réalisateur comme un long rêve éveillé qu'il aurait voulu conclure par l’arrivée d’un assassin échappé du monde des songes. Avec son titre italien Una lucertola con la pelle di donna (un lézard à la peau de femme), le film s’inscrit dans l’explosion des thrillers avec des titres alambiqués qui envahirent les écrans après le succès de L'Oiseau au plumage de cristal et du Chat à neuf queues d’Argento.

Par rapport à ses premiers pas dans le giallo dans Perversion Story, Fulci s’inscrit ici véritablement dans le genre avec un meurtrier qui recourt à l’arme blanche pour exécuter une jolie femme. Il n’oublie pas non plus de recourir à une pincée de psychanalyse avec son héroïne Carol qui se rend chez son patricien. Pour autant, par rapport à Bava et Argento, Fulci réalise un film plus onirique et violent tout en usant de l’érotisme de façon plus marquée. Ainsi le long-métrage commence par une scène fantasmatique où l'héroïne se retrouve dans un train bondé de gens nus, avant de se retrouver en compagnie de sa voisine dans une scène de saphisme proche du cinéma érotique et qui se conclura par un coup de poignard. Réalisé par un cinéaste dont les derniers films d'horreur seront littéralement des cauchemars, son Venin de la peur montre déjà son goût pour l’onirisme et le surréalisme au détriment de la dramaturgie classique dans les scènes où le spectateur partage les visions de l’héroïne. De même, Fulci flirte très brièvement avec le gore comme dans cette scène de vivisection où il s’attarde sur les dépouilles des chiens éventrés. Une vision qui annonce son goût pour la chair et les viscères dans ses films d’horreur comme L’Au-delà.

À l’instar de La longue nuit de l’exorcisme ou de Perversion Story, Fulci peut s’appuyer sur un casting solide où l’on retrouve l’ancien mannequin Florinda Bolkan qui reviendra devant la caméra de Fulci pour La Longue nuit de l’exorcisme.  À ses côtés, nous avons le héros de Perversion Story, Jean Sorel qui joue à la perfection un personnage intéressé qui s’avère lâche et sans envergure.  Enfin, le vétéran Stanley Baker vu dans Les Canons de Navarone, est aussi excellent dans le rôle d’un père qui essaye de gérer les délires de sa fille et sa carrière politique.

Le venin de la peur est un film ou la réalisation de Fulci n’est pas loin d’égaler la maestria d’un Dario Argento. Il reprend ici les expérimentations de Perversion Story qu’il pousse à leur paroxysme. Il fétichise les objets, utilise le split-screen (écran divisé) et use d’angles de caméra qui déforment la perspective pour construire un univers dans lequel le spectateur perd pied entre le réel et le rêve. Enfin, le final du long-métrage se joue avec malice des codes du giallo afin de nous dire que l'humain est un être faible qui se fourvoie toujours. Un métrage nihiliste de la part d’un réalisateur qui se complaît à filmer la descente aux enfers et la souffrance de ses protagonistes. Le venin de la peur est tout simplement l'un des meilleurs giallos jamais tournés !

Mad Will

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Perversion Story a souvent été considéré comme la première incursion de Lucio Fulci dans le giallo (thriller à la frontière du cinéma policier, du cinéma d'horreur et de l'érotisme). C’est en effet un film charnière dans la carrière d’un réalisateur qui a commencé dans la comédie dans les années 60 et qui s’attaque au thriller en 1969 avec ce long-métrage. À noter que Fulci réalisera la même année un film historique Liens d'amour et de sang (Beatrice Cenci) qui ne rencontrera pas son public alors que ce drame féministe est l'œuvre préférée de son cinéaste. Noton aussi que Perversion Story a été écrit par Fulci avec l’aide de Roberto Gianviti qui collabora aux films du maître comme Le venin de la peur.

Si on qualifie Perversion Story de giallo c’est en raison du maniérisme dont fait preuve Fulci dans sa mise en scène plutôt que pour un scénario à la Columbo où l’on ne retrouve pas de tueur ganté s'attaquant à de jeunes femmes. Ici, Fulci marche plutôt dans les traces d’Hitchcock et de son Vertigo en plaçant son action à San Francisco, tout en nous donnant à voir deux femmes qui, malgré leur couleur de cheveux différente, semblent être la même personne.

On retrouve ici déjà le goût pour le macabre du réalisateur avec cette séquence d’amour où le héros projette inconsciemment des images de sa femme morte sur le corps de la jeune stripteaseuse. Mais Perversion Story est surtout un exercice de style où Fulci fait preuve d’un sacré talent de plasticien avec des cadrages magnifiques, et une lumière toute en clair-obscur qui dénonce une société en apparence civilisée où chacun dissimule une personnalité noire et déviante. Enfin, comme souvent chez le maître dont la mise en scène au fur et à mesure des années ira vers l’abstraction, il ne porte aucune intention aux dialogues et c’est bel et bien sa caméra qui est le moteur de l’action et fait avancer le récit. C’est ainsi que lorsque l’on regarde le film une seconde fois, on remarque que dès l’ouverture, Fulci, par le biais de la profondeur du champ et de ses cadres parfois tarabiscotés, nous donne les clefs de l’histoire.

Du point de vue de la distribution, on retrouve Marisa Mell dont la beauté fulgurante avait déjà marqué les fans du cinéma italien avec l’extraordinaire Danger Diabolik. À ses côtés, nous avons Jean Sorel qui commença sa carrière dans le cinéma français et qui joua beaucoup en Italie dans les années 60 et 70. Un acteur vu chez Sidney Lumet, Visconti et Vadim et qui retrouvera Lucio Fulci pour Le Venin de la peur.

Premier giallo de Fulci, Perversion Story n’est pas le meilleur film de son auteur en raison d’un scénario attendu même si le maestro nous offre une réalisation de haute tenue et une photographie pop absolument splendide. Perversion Story  témoigne surtout du talent d’une génération de cinéastes italiens qui essayaient de faire des films avant-gardistes alors qu’ils étaient dans le cadre d’une commande faite par un producteur qui voulait avant tout vendre un film d’exploitation. Un exemple que devraient suivre les jeunes réalisateurs actuels sans génie qui signent à tour de bras des films d’horreur sans âme. À noter que la racoleuse affiche d'époque sous-entend que nous avons à faire à une réalisation érotique alors qu’en réalité, le film est un policier particulièrement réussi.

Mad Will

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Commençons donc cette revue des films de Lucio Fulci avec tout simplement son meilleur long-métrage. Un excellent thriller dont le titre français La Longue nuit de l’exorcisme n’a strictement aucun rapport avec un récit qui n’évoque jamais la possession. Le réalisateur italien reprend ici les codes du giallo italien avec ces policiers impuissants, le tueur dont on ne connaît pas l'identité, et les victimes innocentes. Sauf qu'ici Fulci réinvente totalement le genre, en déplaçant l’action en pleine campagne alors que les thrillers italiens se passaient en ville. De la même manière, ce ne sont plus des femmes qui sont les victimes, mais des enfants. Enfin, Fulci use du hors champ lors des meurtres alors alors que le giallo propose avant tout des scènes de meurtre esthétiques et sadiques.

Quand on connaît la période gore du cinéaste italien où le visuel prime sur les acteurs, on est frappé par la qualité de l'interprétation dans La Longue nuit de l’exorcisme. Fulci n'aimait pas beaucoup les acteurs et parfois se refusait à les diriger. Pourtant ici, ils sont tous excellents à commencer par le charismatique Thomas Millan dans le rôle d’un journaliste loin d'être idiot, mais qui agit avant tout pour avoir un scoop. À ses côtés nous avons Barbara Bouchet, citadine perdue dans ce village, ancienne toxicomane qui use de sa plastique comme instrument de pouvoir même sur les plus jeunes habitants du village. Enfin, magie des productions italiennes de l'époque, Georges Wilson apparait dans le film dans le rôle d’un étrange ermite perdu dans la forêt. À leurs côtés, nous avons deux acteurs déjà vus dans des films du maestro italien, le sémillant Marc Potel de l’Emmurée Vivante et Florinda Bolkan, l’héroïne du Venin de la peur qui change ici de registre avec le rôle d’une recluse habillée de haillons et connue sous le nom de la sorcière.

Il a été souvent dit que Fulci avait peu de tendresse pour l’être humain, mais rarement le réalisateur transalpin n'a été aussi loin dans le nihilisme que dans ce film où tous les personnages sont de véritables salauds. Même les enfants ne trouvent pas grâce à ses yeux en raison de leur volonté d’imiter les horreurs faites par les adultes. L’homme est ici un monstre qui utilise l’autre pour satisfaire ses bas instincts même s’il se drape parfois d’une fausse morale, comme le personnage du prêtre. Seule la recluse de la société qui se fait appeler la sorcière trouve grâce à ses yeux, mais elle se fera tuer sauvagement par une bande de villageois rétrogrades. Une séquence particulièrement violente dans un film pourtant assez avare en effets sanglants. Le réalisateur nous la montrera en effet agonisante sur le bord de la 4 voie qui contourne le village. Mais le plus terrible dans cette scène n’est pas l’hémoglobine versée, mais ces touristes dans leur voiture qui font mine de ne pas la voir et la laissent crever, car ils sont pressés d’arriver à la mer pour griller comme des sardines.

Enfin, le film est porté par une mise en scène d'une élégance rare et d’une grande sobriété. C’est une oeuvre maîtrisée visuellement qui compte de splendides séquences sous la pluie qui rappellent beaucoup le travail d’un Bong Joon Ho sur Memories of Murder. 

La Longue nuit de l’exorcisme est tout simplement un chef-d'oeuvre du cinéma italien dans la lignée d'un Elio Petri ou d’un Pasolini.

Mad Will

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