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La critique de madwill

Voir un film de Tsui Hark au cinéma est toujours un évènement. En effet, le maître hongkongais n’a jamais cessé durant sa longue carrière de nous proposer des pièces maîtresses en matière de réalisation. Se renouvelant sans cesse, doté d’un sens du cadrage et du montage phénoménal, le maestro (et il mérite bien ce terme) a plus d’une fois fait chavirer mon petit cœur de cinéphile.

Tsui Hark, c’est l’homme qui révolutionna le wu xia pian (film de sabre chinois) dans Zu les guerriers de la montagne magique en 1983, grâce à une esthétique novatrice reprise plus tard par Ang Lee (Tigre et Dragon) et consorts. C’est également lui qui fera évoluer le film de Kung Fu avec son magistral Il était une fois en Chine ou le polar avec le jouissif Time and tide. Mais réduire sa filmographie à ces quelques films fondateurs du cinéma asiatique n’aurait pas de sens. En effet ses longs-métrages tels que The Lovers et The Blade sont aussi des chefs-d’œuvre à voir impérativement.

Certains esprits chagrins avaient enterré le maître dans les années 2000, période pourtant essentielle pour ce cinéaste qui commençait à expérimenter les effets spéciaux numériques et autres technologies émergentes tels que la 3D. Si la suite de Zu en 2001 avait déçu, il faut avoir conscience que Tsui Hark réussira tout de même en quelques années à réinventer sa grammaire cinématographique pour exploiter pleinement les nouvelles techniques numériques et créer le cinéma de demain.

Celui qui avait bouleversé le cinéma asiatique dans les années 80 va proposer avec le premier Detective Dee en 2010 un film spectaculaire et totalement maîtrisé d’un point de vue technique. Après Il était une fois en chine, Hark lance une nouvelle saga autour d’une figure de l’histoire chinoise ayant réellement existé. Dès ce premier opus, il montre que la chine n’a plus rien à envier aux USA dans le domaine de la photographie et des effets spéciaux. Avec le deuxième volet 5 ans plus tard, il nous régale une fois de plus avec les aventures de son Sherlock Holmes à la cour de l’empereur de Chine avec une 3D qui reste la référence en matière de profondeur avec Avatar.

Le distributeur The jokers nous permet cette de découvrir cette année le troisième volet de la saga de Dee sur les écrans français et nous ne pouvons que les remercier tant le film de 2 h 30 est un concentré de cinéma qui met Hollywood KO. Après avoir vu ce film, n’importe quel blockbuster américain vous paraitra insipide, ennuyeux, laid et répétitif.

Le film débute avec la vile impératrice qui souhaite récupérer un sabre sacré donné par son mari à notre héros afin qu’il protège la Chine. Ce sabre magique aux pouvoirs fantastiques c’est le 7ème art qui, dans les mains de Hark, semble sans limite en quant à son potentiel. Le cinéaste façonne ainsi des estampes aux couleurs éblouissantes qui prennent vie devant nos yeux ébahis. Quant à la 3D, elle est d’une lisibilité extraordinaire avec une profondeur de champ dantesque. Grâce à elle, Tsui Hark redéfinit la notion même d’espace au cinéma, se jouant des perspectives comme aucun réalisateur ne l’avait fait avant lui.

De la même manière, si vous avez une salle 4DX près de chez vous (salle avec de la fumée, des odeurs, de la pluie et des sièges sur vérins), n’hésitez pas à tenter l’expérience. En effet, c’est l’un des films à mieux utiliser ce format.

Si Tsui Hark est maintenant produit par la Chine Populaire, il reste encore et toujours ce jeune homme rebelle qui avait bouleversé l’archipel Hongkongais avec sa trilogie du Chaos. En effet, même à 68 ans il ne peut s’empêcher de dénoncer la tyrannie à travers cette impératrice qui rappelle qu’un totalitarisme aussi rouge que le sang est encore au pouvoir en Chine. Enfin, à travers les talents d’enquêteur de Dee, il nous invite constamment à nous interroger sur la véracité des images. 

Une œuvre qui montre qu’il est toujours possible de concilier l’art et le divertissement. Tsui Hark signe tout simplement le meilleur blockbuster de ces dernières années.

Une fresque indispensable à voir absolument en 3D et au cinéma.

Mad Will

Ps : il n’est pas nécessaire d’avoir vu les deux premiers Dee pour apprécier et comprendre l’intrigue du film.

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La critique de L. Schérer

Vilnius, fin des années soixante. La petite Inga danse devant ses camarades qui lui envoient leurs éloges. Pour eux, « La Belle » c’est ce drôle de jeu auquel Inga excelle, tant elle se plaît à ensorceler ses amis de ses gesticulations gracieuses. Si tous ses copains sont sous le charme, ce n’est pas le cas du dernier arrivé dans le quartier, un petit garçon excédé par les manières d’Inga à qui il ne se prive pas de lui dire qu’il la trouve laide. En effet, il est spécifié dans le scénario que l’enfant est ingrat. Cela montre que les canons de beauté ont bien changé, car pour un spectateur moderne la petite frimeuse a tout d’un ange : visage rond, tâches de rousseurs, grands yeux bleus et cheveux blonds. Alors le monde de la petite reine s’effondre : elle doit revoir toutes ses considérations et apprendre à grandir.

Comme François Truffaut avec ses 400 Coups dix ans auparavant, le cinéaste lituanien Arūnas Žebriūnas filme le monde à travers les yeux des enfants. Ainsi, le film est constitué d’expériences et d’apprentissages : Inga découvre le coiffeur des dames, Inga contemple un tableau, Inga fait face à la solitude d’un chien qui attend son maître comme sa propre mère attend le retour d’un mari… L’attente est au centre du récit. La passivité des adultes contrebalance l’hyperactivité des enfants et plonge le film dans une sorte de torpeur agréable. L’agitation dans les cours des immeubles de Vilnius pendant la trêve estivale a quelque chose de paisible.

Pourtant, La Belle cache une dimension politique, celle d’un pays sous l’occupation soviétique. L’omniprésente attente prend alors une toute nouvelle signification, celle d’un peuple en quête de liberté.

La Belle, tourné en 1969 était encore inédit sur les écrans français. Très court (1h06) mais enivrant, le film est comme une comptine qu’on ne se lasse jamais de réentendre.  

S.D.

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La critique de madwill

À l’occasion de la sortie de Ready Player One sur supports numériques, je vous propose ce jeudi un retour sur un film aussi rafraîchissant qu’un mojito en pleine canicule qui a profondément marqué Ernest Cline, l’auteur du roman original qui a inspiré le film de Spielberg. Méconnu en France, le long métrage Profession Génie aka Real Genius est un titre fondateur pour la culture geek. Pour les plus anciens d’entre vous, voici la définition forcement restrictive que donne l’honorable Larousse du phénomène "geek" : « Fan d’informatique, de science-fiction, de jeux vidéo, etc., toujours à l’affût des nouveautés et des améliorations à apporter aux technologies numériques. »

Je vous invite donc sous ce beau soleil d’été à lancer votre playlist 80 sur Spotify. Fermez les yeux, imaginez-vous en veste en jean, un bandeau sur les cheveux et revenons sur un long-métrage réalisé durant la glorieuse décade des eighties qu'Hollywood ne cesse de recycler avec son Stranger Things ou bien encore Ça.

Le film met en scène un Val Kilmer à la sortie de l'adolescence qui n’a pas encore joué dans Top Gun. On peut même dire que le long-métrage qui nous occupe aujourd'hui avec ces geeks antimilitaristes est à l'opposé du manifeste patriotique qui le rendit célèbre aux côtés de Tom Cruise et Anthony Edwards. Dans Profession Génie, Kilmer est une fois de plus excellent dans leregistre comique qu'il avait déjà abordé avec son premier rôle d'importance au cinéma avec Top Secret, un bijou d’absurdité signé par le trio de cinéaste à l'origine d' Y a-t-il un pilote dans l'avion.

Sorti en 1985 aux USA, Profession Génie est symptomatique d’un Hollywood qui prend conscience de l’émergence du public geek. À la même époque des films comme Tron ou Starfighter prennent pour sujet l’informatique émergeant. Dans les années 70, un ordinateur est aussi grand qu’une chambre de bonne sous les toits de Paris et son utilisation est limitée à l'armée et aux facultés américaines. Mais avec le lancement du Macintosh 128K en 1984 avec son interface graphique et sa souris, l'informatique pénètre les foyers et devint un objet du quotidien, intégrant la culture de masse au même titre que le walkman.

Rassurez-vous Chacun Cherche Son Film n’est pas devenu Science et vie Junior, mais il était essentiel de rappeler que Wargames, Profession Génie ou la série Les Petits Génies (diffusée sur France 3) étaient des objets culturels qui reflétaient leur époque. De la même manière, pour comprendre l’impact de Profession Génie aux USA sur des artistes comme l'auteur de Ready Player One, il faut bien bien prendre conscience que la représentation des geeks dans ce film est novatrice à l'époque de sa réalisation. En effet, les  passionnés de technologie voir de science avaient été montrés jusqu'alors comme des binoclards aux cheveux sales, obsédés par Dongeons et Dragons et dont la vie sexuelle se limitait à des tendinites du poignet.

En prenant un Val Kilmer au physique juvénile, mais avantageux, noua avons déjà un changement en termes de présentation. Mais surtout le film est un manifeste pour la différence rompant avec l’habituel scénario où le geek doit se transformer en un personnage normé pour être accepté par la société (Grease et des centaines d’autres films sur le même modèle). On comprend don l’impact du film pour une communauté qui avait l'impression d'être pour une fois respectée et même mise en valeur à la place des habituels joueurs de football américain gavés de protéines ou des pimbêches sur le bord des terrains dont le cerveau semble aussi léger que leurs pompons.

Le film propose des scènes teintées d’un humour absurde assez original et jamais moqueur. On se rappelle ainsi de la piste de ski improvisée dans les couleurs de l'internat ou du personnage d’étudiant qui vit depuis 20 ans dans les sous-sols et passe par les placards des chambres de la faculté pour retrouver son antre où il essaye de pirater une loterie.  Une douce folie émane du script qui s’emploie à nous offrir un joli discours que l’on pourrait résumer par : « soit ce que tu veux et pas ce que la société attend de toi ». Une vision qui est en totale rupture avec l’Amérique belliqueuse et stéréotypée des héros reaganiens dont les biceps huilés avaient envahi les écrans. Profession Génie est un film juste et touchant qui offre la possibilité à chacun d’écrire sa propre histoire en dehors des normes imposées par la société.

Plaisant, regorgeant de dialogues amusants comme dans ces échanges entre le professeur de la faculté et les ouvriers qu'il méprise, Profession Génie est une date marquante concernant la représentation du geek à l’écran. Enfin, et ce n’est pas pour me déplaire, le long-métrage nous dresse un portrait peu reluisant des militaires américains aux mains de consortiums industriels.

Sympathique, idéal en période festival, un film peu connu en France qui est devenu une pièce essentielle de la culture geek de l’autre côté de l’Atlantique. À voir ou revoir !

Mad Will

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La critique de L. Schérer

Quatre ans après Winter Sleep, sacré d’or lors de la 67eme édition du festival de Cannes, Nuri Bilge Ceylan a fait cette année une apparition plus timide sur la Croisette. Projeté en dernière séance, Le Poirier Sauvage n’a pas su conquérir le Jury de Cate Blanchett. Peut-être jugé trop bavard, trop long, trop académique.

            Pourtant, les trois heures huit investies par le cinéaste turc filent, et nous emportent à nouveau au cœur de l’Anatolie où revient Sinan, fraichement diplômé à Istanbul. De retour dans son village natal, le jeune homme est à la recherche de 2000 livres pour éditer son premier essai. Il ne peut compter sur sa famille, dont la situation financière problématique ne va pas en s'améliorant, car chaque sou continue d’être dilapidé au jeu par le père.

            Au détour des rues et des champs, Sinan retrouve les gens qu’il a aimé : une fille bientôt mariée, des amis imams et un écrivain renommé. De ces rencontres naissent de longs dialogues sur l’amour, la religion, la liberté.

            Partant du récit classique du retour de l’enfant au pays, Nuri Bilge Ceylan déploie toutes ses qualités de portraitiste pour décrire une fois encore la « Turquie profonde » confrontée au jugement parfois injuste du citadin Sinan. Si le jeune homme apparait d’abord comme une voix raisonnée, il peut aussi devenir un personnage antipathique par son mépris de la province. Il s’oppose alors à celui dont il ne supporte plus les fantaisies, son père, qui, malgré son détachement envers sa famille, est un personnage plutôt sympathique, un joyeux drille illuminé, un homme de la campagne, à qui on n’ose pas reprocher d’aimer son chien et sa cabane.

            Le poirier sauvage est un arbre solitaire, déformé, mais dont les fruits sont excellents. Il donne son nom au film et également au premier livre de Sinan, l’aspirant écrivain. L’image apparait alors comme évidente : le vieil arbre repoussant mais fructifère est ce passé honteux et cette famille embarrassante qu’on se doit de perpétuer.

            Un film intense, de toute beauté formelle et visuelle, à ne pas manquer.

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La critique de madwill

Ultra Rêve est la riche idée d’associer trois courts-métrages de quatre réalisateurs français : After School Knife Fight du duo Caroline Poggi/Jonathan Vinel (Tant qu’il nous reste des fusils à pompe), Les Iles de Yann Gonzalez et Ultra Pulpe de Bertrand Mandico.

After School Knife Fight ouvre la danse, bien plus dans la retenue que ses deux successeurs. On y retrouve quatre amis qui forment un groupe de rock, et se réunissent pour la dernière fois avant le départ de la chanteuse Laetitia, qui part faire ses études à Paris. C’est dans une clairière que la bande se retrouve, et que l’un d’entre eux dévoile en off ses sentiments amoureux pour celle qui les quitte. Pas de folie visuelle comme chez Gonzales ou Mandico mais une semblable faculté à associer le désir et l’amour à une grande nostalgie. C’est simple mais c’est très beau, et ça reste dans le cœur comme une chanson triste.

Aves Les Iles, Yann Gonzalez (qu’on se réjouit de retrouver aussi vite en salle après Un couteau dans le cœur) dessine plusieurs tableaux érotiques où de jeunes personnages nus s’entremêlent sous la menace d’une créature monstrueuse (dessinée par Bertrand Mandico) qu’ils devront apprendre à aimer. Le sexe (gay, hétéro ou trans) et la mort, toujours au cœur de l’œuvre de Gonzalez, apparaissent ici comme un songe, peut-être celui du personnage de Sarah Megan Allouch qui écoute les gémissements des autres pour créer son propre désir. Les Iles exhibe les amants dans une forêt de voyeurs, jusqu’à une scène de théâtre, pour en faire une ode ultime à l’érotisme.

L’érotisme magnifié se poursuit dans Ultra Pulpe, le dernier court-métrage de la sélection, sans doute le plus fou, dont il est difficile de parler tant sa singularité ne répond qu’à une perception la plus personnelle du désir… On y distingue deux amantes sur le déclin, Apocalypse et Joy, l’une actrice, l’autre réalisatrice, auteure d’un film fantastique de fin du monde. Un mélange de rites étranges, de folies de cinéma (décors extravagants, pellicule sans fin) dont on ne sait déterminer les contours (où est le studio ? où est le réel ?). On y retrouve Vimala Pons, Lola Creton et Pauline Lorillard, échappées des Garçons Sauvages pour s’habiller de leur plus grande sensualité, prises au piège des excès de la réalisatrice-sorcière, telles des Barbarella prisonnières de l’Excessive Machine.

S.D.

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La critique de L. Schérer

Audrey se fait larguer par Drew, avant d’apprendre qu’il est en réalité un agent de la CIA vivement recherché. Alors que celui-ci s’apprête à rendre son dernier souffle, il confie à son ex une mission de la plus haute importance : se rendre à Vienne pour y rencontrer un certain Verne et lui remettre un mystérieux paquet. Intriguée, Audrey embarque pour l’Autriche avec son alliée de toujours, sa meilleure amie Morgan.

Un peu longuet mais bien écrit et plutôt drôle, L’espion qui m’a larguée dispose d’un atout majeur : Kate McKinnon dans le rôle de Morgan, qui, par amitié et par goût de l’espionnage, suit Audrey dans sa mission. Cette petite blonde tonique, sans le sex-appeal et la notoriété de Mila Kunis, est pourtant la star du film. Elle y joue la classique gourdasse moins stupide qu’elle n’en a l’air avec une aisance admirable. Dans son flot de paroles parfait elle enchaîne les vannes, tandis que sa meilleure amie se contente de s’écrier « Oh my God ! » devant chaque situation compliquée.

Même si le genre n’est pas nouveau (Spy, Les Flingueuses) on sent depuis le scandale Weinstein la volonté de remettre les héroïnes féminines au goût du jour dans les grosses productions hollywoodiennes (Ocean’s 8 en dernier exemple).

Ici les hommes sont soit des traîtres soit des idiots. Le seul bienveillant d’entre eux a le bras dans le plâtre et ne peut être d’une grande aide aux deux novices. Face aux dangers les espionnes en herbe ne transforment pas leur féminité en arme, mais comme les hommes dans les films d’espionnage classiques, elles font usage de leurs méninges et aptitudes physiques. Leurs tromperies ne passent pas par la coucherie et, mise à part leur maquillage qui reste intact tout le long du film, leurs vêtements sont crasseux, leurs cheveux en vrac, bref elles cassent l’image de la James Bond Girl impeccable en toute circonstance.

Mélangeant humour et « vraie » action, L’Espion qui m’a larguée est une réponse très réussie à l’Agent 007 (l’Espion qui m’aimait !) et s’aligne brillamment dans la lignée des comédies américaines de Paul Feig.

S.D.

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La critique de L. Schérer

Tout est ordre et beauté, foot, jeunesse et plan de carrière dans la vie de Mario, l'athlétique blond aux yeux bleus, espoir de son club de football. Tout du moins avant qu'un grain de sable ne vienne enrayer cette chronique d'un succès annoncé : un nouveau joueur à la beauté plus latine intègre son équipe. D'abord jaugé comme un concurrent potentiel, le nouvel arrivant devient la pièce complémentaire d'un tandem d'attaquants que les entraîneurs semblent vouloir promouvoir en duo. Soucieux de son avenir professionnel, Mario se lie d'amitié avec le jeune homme sur le conseil de son coach. Pour son partenaire, en revanche, leur intimité croissante touche une corde plus sensible.

   Sobre et réaliste, le film du réalisateur suisse Marcel Gisler explore le fonctionnement et les valeurs du monde du football en mettant en scène un jeune homme pour qui la carrière de joueur de ballon rond est l'aboutissement logique d'une socialisation masculine réussie, mais dont les certitudes vont se trouver bousculées par la rencontre avec un garçon aux désirs différents. Tout l'intérêt du film est de scruter les conséquences du bouleversement intérieur, du doute existentiel qui naît, et ne pourra plus jamais s'éteindre, de la connaissance de ce nouveau possible. Le jeune espoir chute, écartelé entre deux mondes contradictoires, celui dans lequel il évolue depuis toujours, où il faut respecter les codes virils, et l’autre, qui lui est encore inconnu, où il faut se défier du regard des autres mais où il est permis d'être qui l'on veut. Le premier des mondes étant extrêmement rigide, c'est la tentation même du second que Mario va devoir dissimuler, tant qu'il n'a pas tranché. C'est toute une comédie des apparences qui commence alors, qui révèle au garçon l'artificialité des attitudes auxquelles il se prêtait auparavant sans se poser de questions, mais qu'il ne peut plus désormais adopter spontanément.

   Tragédie cornélienne moderne sommant son protagoniste de choisir entre la passion et le confort social et financier, le film émeut parce qu'il nous renvoie à toutes ces croisées de chemin où l'être humain est incité à sacrifier des espoirs sentimentaux sur l'autel de la raison professionnelle. Mario est une touchante histoire de vie.

F.L. 

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La critique de F. L.

Yu Guowei pourrait être un travailleur ordinaire perdu dans la masse des milliers d'ouvriers répartis sur les trois usines de sa ville du sud de la Chine. Mais il se distingue par son don d'observation hors du commun qui lui vaut le prestigieux surnom de « détective Yu ». Quand il apprend qu'un tueur en série sévit dans sa ville, il décide de prendre les choses en main en menant sa propre enquête en marge de celle du commandant qu'il admire.

   Une pluie sans fin joue avec les codes du film policier. Malgré la gravité du sujet, et l'atmosphère très pluvieuse de film à suspense (dans des décors industriels et ferroviaires de toute beauté), le ton dominant de la première partie est ainsi l'humour. Son protagoniste fait partie de la catégorie des inspecteurs Gadget, dont c'est la simplicité d'esprit qui s'avère par hasard précieuse conseillère dans la résolution d'affaires de meurtre. Cependant, même si cet anti-héros et ses méthodes très personnelles rendent d'abord le film plus comique qu'angoissant, leurs conséquences de moins en moins bénignes font croître progressivement le malaise, exhumant une couche plus profonde et plus noire de réflexion sur la propension de l'esprit humain à faire coller le réel avec ses fantasmes en abusant du biais de confirmation. A travers son protagoniste monomaniaque, sorte de Candide au pays du communisme, le cinéaste chinois Dong Yue interroge notre capacité à avoir la vision sélective, à nous obséder à faire exister dans le réel quelque chose qui n'existe (plus) que dans notre imagination et à l'inverse à rester aveugle à ce qui pourtant nous pend au nez. Situant le cœur de son récit à l'époque de la dénationalisation des usines, il dessine aussi ainsi l'allégorie de la cécité d'un peuple qui n'a rien vu venir et subit le changement sans réagir.

   Même s'il s'essouffle un peu dans sa deuxième partie, Une pluie sans fin est un premier film d'un aboutissement formel impressionnant, qui par l'originalité de son personnage principal, la beauté de ses décors et la précision de son découpage se hisse déjà à la hauteur de l'excellent Memories of murder de Bong Joon-ho. Comme son confrère, Dong Yue réussit le mélange détonnant de la gravité du sujet et de l'humour de la mise en scène. Un réalisateur à suivre !

F.L.

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La critique de madwill

Internée de force après avoir consulté une psychologue d’un centre médical à l’éthique douteuse, Sawyer Valentini (Claire Foy, reine de The Crown) doit cohabiter pendant sept jours avec des malades mentaux. Parmi le personnel médical, elle reconnaît David Strine, le harceleur qu’elle a fui en venant s’installer à Boston. Avec l’aide d’un autre détenu, la jeune femme tente de faire valoir ses droits pour échapper à l’asile et à ses détraqués.

Sawyer est-elle victime d’une machination ou réellement sujette à des troubles psychiatriques ? Steven Soderbergh brouille les pistes en présentant son personnage principal comme une jeune femme tourmentée sans être complètement dingo. Mais puisque que la folie rend fou, sa dégénérescence est quasi immédiate au contact des vrais malades. Sawyer devient alors un personnage auquel il est impossible de se fier, et le spectateur n’a d’autres choix que de sans cesse virer sa cuti.

Filmé à l’iPhone 7, tantôt façon caméra cachée, tantôt façon found footage, (procédé laissant penser à des images récupérées) Paranoïa redouble de réalisme. Comme nichée dans les recoins, sur les tables et dans les chambres d’un hôpital des plus déprimants, la caméra faussement de fortune (agrémentée de divers objectifs) saisi la folie au plus près.

A ce thriller des plus inquiétants, Soderbergh ajoute une dimension politique, en pointant du doigt le système médical américain à qui il reproche de s’inquiéter de sa santé financière avant celle des patients. Mais l’aspect sans doute le plus intéressant du film, est l’immersion totale au cœur du syndrome paranoïaque dont le délire de persécution peut faire partie. Sawyer est persuadée d’être harcelée par un dangereux psychopathe, qui, comme le suggère l’apparition de Matt Damon en conseiller de sécurité, pourrait utiliser les réseaux sociaux pour espionner sa proie.

Face à des acteurs encore peu connus du grand public, le spectateur est d’autant plus noyé qu’il n’a aucun visage à qui s'accrocher, si ce n’est ce rôle furtif de Matt Damon qui apparaît aussi vite qu’il disparaît, et à qui on a envie de crier « non, ne me laisse pas ! », avant de se retrouver comme Sawyer, abandonné au milieu de l’effrayant et déroutant Paranoïa.

S.D.

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La critique de madwill

The Party est la synthèse de la collaboration de deux génies de la comédie. D’une part, nous retrouvons Blake Edwards, maître du divertissement raffiné qui n’oublie jamais de façon détournée de critiquer ses semblables. Ce réalisateur œuvra pendant près de 40 ans à Hollywood signant des perles telles que Diamants sur canapé, Victor Victoria ou encore Boire et Déboires.  Sa mise en scène élégante nous a ainsi offert parmi les scènes les plus tordantes du 7ème art. Le cinéaste avait recours à l’humour contre la morosité ambiante et déclarait à ce propos: « J’ai eu une enfance pourrie. Le seul moyen de m’en sortir, c’était de trouver le côté comique de la tragédie, de chercher le bonheur dans ce qui me rendait malheureux ». The Party met en scène son acteur fétiche Peter Sellers. Comédien aux personnalités multiples,  son jeu d’acteur reposait avant tout sur le contrôle de son corps. Victime de plus d’une quarantaine d’attaques cardiaques, sa capacité à s’immiscer dans les rôles qu’on lui offrait fut vécue par Peter Sellers comme une malédiction. Souffrant d’addictions multiples et de troubles psychiques, ne vivant que pour son art, il était obnubilé par le travail de sa voix et de sa posture physique pour déclencher les zygomatiques des spectateurs.

The Party est  une incarnation du 7ème art où la mise en scène et le montage sont d’une incroyable précision et évoquent Jacques Tati. Le script du film ne faisait que 60 pages, mais les cadrages d'Edwards et la liberté d’expérimentation qu’il offre à Sellers dans le rôle d’un acteur indien perdu dans une soirée d’Hollywood ont définitivement plus d’impact qu’une centaine de pages de scénario.

The Party, ce sont des souvenirs d’éclats de rire. On se rappelle évidemment de cette séquence où une chaussure voyage dans toute la maison. On rit encore de ce serveur totalement alcoolisé ou d’un Peter Sellers avec son clairon en ouverture. Le film est une leçon de mise en scène, la caméra est placée exactement au bon endroit pour capter les actions comiques. Les dialogues sont réduits à leur plus simple expression. Edwards marche ici dans les pas d’un Hitchcock. Chaque plan communique avec le spectateur et crée une situation comique. De plus, Blake sait ménager son rythme au même titre que le maître de suspens qui usait des scènes-chocs, mais avec parcimonie pour ne pas amenuiser leur impact.

À l’image de sa bande originale signée Mancini, le film entretient de forts liens avec le jazz. Le réalisateur en chef d’orchestre dirige les improvisations des acteurs selon un canevas efficace qui permet à chacun de trouver sa place que ce soit le soliste surdoué Peter Sellers ou les autres comédiens voire les figurants qui participent également à la réussite du film.

Peter Sellers est magnifique en Hrundi V. Bakshi, il est l'incarnation d’une certaine pureté dans un Hollywood carnassier où il réussit à trouver l’amour avec une jeune actrice française. The party est une fête à ne pas manquer grâce à Splendor Films !  Bonne séance !

Mad Will

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