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La critique de L. Schérer

   Le Français s'inquiète généralement peu de sa forêt nationale dont il pense qu'elle n'est pas menacée puisque son taux de renouvellement est positif. Le documentaire de François-Xavier Drouet vient perturber notre sérénité sylvicole en démythifiant cette prétendue bonne gestion forestière à laquelle l'industrie du bois nous fait croire en braquant ses projecteurs sur le seul aspect quantitatif d'une replantation qui cache en fait une mono-typisation des forêts. Pour ce faire, il a filmé au travail les divers acteurs de cette filière économique qui, malgré sa matière première ligneuse, se calque de plus en plus depuis trente ans sur le modèle de l'extraction à flux tendu issu de l'industrie pétrochimique. Les images qui accompagnent les interviews des forestiers les plus productivistes montent éloquemment la malforestation si peu médiatisée qui en résulte.

   Loin de nous assommer en nous bombardant d'informations denses à un rythme effréné, le réalisateur prend le temps de laisser s'exprimer les différents forestiers et de filmer les forêts plus ou moins riches que leur mode d'exploitation produit. Le grand écran permet d'apprécier comme il se doit cette immersion forestière et d'être saisi par les images de coupes-rases qu'il a réussi à obtenir en se faufilant dans les rares brèches des nombreuses barrières que les acteurs de l'industrie forestière ont érigées sur sa route.

   Assortissant son cri d'alarme d'une mise en lumière des alternatives qui permettraient de transformer l'indignation en action, le documentariste n'oublie pas de braquer son projecteur aussi bien sur la résistance des agents de l'Office National des Forêts que sur l'organisation de simples citoyens pour acheter collectivement des terres forestières à préserver. On en sort alors avec la double envie d'aller se promener dans une forêt pas trop amochée et de participer à l'un de ces groupements qui veillent à en assurer la pérennité.

F.L.

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La critique de L. Schérer

Quelques secondes de panique et d'utilisation incontrôlée de sa force ont suffi pour faire basculer à jamais la vie d'Eric Gaubert (Serge Riaboukine) et celle de la mère de l'enfant qu'il a tué (Clémentine Célarié). Lorsqu'il sort de prison après vingt-cinq ans de réclusion, elle obtient une entrevue avec lui pour tenter de comprendre et enfin se reconstruire.

   C’est parce qu’elle a été touchée par un documentaire sur une famille pardonnant à l'assassin de sa fille dans le cadre d'un processus de justice restaurative que la journaliste et artiste plurielle Véronique Mériadec a souhaité faire ce film. Ne bénéficiant d’aucune aide financière pour concrétiser ce beau projet, elle a dû ruser pour alléger au maximum le coût du tournage, notamment en choisissant de tourner un huis clos dans une miroiterie.  Avec sa créativité et quelques néons de couleurs contrastées, elle a su tirer de son espace de tournage bourré de morceaux de verre et de vieux objets de magnifiques images suggestives..

   Dans une esthétique impressionniste à la Wong Kar Wai, elle tempère ainsi le face à face de la mère de la victime et du bourreau par un ballet de fragments d'objets colorés, qui évoquent à la fois le flou des souvenirs et la déchirure des deux âmes blessées. Si ce moment de confrontation où la parole peut enfin trouver la cible qui lui manquait est évidemment très écrit, c'est pourtant la richesse du langage visuel de Véronique Mériadec qui émeut le plus. En plus de l’utilisation de la longue focale pour offrir une étonnante diversité de points de vue à partir d'un unique décor, l'utilisation de séquences en super 8 pour évoquer le passé des personnages finit de donner à son film un charme artisanal et suranné.

   Cette forme pimpante qui force l'admiration offre un bel écrin à cette matière passionnante qu'est la justice restaurative, que Christiane Taubira a introduite dans la loi française en 2014. Dans une société où l'obsession sécuritaire et punitive domine, ce film qui montre une voie possible pour exprimer une juste colère tout en retenant les vannes du venimeux désir de vengeance fait beaucoup de bien à notre humanité. Brillant par son utilisation symbolique ingénieuse du décor et le talent de ses interprètes, En mille morceaux, parce qu'il est élégamment dénué de coquetterie et de grandiloquence, se hisse valeureusement au rang des grands petits films.

F.L.

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A sa sortie de prison, Zachary dit « Zac » retrouve sur le parking, avec une certaine déception, son éducatrice et non  sa mère. Pour ce gamin de 17 ans, pas de retour chez maman, mais au foyer dans lequel il a grandi, au quartier nord de Marseille. Aussitôt sorti les affaires reprennent, vente de shit, vol à l’étalage et visite chez les prostituées. Il tape dans l’oeil de Shéhérazade, malheureuse fille de joie qui suce son pouce entre deux passes. Elle accueille Zac enfui du foyer, dans la petite chambre insalubre qu’elle partage avec une collègue de la rue. Par motivation monétaire puis parce qu’il veut la protéger, Zac s’improvise proxénète, négocie les tarifs et déniche le client. Mais lorsqu’on s’approche de trop près de sa protégée, celui qui clamait « respecter les femmes mais pas les putes » perd les pédales et se retrouve mêlé à une dangereuse guerre de gangs.

Premier long métrage du prometteur Jean-Bernard Marlin (récompensé par l’Ours d’Or du court métrage pour La Fugue à Berlin), Shéhérazade est une immersion aussi belle que violente dans les nuits d’une jeunesse orpheline, à qui il ne reste que le crime pour subsister. Ni parent ni police n’ont les moyens (ou l’envie) de s’interposer entre les voyous, mais le cinéaste, lui, y parvient, en les dotant de sentiments suffisants à ce  qu’une autre vie leur soit possible. Love story en milieu hostile, documentaire sur les trafics de rue dans les méandres de Marseille, Shéhérazade se voit comme une fable non pas moralisatrice mais porteuse d’espoir, emmenée par des comédiens hallucinants (notamment Dylan Robert et Kenza Fortas) dont on devine qu’ils sont non professionnels et viennent eux aussi directement d’un trottoir ou d’un foyer.

S.D.

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Nouveau film du duo Gustave Kerven et Benoît Délépine, I feel good nous entraine dans une communauté Emmaüs du sud de la France.

            Jacques, joué par un Jean Dujardin en grande forme, cherche à faire de l’argent là où on le trouve, à savoir chez les pauvres. Le Jesse James de Lucky Luke ne l’aurait d’ailleurs pas contredit sur le fait que, pour les rapaces, plusieurs pauvres réunis cela font un riche.  On comprend qu’avec une arithmétique de ce genre son entreprise sera vouée à l’échec, c’est d’ailleurs tout le bien qu’on lui souhaite, tant le personnage est peu sympathique, suffisant et arrogant.  En effet, les réalisateurs s'amusent ici à se moquer de ce que pourrait être le pur produit de la start-up nation promue par notre dirigeant.

            Pourtant, et c’est là que l’on reconnaît tout l’art des réalisateurs, le film est toujours drôle, jamais amer, et humaniste jusqu’au bout. Yolande Moreau est une fois encore admirable, campant le personnage de Monique, sœur de Jacques et directrice du centre, en permanence le cœur sur la main, s’occupant de tout et toujours prête à rendre service.

            Mais surtout les vrais personnages du film sont les travailleurs de la communauté qui eux sont tout l’inverse de caricatures. Le film nous en offre des portraits touchants qui donnent au film toute leur beauté et qui, à travers elle, forgent précisément la réussite d’I feel good.

Drôle et humaniste, I feel good est la comédie de la rentrée.

L.S.

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BlacKkKlansman, la nouvelle comédie de Spike Lee récompensée à Cannes par le grand prix démarre fort au box-office et à juste titre.

Si le cinéaste reprend les ficelles de ce qui est son « fonds de commerce », défense des droits civiques, une certaine idée de la comédie, le choc engendré par les dernières images du film donne une profondeur terrifiante à son propos. En effet, le film, traité comme une comédie loufoque dans laquelle Spike Lee embarque avec brio son spectateur, finit sur les images de la voiture fonçant dans la foule des manifestants antiracistes de Charlottesville et du discours de Trump qui s’ensuivit. Cet uppercut dévoile le sujet du film, l’écran disparaît et nous devons faire face à ce que nous croyions être une comédie mais qui est en fait une terrible tragédie.

On se refait alors le film dans sa tête, non plus pour rire de la bêtise des racistes et du bon tour que leur joue Ron, le policier noir ayant infiltré le Ku Klux Klan (incarné brillamment par John David Washington), mais pour craindre leur toxicité jusqu’au plus haut sommet de l’état. Après les avoir ridiculisés, le réalisateur peut mettre à nu leur dangerosité et leur capacité de nuisance réanimée par un président bienveillant à leur égard.

Au final, le meilleur Spike Lee depuis Malcolm X.

L.S.

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Anatahan, le dernier film réalisé par Joseph von Sternberg ressort le 5 septembre en version restaurée. Le film, inspiré de faits réels, raconte 7 années de la vie de soldats japonais, échoués sur une île du pacifique sur laquelle vivaient un homme et une femme. Cette dernière va devenir dès leur arrivée le centre des convoitises masculines.

Sternberg nous a laissé plusieurs chefs d’œuvres, L’ange bleu avec l’inoubliable Marlène Dietrich, dont il a été le principal constructeur du mythe, Morroco, The Shanghai Gesture, et enfin Anatahan qui fut reçu négativement par la critique et les spectateurs de son époque. Mal compris, trop éloigné des goûts de ses contemporains, le film est pourtant l’une des pièces maîtresses de son auteur.

On y retrouve en effet tout ce qui constitue « l’essence » du cinéma de Sternberg, tant dans les thèmes traités que dans la grammaire cinématographique.

Film japonais, aboutissement d’un long voyage autour du monde, Etats-Unis (Les nuits de Chicago, 1927), Allemagne (L’ange bleu, 1930), Maroc (Cœurs brûlés, 1931), Chine (Shanghai express 1932), Russie (L’impératrice rouge, 1934), Espagne, (La femme et le pantin 1935), Anatahan fut comme la plupart de ses autres films, tourné en studio. Sternberg pensait que le décor artificiel permettait de mieux révéler et exalter le réel. Dans Anatahan ce parti pris est poussé au paroxysme. Les personnages semblent pris dans un labyrinthe à deux dimensions, le décor consistant, sans souci de réalisme, en quelques arbres déposés devant un fond en carton-pâte.

On se croirait dans un film « post apocalyptique » avec ces survivants dans un monde déserté où la menace d’un ennemi doit toujours être envisagée. On sent le danger à chaque instant, on ressent la moiteur de la jungle, l’énervement des corps, l’échauffement des esprits. Dans ce huis clos où les hommes disparaissent les uns après les autres, pas de retour en arrière, pas d’échappatoire possible. Cette sensation d’étouffement est due en grande partie au brio de la mise en scène et du traitement du cadre. En effet le réalisateur n’a de cesse de resserrer ses plans, les acteurs venant en prendre possession, s’avançant face caméra et remplissant l’espace.

Ce qui est frappant c’est la quantité d’obstacles en tout genre gênant la progression des acteurs. Portes, filets, branches, corps, obstacles à la progression physique des acteurs dans l’espace, mais surtout obstacle à une réflexion, une évasion hors de l’île. Une fois échoués il n’est pas possible d’imaginer repartir. Les protagonistes n’y pensent pas. Ils sont là pour défendre leur île de l’ennemi. Mais l’ennemi extérieur ne viendra pas. Comme le rappelle à plusieurs reprises la voix off du narrateur, l’ennemi est à l’intérieur, en chacun des personnages, il est constitué par ses passions.

Les passions sont liées à la conquête de Keiko, (étonnante Akemi Negishi) la femme devenue au sens propre la dernière femme sur terre. Seule présence féminine sur l’île, elle sera le catalyseur d’un délitement qui conduira les hommes à s’entretuer. Sternberg met en scène une situation où la femme n’a pas à jouer pour devenir fatale. Elle l’est intrinsèquement par son statut d’unicité qui ne nécessite pas de longue introduction et qui est d’emblée accepté en matière d’action par les spectateurs. Sternberg peut alors se dévoiler étant que commentateur, ce qu’il fait en récitant lui-même la voix off qui accompagne le film, voix quasiment impersonnelle telle celle d’un entomologiste décrivant l’activité de fourmis dans un vivarium. Il peut donc ici présenter, déployer, commenter, l’aboutissement de ses réflexions sur ce qu’a été son œuvre, l’exposé d’un étonnant mélange de frustration et de rédemption.

Anatahan, un passage obligé pour tous les curieux de cinéma.

L.S.

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Présenté en compétition officielle au dernier festival de Cannes, Burning marque le retour du cinéaste coréen Lee Chang-Dong, huit ans après le magnifique Poetry.

Deux anciens camarades d’école se croisent par hasard dans les rues de Séoul. Lui c’est Jongsu, un aspirant écrivain pas très dégourdi, à l’opposé de Haemi, une jolie fille assez entreprenante. A la demande de celle-ci, les deux jeunes gens se revoient, couchent ensemble, puis Haemi part pour un grand voyage en Afrique. A son retour, elle est accompagné de Ben, lui aussi coréen, qu’elle a rencontré lors de son périple. Le duo initial devient un trio étrange, car Ben, grand bourgeois raffiné, ne semble rien avoir en commun avec Jongsu mis à part l’intérêt portée à Haemi. Un jour, la jeune femme disparaît et Jongsu suspecte immédiatement son rival Ben.

Burning est un film flottant, qui laisse divaguer son spectateur de suppositions en suppositions. Que trouve Haemi à Jongsu et Ben ? Pourquoi ces trois personnages sont-ils obsédés les uns par les autres alors qu’ils ne semblent rien partager de plus qu’un diner, un verre de vin ou un joint ? Burning est rempli de suggestions, où les composantes scénaristiques n’existent que par leurs fantômes, à l’image du chat imaginaire d’Haemi, dont on ne voit que les croquettes, et de la mandarine qu’elle fait semblant de manger avec une telle conviction qu’on la voit en avaler les quartiers.

On reconnaît là la fantaisie et l’humour de Murakami dont la nouvelle Les Granges Brûlées est à l’origine du script, même si ici les serres en plastiques coréennes incendiées (le passe temps avoué de Ben) ont remplacé les granges  de la campagne japonaises.

Le film n’est ni véritablement un thriller à cause sa lenteur et son choix de survoler l’enquête, ni une romance, tant les liens entre les personnages sont flous. On se retrouve pourtant miraculeusement emporté dans ce récit qu’on ne saurait définir, et qui continue d’avancer même après la séance terminée. C’est là le talent de metteur en scène de Lee Chang-Dong, qui rend aussi sublime la ville de Séoul que la campagne de Paju. « Le monde est pour moi un mystère » confie à un moment Jongsu, le film aussi, et c’est tant mieux ainsi.

S.D.

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Il y a des films qui ne vieillissent jamais, des classiques instantanés dont ne peut jamais se lasser. Les Blues Brothers appartient ainsi au cercle très fermé de ces oeuvres que l’on connaît pas coeur et dont on attend chaque diffusion avec la même impatience. À l'occasion de la mort de la diva de la soul Aretha Franklin, il me semblait indispensable de revenir sur ce long-métrage dans lequel elle jouait et qui participa à la redécouverte de la scène blues et soul. Je profite de ce retour pour vous annoncer la venue de son réalisateur John Landis (Le loup-garou de Londres, Thriller) au Festival Européen du Film Fantastique à partir du 14 septembre 2018.

Si ce long-métrage est devenu une oeuvre culte (même Télérama aime ! C'est dire...) dont on salue la bande originale de haute volée, il faut se remémorer que Les Blues Brothers fut créé à une époque où le Rhythm and blues n'avait plus sa place sur les radios qui privilégiaient le disco. À ce titre, John Landis est souvent amusé quand on lui demande comment la production a réussi à réunir des stars aussi emblématiques que James Brown, Ray Charles ou John Lee Hooker. Sa réponse est toujours la même : ce fut facile et pas forcément onéreux car la plupart étaient au creux de la vague d’un point de vue commercial.

Pour comprendre la genèse du film dans un monde hypnotisé par les ballades sucrées d'Abba, il faut remonter à la fameuse émission Saturday Night Live créée en 1975 et dans laquelle Jake et Elwood apparurent. Ces deux personnages sont nés durant des réunions tardives après les émissions qui se transformèrent très vite en jam session avec un Dan Aykroyd à l'harmonica et John Belushi au chant. Les deux acteurs qui étaient intervenus plusieurs fois dans le programme TV déguisés en abeille, vont alors troquer leur dard pour des costumes plus classieux de soulmen. Nos deux acteurs américains vont alors former un véritable groupe qui chauffera la salle lors des coupures publicitaires et conclura les shows TV en musique. Howard Shore directeur musical du Saturday Night Live et futur compositeur de bandes originales telles que celle du Seigneur des anneaux va leur suggérer comme nom de scène Blues Brothers et les inviter à faire un album.

En 1978, parait Briefcase Full of Blues qui sera disque de platine. Universal va être intéressée par la production d’un film autour Jake et Elwood au moment même ou John Belushi cartonne avec American College.  Pour comprendre à quel point le Rhythm and blues n'était pas dans l'air du temps pour les studios, le producteur du film a refusé de sortir la bande originale. Selon lui, elle n’intéressera qu'une « minorité de noirs ». C’est donc Atlantic, un label moins prestigieux qui achètera les droits de la soundtrack et la diffusera en albums. La production du film est tout de même lancée malgré une certaine appréhension des décideurs pour créer une oeuvre totalement à contre-courant des Grease et autre Fièvre du samedi. Le film est né grâce à deux amoureux de soul et de blues que sont Aykroyd et Belushi qui utilisèrent leur notoriété pour permettre au film d’exister.

Beaucoup d’articles ont été écrits sur Les Blues Brothers mais peu ont évoqué l'influence des cartoons de la Warner sur le film. Le personnage de l'amoureuse déplorée d’Elwood interprétée par Carrie Fisher rappelle pourtant le vil Coyote qui poursuit Bip Bip avec ses tentatives de meurtre sur nos deux héros à base de lance-flamme ou de lance-roquette. De même, des objets comme la super glu qui anéantit le camion du groupe de country semblent venir de l'attirail d’ACME, la société fictive qui fournit des inventions aux personnages des animés de la Warner. Avec ses différentes courses-poursuites qui ne cessent de se succéder entre nos héros, les flics, les nazis et les ploucs américains, nous sommes bien dans la logique d’un Bugs Bunny ou d’un Tom et Jerry.

Si le film renvoie aux cartoons d’antan, c’est parce qu’il s’inscrit dans une logique burlesque où le corps joue un rôle essentiel pour déclencher les rires. Dan Aykroyd avec son physique filiforme et Belushi avec ses rondeurs évoquent Laurel et Hardy dont on retrouve les affiches dans certains plans du film (voir la scène dans la station-service). Dans ce film, il faut insister sur le génie comique d'un John Belushi parti bien trop tôt. Dévoré dans la vraie vie par les excès, le Bluto d'American College fait ici merveille. Un salto arrière, un regard suivi d'un déhanché, son jeu très physique est une constante source d’humour.

Landis et Dan Aykroyd en tant qu'amateurs du genre burlesque ont bien compris la nature politique et irrévérencieuse des films de Chaplin. Blues Brothers est avant tout un film politique qui lutte contre l'ordre établi. Un long-métrage salutaire où nos héros la clope au bec anéantissent les représentants de l’autorité et les réactionnaires de tout bord qu’ils soient sudistes ou fans du 3e Reich.

Les Blues Brothers, c'est avant tout une bande originale de folie, une déclaration d'amour à la musique noire américaine où les chansons d’anthologie portées par des artistes de génie se succèdent. Landis ne peut s’empêcher d’avoir des trémolos dans la voix quand il évoque ce film qui fut pour lui comme un rêve éveillé avec tous ses monstres du Rhythm and blues que sont Ray Charles, James Brown, Aretha Franklin, Cab Calloway et tant d'autres.
Ce qui frappe dans le film c’est l’infinie délicatesse et respect de ses auteurs pour une musique qu'il vénère. Les chansons ne se succèdent jamais gratuitement. Les stars de la musique noire américaine sont intégrées dans l'histoire et n’apparaissent jamais comme de simples guests.

Belushi et Ackroyd se sont toujours considérés comme des relais pour mettre en valeur une musique qu’ils aimaient de toute leur âme. Nos deux héros ne cessent de répéter la phrase : "Were on a mission from God ". C'est vrai, il sont bien au service d'un Dieu, celui de la musique !

Blues Brothers est un film riche et référencé où les scènes burlesques et musicales se succèdent. Le film avec ses séquences de cascades dantesques est d’une fluidité exemplaire dosant parfaitement ses effets. Quel est donc le secret d’une telle réussite ? 
Pour le découvrir, il faut peut-être revenir à l’écriture du film. On sait que Dan Aykroyd avait rédigé un premier scénario de plus de 300 pages que Landis a ensuite réécrit. On imagine sans mal le travail remarquable du cinéaste américain qui va reprendre le scénario et l'arranger en s’inspirant du principe des quêtes chevaleresques. Il va réorganiser Blues Brothers sur le principe du voyage du héros. En effet, Jack et son frère peuvent être perçus comme des chevaliers appelés à accomplir une quête (trouver 5000 dollars pour sauver un orphelinat). Ils vont d'abord refuser l’aventure mais ne pourront résister à l'appel des puissances divines symbolisées par James Brown en révérend.  Pour accomplir leur mission,  ils vont comme dans La Communauté de l'anneau, composer un groupe et récupérer leurs armes, les instruments de musique. Ils feront face à de nombreux opposants. Mais protégés par des forces supérieures qui leur évitent la mort, ils vont réussir leur mission. L’utilisation d'une lumière jaunâtre qui rappelle les enluminures au début du film ou les déplacements surnaturels de la bonne soeur corroborent cette théorie. En s’inspirant de la structure de beaucoup de nos mythes, le film nous raconte une histoire simple et universelle qui traverse les époques, mais dans laquelle nos auteurs peuvent se permettre toutes les outrances et folies.

Si Arthur et les siens ont recherché le Graal, les amateurs de musique et de cinéma ont trouvé le leur avec Les Blues Brohers. Un classique  à voir et à revoir ABSOLUMENT !

Mad Will

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Avant les dégâts provoqués par le cyclone Zoé en 2002 qui attirèrent sur elle les yeux de la communauté scientifique internationale, la petite île mélanésienne de Tikopia était restée imperméable à l'influence des nouvelles technologies et de la culture occidentales. Depuis, l'île est dotée d'une antenne qui la relie au reste du monde et des touristes viennent régulièrement la visiter. En peu de temps cela a déjà modifié considérablement le mode de vie de ses deux mille habitants qui avaient vécu jusque-là sans argent ni électricité, comme le faisaient leurs ancêtres depuis leur implantation sur ce petit bout de terre du Pacifique il y a de cela trois millénaires,.

   Corto Fajal, réalisateur-explorateur breton qui nous avait transmis dans son premier long métrage Jon face aux vents la vie des éleveurs de rennes du Grand Nord, a cette fois souhaité saisir un peuple à la croisée des chemins, à ce moment où il peut encore décider de trouver un développement réfléchi qui lui permettra de préserver son lieu de vie (et donc indissociablement lui-même) ou de se perdre dans une fuite en avant dévastatrice.

   Complémentaire de l'approche du chercheur américain Jared Diamond qui avait étudié le cas de l'île dans son passionnant manuel de collapsologie Effondrement, celle de Corto Fajal tient davantage du poème visuel. Inventant son propre chemin en lisière du documentaire ethnographique et du reportage journalistique, le cinéaste a ainsi tenu le pari audacieux de faire découvrir Tikopia à travers un dialogue fictif qu'entretient l'île avec son roi pour retracer son passé et s'interroger sur son avenir. Cette anthropomorphisation poétique du petit volcan habité pourrait paraître maladroitement new age dans un autre contexte, mais elle sied bien à l'animisme local, dans lequel le réalisateur voit un espoir de salut et une source d'inspiration. L'état des lieux romancé qui en résulte se révèle en tout cas riche d'enseignement, tant les problématiques éconologiques qu'affronte le microcosme tikopien sont les reflets de ceux qui concernent la planète entière.

F.L.

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Plutôt qu’une étude de mœurs, Under the tree est avant tout un thriller signé par le réalisateur islandais Hafsteinn Gunnar Sigurdsson.

Ce film montre une société où l’empathie est absente et dans laquelle chacun détermine son comportement selon son ressenti avec les seuls éléments subjectifs dont il dispose.

Deux couples s’affrontent pour un arbre. Inga (Edda Björhvinsdottir), Baldwin (Sigurdur Sigurjonsson), leur fils Attli (Steinpor Hroar Steinporsson) et leur chat d’un côté, Konrad Porsteinn Bachmann), Eybjorg (Selma Björnsdottir) et leur chien de l’autre. Eybjorg souhaiterait que ses voisins fassent élaguer leur arbre qui fait de l’ombre sur sa terrasse et l’empêche de bronzer, Inga ne veut pas que l’on touche à son arbre et est prête à tout pour le défendre.

L’actrice Edda Björhvinsdottir par son jeu dévastateur dans le rôle d’Inga sera l’élément déclencheur et nourricier d’une spirale de violence entre voisins.

Le film montre comment au sein de ces trois couples, le fils Attli forme aussi un couple avec sa femme Agnès (Lara Johanna Jonsdottir), l’émotion prime sur la raison et que la femme dicte sa loi. Cet élément original renforce encore le côté hors norme de cette spirale de violence. Nous ne sommes pourtant pas comme chez Haneke dans un scénario à la Funny Games mais bien dans une virtualité plus vraisemblable qui rend le thriller d’autant plus angoissant. De comiques parce que risibles au départ, le spectateur se trouve progressivement confronté à l’horreur de situations où les égoïsmes sont poussés à l’extrême. Grâce à une photograhie magnifique signée Monika Lenczewska et des cadrages au millimètre, le spectateur se retrouve embarqué à son corps défendant dans une histoire bien sombre qui paradoxalement est très éclairante sur nos propres relations sociales.

Under the tree est une grande réussite !

L.S.

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