Dernières critiques

La critique de L. Schérer

Comment réussir un film sur la rencontre amoureuse ? Pourquoi suit-on sur la route de Berlin au Portugal, et avec grand plaisir, ces deux jeunes gens un peu paumés, décalés, bavards, dans un road movie dont les paysages sont, à quelques belles exceptions près, seulement esquissés et où il ne se passe rien ou presque ?

Le film de Hans Weingartner nous permet de faire la connaissance de Jule (Mala Emde) une étudiante de Berlin qui vient d’être recalée à son examen de biologie, et Jan (Anton Spieker), un garçon volontaire, karatéka et étudiant en sciences politiques à qui on vient d’annoncer que sa demande de bourse de post doctorat n’a pas été validée. Chacun à sa façon a des soucis avec la paternité : Jule est enceinte d’un homme qui n’est pas le compagnon qu’elle va retrouver au Portugal, alors que Jan part pour l’Espagne à la recherche de son père biologique, sa mère l’ayant conçu lors d’un rapport extra conjugal.

Alors comment ce film réussit-il le véritable tour de force de mêler le road movie décalé à la Jarmusch avec l’étude de l’expression des sentiments dans une veine intimiste à la Rohmer ?

Parce que ces jeunes parlent franchement, avec conviction et vivacité, de ce qui les préoccupe, des choses profondes et essentielles de leur vie, d’abord des sujets généraux (l’écologie, l’économie,) puis sociétaux (les rapports sociaux, la psychanalyse, la foi), puis plus intimes autour de la personne et du couple. Chacun présente à l’autre son idéal de société, son idéal de vie, se met à nu au cours de ce long voyage. Cette belle amitié se transformera-t-elle en amour ? On le souhaite pour les personnages, mais est-ce si important ? L’essentiel est dans l’échange et le respect mutuel construit au cours du voyage.

Les acteurs sont pour beaucoup dans la réussite du film. Ils charment le spectateur par un jeu authentique et des paroles pertinentes, sincères, sans la volonté de blesser ou d’imposer un point de vue, même si elles s’avèrent parfois maladroites.

Un film presque hypnotique, dans lequel on se sent à l’aise, presque en train de converser avec ces jeunes gens, dans une bienveillance qui tient le spectateur en immersion. C’est là peut-être que l’on tient la clef de la réussite : on s’y s’en bien, respecté, apaisé, et on voudrait continuer le voyage dans ce camping-car Mercedes 303.

L.S.
 

Publié
La critique de L. Schérer

Incontestablement le meilleur des six premiers films de Jim Jarmush, Down by law est celui que vous devez regarder en priorité si vous vous décidiez à n’en voir qu’un. En effet, Jarmush nous présente ici un film totalement maitrisé. Tout d’abord la bande son splendide, non seulement par la musique mais aussi par les sons d’ambiance et les bruitages très travaillés. Il y a également cette superbe photographie dans un sublime noir et blanc qui affolait déjà le spectateur dans Stranger than paradise. Le film est surtout traversé par des moments inoubliables, au premier rang desquels la « comédie musicale » "I scream. You scream. We all scream for ice cream". Down by law est enfin un films d’acteurs grâce aux interprétations de Tom Waits et John Lurie, sans oublier la prestation de Roberto Benigni dans l’un de ses meilleurs rôles au cinéma.

Et tout cela se complète à merveille pour forger un film drôle et enlevé malgré les thématiques jarmuschiennes habituelles qui ne sont pas forcément comiques : parcours de loosers, nostalgie, ironie décapante qui mettent en exergue l’ennui et la tristesse de la vie quotidienne à laquelle il est difficile d’échapper.

L’intrigue n’est finalement que secondaire au vu des personnages et des décors. Surtout que, comme dans la plupart des autres films de Jarmusch, elle tourne un peu en rond. Ce qui est logique ici vu que les personnages sont enfermés dans une cellule. Pour autant, malgré la liberté retrouvée, on ne verra jamais la différence entre les conditions de vie des protagonistes entre le début et la fin de film. Car la vie est ailleurs, elle est dans la poésie dont nous pouvons revêtir notre quotidien, si tant est que nous en ayons la volonté. Il vous suffit donc d’acheter son billet pour entrer dans la salle de projection et de (re)voir Down by law, un vrai plaisir de cinéphile.

L.S.

Publié
La critique de L. Schérer

La ruée des vikings est une oeuvre de commande de la société de production Galatea qui avait financé Le Masque du démon de Mario Bava et qui fait de nouveau appel au cinéaste italien pour tourner un long métrage influencé par Les vikings de Richard Fleischer. Un projet qui témoigne de l’habituelle filouterie de pas mal de producteurs italiens qui copiaient les oeuvres marquantes sorties de l’autre côté de l’Atlantique. Le film de Fleicher sorti en 1958 s’étant très vite imposé comme une référence du film d’aventure à sa sortie en 1958, nous avons eu le droit à une déferlante de drakkars dans le cinéma italien à l’aube des années 60.

Si le film de Fleischer était plutôt bien documenté, sa relecture italienne est signée par des scénaristes qui se moquent totalement des faits historiques. C’est un film naïf où les rites vikings et la morale assez puritaine du long-métrage rappellent plus la religion catholique que les divinités nordiques. Il suffit ainsi de voir ces prêtresses vikings qui sont assez proches des nonnes si ce n’est qu’elles portent des tenues très sexy et sont interprétées par deux splendides pin-up allemandes Ellen et Alice Kessler.

Comme souvent dans les films de Mario Bava, le budget du film est bien trop faible par rapport aux moyens nécessaires pour réaliser une telle épopée. Mais comme d’habitude, son talent inné de directeur de la photographie et son sens du cadre créent un visuel inoubliable qui donne l’impression que l’italien tourne une superproduction. Dès les premiers plans, La ruée des vikings témoigne du talent pictural de son cinéaste qui est un peintre des couleurs qui nous signent des clairs-obscurs caravagesques absolument splendides. Inondant ses plateaux de lumières et de fumigènes, ce simple péplum avec des vikings devient une œuvre foisonnante et poétique où les processions en hommage à Odin deviennent des ballets multicolores. Comment souvent chez Bava, La ruée des vikings est traversée de visions macabres comme lorsque la caméra de Bava nous dévoile au détour d’un plan, ces deux amants offerts aux vautours. À coup d’éclairages très stylisés et de travelling, Le maestro italien réussit à créer une bataille navale avec un pauvre décor représentant un pont de bateau où trône un mat rachitique. En héritier de Méliès, son cinéma ne cherche pas à être réaliste. Bava est avant tout un peintre baroque passionné par l’artifice, il recourt à une ornementation excessive  afin de créer les images dignes des chefs-d’oeuvre de La Galerie des Offices à Florence.

C’est enfin un film qui annonce le giallo (thriller psychanalytique italien) dont Bava signera les oeuvres fondatrices avec La Fille qui en savait trop et Six femmes pour l'assassin. On retrouve ainsi dans ce péplum un long plan sur un couteau ensanglanté ou un piège bien sadique avec une mygale créée par le méchant du film.

Bava était un artiste complet capable de sublimer et de se réapproprier n’importe quelle commande grâce un sens visuel unique. La ruée des vikings est un magnifique livre illustré, puissant et naïf à redécouvrir absolument.

Mad Will

P.S. :  À partir du 3 juillet, les Films du Temple en partenariat avec la Cinémathèque française vous proposent de voir en salles et dans des copiés restaurées La rue de Vikings mais aussi deux autres réalisations du maestro : Six femmes pour l’assassin ainsi que Les trois visages de la peur !

Publié
La critique de L. Schérer

La ruée des vikings est une oeuvre de commande de la société de production Galatea qui avait financé Le Masque du démon de Mario Bava et qui fait de nouveau appel au cinéaste italien pour tourner un long métrage influencé par Les vikings de Richard Fleischer. Un projet qui témoigne de l’habituelle filouterie de pas mal de producteurs italiens qui copiaient les oeuvres marquantes sorties de l’autre côté de l’Atlantique. Le film de Fleicher sorti en 1958 s’étant très vite imposé comme une référence du film d’aventure à sa sortie en 1958, nous avons eu le droit à une déferlante de drakkars dans le cinéma italien à l’aube des années 60.

Si le film de Fleischer était plutôt bien documenté, sa relecture italienne est signée par des scénaristes qui se moquent totalement des faits historiques. C’est un film naïf où les rites vikings et la morale assez puritaine du long-métrage rappellent plus la religion catholique que les divinités nordiques. Il suffit ainsi de voir ces prêtresses vikings qui sont assez proches des nonnes si ce n’est qu’elles portent des tenues très sexy et sont interprétées par deux splendides pin-up allemandes Ellen et Alice Kessler.

 

Comme souvent dans les films de Mario Bava, le budget du film est bien trop faible par rapport aux moyens nécessaires pour réaliser une telle épopée. Mais comme d’habitude, son talent inné de directeur de la photographie et son sens du cadre créent un visuel inoubliable qui donne l’impression que l’italien tourne une superproduction. Dès les premiers plans, La ruée des vikings témoigne du talent pictural de son cinéaste qui est un peintre des couleurs qui nous signent des clairs-obscurs caravagesques absolument splendides. Inondant ses plateaux de lumières et de fumigènes, ce simple péplum avec des vikings devient une œuvre foisonnante et poétique où les processions en hommage à Odin deviennent des ballets multicolores. Comment souvent chez Bava, La ruée des vikings est traversée de visions macabres comme lorsque la caméra de Bava nous dévoile au détour d’un plan, ces deux amants offerts aux vautours. À coup d’éclairages très stylisés et de travelling, Le maestro italien réussit à créer une bataille navale avec un pauvre décor représentant un pont de bateau où trône un mat rachitique. En héritier de Méliès, son cinéma ne cherche pas à être réaliste. Bava est avant tout un peintre baroque passionné par l’artifice, il recourt à une ornementation excessive  afin de créer les images dignes des chefs-d’oeuvre de La Galerie des Offices à Florence.

 

C’est enfin un film qui annonce le giallo (thriller psychanalytique italien) dont Bava signera les oeuvres fondatrices avec La Fille qui en savait trop et Six femmes pour l'assassin. On retrouve ainsi dans ce péplum un long plan sur un couteau ensanglanté ou un piège bien sadique avec une mygale créée par le méchant du film.

Bava était un artiste complet capable de sublimer et de se réapproprier n’importe quelle commande grâce un sens visuel unique. La ruée des vikings est un magnifique livre illustré, puissant et naïf à redécouvrir absolument.

Mad Will

P.S. :  À partir du 3 juillet, les Films du Temple en partenariat avec la Cinémathèque française vous proposent de voir en salles et dans des copiés restaurées La rue de Vikings mais aussi deux autres réalisations du maestro : Six femmes pour l’assassin ainsi que Les trois visages de la peur !

Publié
La critique de L. Schérer

Pièce maîtresse du cinéma de genre italien, Les Trois Visages De La Peur est un monument du fantastique signé par le grand Mario Bava. Le réalisateur transalpin sublime ici une simple commande de film à sketches et nous offre 3 histoires passionnantes où son talent visuel explose littéralement à l’écran.

Dans Le téléphone, le premier court-métrage qui ouvre le film, Bava dirige Michèle Mercier connue pour la série des Angélique de Bernard Borderie. Il nous propose ici un exercice de style passionnant mettant en scène une femme seule dans son appartement qui va recevoir un appel menaçant. Son interlocuteur, qui déclare vouloir la tuer, semble pouvoir observer ses faits et gestes alors qu’elle est enfermée chez elle.

Le premier sketch de Mario Bava est un modèle de suspens qui aura influencé le cinéma américain. On pense à des titres comme Terreur sur la ligne de Fred Walton de 1979 ou Scream de Wes Craven dont l’ouverture rappelle le film de Bava. Le réalisateur transalpin, grâce à un savant jeu d’ombres arrive à multiplier les points de vue dans un seul décor. Un film que n’aurait pas renié Hitchcock et auquel Bava avait déjà rendu hommage avec son long-métrage La fille qui en savait trop. Le téléphone renvoie au giallo (thriller italien) avec sa jeune femme en détresse et son tueur sadique qui rôde.

Le deuxième segment Les Wurdalaks est un récit gothique autour d'une histoire classique de vampires. Dans ce film, c’est le talent de coloriste de Bava qui explose littéralement devant nos yeux par l'intermédiaire d'un Technicolor splendide où le vert et le violet se marient pour donner des images sublimes. Cette adaptation d’Alexis Tolstoï est le segment le plus faible du film en raison d’un récit qui souffre de longueurs. Néanmoins, ce court-métrage témoigne du talent d’un Mario Bava qui a révolutionné le gothique anglais en lui donnant une dimension baroque et sensuelle.

Le dernier segment intitulé La goutte d'eau est une adaptation d’Anton Tchekhov et raconte le vol d’une bague par une infirmière chargée de faire une toilette mortuaire. C’est le sketch dans lequel la mise en scène de Bava tend le plus vers l’abstraction avec l'usage de lumières clignotantes et des effets sonores surmixés. Grâce à la mise en scène, le réalisateur nous plonge dans l’état de folie de son personnage principal à la manière d'un Polanski sur Repulsion. La goutte d'eau est un chef-d'oeuvre du cinéma fantastique qui aura terrifié pendant des décennies ses spectateurs hantés par le visage souriant et en décomposition de la patiente de notre héroïne Miss Chester.

Les Trois Visages De La Peur est une parfaite introduction à l’univers de Mario Bava que nous invitons à voir. Un classique du fantastique tout simplement.

Mad Will

P.S. : Vous savez donc ce qu’il vous reste à faire partir du 3 juillet grâce au Théâtre du Temple qui propose avec la cinémathèque une rétrospective de trois films majeurs du cinéaste : Six femmes pour l’assassin / Les trois visages de la peur / La Ruée des vikings

Publié
La critique de L. Schérer

Œuvre matricielle du giallo, 6 Femmes pour l'assassin est un joyau à la beauté incroyable. Tourné par un réalisateur en état de grâce, le film est une référence pour des générations de cinéphiles amoureux fous du cinéma de genre italien.

L’ouverture du film est une synthèse parfaite du cinéma de Mario Bava. Alors que défilent les crédits des comédiens, nous découvrons les acteurs du film dans de superbes décors éclairés de manière expressionniste. Ils apparaissent à l’écran à côté de mannequins de vitrine. Ce générique correspond à la vision d’un réalisateur formaliste qui n’aimait pas spécialement les comédiens qu’il considérait comme de simples éléments de décor, mais surtout il incarne la vision créatrice d’un réalisateur dont le cinéma très théâtralisé est dans la lignée d’un Calderón et de son chef d’oeuvre La vie est un songe. Instabilité des êtres et de leur psychologie, apparences trompeuses, 6 Femmes pour l'assassin, avec ses protagonistes qui changent d'attitude au cours d’un récit, renvoie au monde rempli d'illusions du grand dramaturge espagnol.

Le cinéma de Bava est à l’opposé de la conception américaine du 7ème art à la David Wark Griffith où le cinéma se doit d'être une imitation du réel grâce à une caméra invisible au service de la narration. Tout au contraire, Bava va nous indiquer, dès la première séquence du film, la présence de sa caméra par l'intermédiaire d'une enseigne de la maison de haute couture qui bloque littéralement le champ puis finit par se détacher à cause du vent. C’est à ce moment que la caméra s’avance tout en frôlant l’écriteau qui donne l’impression de rester accroché au matériel de prises de vue. Par l’intermédiaire de ce stratagème, Bava nous rappelle que nous sommes dans une salle de cinéma devant une oeuvre qui n’a rien à voir avec le réel.

6 Femmes pour l'assassin est un film fondateur pour le "Giallo" italien. Tueur masqué, arme blanche et sang rouge vif, la plupart des codes des thrillers transalpins à venir sont présents dans ce film où les victimes sont bien sûr de superbes jeunes femmes légèrement vêtues. À l’instar d’un Sergio Leone qui créa un genre cinématographique avec le western-spaghetti,  Bava a révolutionné les codes du cinéma italien en créant de nouvelles formes cinématographiques par deux fois dans sa carrière. On pense tout d’abord au Masque du démon qui ouvrit la nouvelle ère du cinéma gothique italien avec ces séquences horrifiques qui faisaient preuve d’un certain sadisme. Puis c’est bel et bien avec 6 Femmes pour l’assassin (les prémisses du genre sont déjà visibles dans La fille qui en savait trop ou Les Trois Visages de la peur de Bava) qu’il imposera le "Giallo" grâce à sa caméra fétichiste et son usage de couleurs primaires.

6 Femmes pour l'assassin est tout simplement l’un des films les mieux photographiés de l’histoire du 7ème art. Le réalisateur italien façonne une esthétique « du ressenti » où la couleur renseigne le plus souvent sur l’état mental des personnages. Enfin, derrière la beauté des images se cache une vision nihiliste de l’humanité où la cupidité est au centre des relations humaines. Une vision logique de la part d’un homme qui a toujours fui la reconnaissance et qui n’a jamais vraiment cherché à faire de l’argent.

Sublime exercice de style, 6 Femmes pour l'assassin est une œuvre d’avant-garde que tout cinéphile se doit d’avoir vue. Vous savez donc ce qu’il vous reste à faire partir du 3 juillet grâce au Théâtre du Temple !

Mad Will

Publié
La critique de L. Schérer

Dead man est le dernier film de la rétrospective consacrée aux six premiers longs métrages de Jim Jarmusch, réalisés entre 1980 et 1995 et désormais disponibles en version restaurée. Dead Man est le dernier de cette liste mais pas des moindres, demeurant une des œuvres emblématiques du cinéaste américain. Son protagoniste William Blake (incarné par Johnny Depp) a tout de la figure jarmuschienne présente dans les films qui ont suivi Dead man (Broken Flowers, The Limit of Control et même le plus récent en date The Dead don’t die) : l’ostracisé lancé dans une mission impossible, autrement dit le brave gars rejeté par la société à qui il arrive malheur. Ici, Bill Blake, un jeune homme originaire de Cleveland, traverse tout le continent pour rejoindre la ville de Machine dans l’Ouest où un poste de comptable est supposé l’attendre. Arrivé à destination, son supérieur Charles Dickinson (Robert Mitchum, dans sa dernière apparition au cinéma) lui rit au nez, le poste étant déjà pourvu depuis un mois. Désespéré d’avoir fait tout ce voyage en vain, Blake passe la nuit dans un bistrot puis chez une prostituée. Les ennuis commencent pour le voyageur : surpris par l’ancien amant de son hôtesse, il est victime d’un coup de feu auquel il riposte, abattant l’ex jaloux avant de s’enfuir avec son cheval. Manque de chance, la victime n’est autre que le fils de Dickinson, l’homme le plus puissant de la ville qui lance alors trois chasseurs de prime à la poursuite de Bill Blake…

Scénaristiquement, Dead Man démarre comme un western et la ville de Machine a tous les attributs d’un fief de cowboys : ses agitations, ses hommes violents et alcoolisés, les rues de terre battue bordants des saloons… Nous sommes en 1850 dans une Amérique pré-colonisée où la xénophobie de l’homme blanc est bien en place. En effet Blake à peine arrivé est déjà la risée du quartier à cause de son costume à carreaux qui le différencie immédiatement des locaux. En quittant la ville poussiéreuse, le film s’éloigne aussi de son genre initial, car même si la course poursuite entre Blake et les chasseurs de prime est toujours de mise, sa fuite s’apparente désormais plus à un voyage initiatique mené par Nobody, l’Indien rencontré en cours de route. Bien que les deux soient d’une culture complètement opposée, ils se retrouvent dans leur condamnation à l’errance, faute d’avoir pu trouver leur place chez les leurs. Nobody est un passeur, il se prend d’affection pour l’homme blanc (qu’il prend pour William Blake, le poète anglais homonyme), le soigne (Blake a une balle logée près du cœur depuis son altercation avec le fils Dickinson) et l’accompagne dans sa grande traversée. Convaincu par l’idée qu’il puisse en effet être une réincarnation du poète romantique britannique décédé, Blake s’élève spirituellement tout en se brouillant avec la réalité (au sens propre également car ses lunettes se brisent), se laissant guider comme un pantin, sur le dos d’un cheval, jusqu’au fond d’une barque sacrée. Son arrivée à “destination”, au Miroir, là où se rejoignent le ciel et la terre a la symbolique d’un enterrement (chant, décoration, prières…). Pourtant lorsque ses yeux se ferment, le randonneur magnifié semble renaître loin des civilisations cruelles. D’un voyage en train chaotique, Jim Jarmusch bifurque vers une traversée mystique sur l’eau, pendant lequel le spectateur assiste à la création d’un personnage, de comptable à assassin, de fuyard à grand poète, William “Bill Blake” s’inscrit sur l’image noir et blanche de Robby Müller au son des improvisation de Neil Young, comme l’un des grands personnages romantiques de sa génération.

S.D.

Publié
La critique de L. Schérer

Trois histoires qui se croisent à Memphis à 2 h 17 du matin dans un hôtel miteux, au cours d’une nuit visitée par le fantôme d’Elvis Presley. Un couple de japonais Jun (Masatoshi Nagase) et Mitsuko (Youki Kudoh), en pèlerinage dans la ville du blues et du rock, une Romaine (Nicoletta Braschi) venue chercher le corps de son mari défunt, et enfin trois jeunes hommes embarqués par l’alcool dans une méchante histoire. A noter que l’on retrouve parmi ses protagonistes, le chanteur des Clash Joe Strummer, dans le rôle de Johnny alias « Elvis ».

Dans Mystery train, point de road movie, l’essentiel du film se déroule dans la ville où errent les protagonistes. Mais comme nous sommes chez Jarmusch, il y a toujours la même vacuité, les mêmes zones sales et délabrées, et le même décalage. Encore une fois, le cinéaste américain nous présente une variation sur le thème de l’étrange(r), du déracinement, et de la musique. Un film sur la grandeur déchue de l’Amérique (si tant est qu’elle ait jamais existée), à travers ceux qui ont créé le mythe comme Elvis Presley, dont il ne reste plus que le fantôme et les histoires que l’on raconte à son sujet. Les étrangers sont ainsi attirés par Memphis comme des papillons par les lustres passés alors que ses habitants se noient dans l’ennui ou l’alcool dans une bourgade qui ressemble au final à n’importe qu’elle autre.

Rompant avec son habituel récit linéaire accompagnant l’errance du ou des personnages principaux, Jarmusch construit ici son film en trois parties qui se déroulent dans une même temporalité. Comme s’il avait voulu donner de l’épaisseur à son propos en tissant une trame narrative plus complexe avec ces trois récits qui s’entrecroisent obligeant à des références internes, quand bien même les protagonistes ne se rencontrent pas directement. Les personnages qui font le lien sont les réceptionnistes de l’hôtel, immobiles derrière leur comptoir, débordants d’ennui, et qui finissent par s’endormir, annonçant métaphoriquement le destin de la future Amérique.

Bref, Jarmusch continue de creuser le sillon cinématographique qu’il a initié avec Permanent vacation : il offre au spectateur un portrait d’une nostalgie assumée - ne serait-ce que par le fantôme du King - et désabusé d’une Amérique déchue de sa grandeur. « C’est ça l ‘Amérique » dira le Japonais en entendant le bruit d’un seul coup de pistolet. Mais où sont les mitraillettes d’antan ?

L.S.

Publié
La critique de L. Schérer

Caméra d’or au festival de Cannes 1984, et Léopard d’or au Festival de Locarno, c’est un étrange film que ce Stranger than paradise où se succèdent de petites séquences séparées par des fondus au noir. Une jeune hongroise, Eva (Ezter Balint) atterrit à New-York où elle est (très mal) accueillie par son cousin Willie (John Lurie).  Elle se confronte alors à une réalité qui est bien loin de celle du rêve américain. En effet, Willie, vivotant entre courses et parties de poker, et flanqué de son copain Eddie (Richard Edson), ne semble pas vouloir s’embarrasser de sa cousine.

Eva rejoint ensuite Cleveland où habite sa tante pour être embauchée dans un drive in quelconque sans perspective d’avenir. Elle s’y ennuie ferme. Alors, quand Eddie et Wille débarquent un an plus tard et lui proposent des vacances en Floride, elle suit les deux lascars dans leur recherche d’un nouveau paradis. Mais changer de lieu les fera-t-ils changer de monde ? On peut en douter, surtout lorsqu’on entend la réflexion d’Eddie : « Tu arrives à nouveau quelque part et tout à l’air pareil ».

Tourné en noir et blanc,  c’est  un film qui se joue des clairs-obscurs dans ses tons, la fumée noire qui se dégage des cheminées d’usine de Cleveland contrastant avec la blancheur du lac Érié gelé sous la neige ; le soleil sur sable blanc des plages de Floride et l’écume immaculée des vagues se révélant après une nuit de conduite automobile ; ou encore les habits noirs en opposition avec la peau blanche des femmes. Et ce contraste se retrouve aussi métaphoriquement dans la distance entre paradis fantasmé et noire déception face à la réalité.

On a pourtant beaucoup de plaisir à se laisser entrainer dans ce film à la croisée du conte philosophique et du road-movie, à la fois poétique et pathétique, et qui pourrait au final être résumé par cet extrait de dialogue : « Qu’est-ce que nous foutons ici ? », « Je n’en sais rien ». Comme si paradoxalement la vacuité n’était pas forcément synonyme d’ennui, parce que le sens se glissait entre les interstices.

L .S.

Publié
La critique de L. Schérer

Permanent vacation est le premier long métrage réalisé par Jim Jarmusch. Il s’agit d’un film de fin d’études qui développe déjà les thèmes qui deviendront récurrents dans sa filmographie. Pour la petite histoire sa compagne Sara Driver (réalisatrice de Basquiat, un adolescent à New-York) est à la production et joue le petit rôle de la nurse.

Le personnage principal, Aloysius Parker, construit sous le double signe de la poésie et de la musique (Aloysius comme Aloysius Bertrand, qui a inspiré à Baudelaire la forme de ses petits poèmes en prose, et Parker, le musicien de jazz Charlie Parker), que l’on surnomme Allie, vit d’expédients. Il est en constante agitation, ne dort pas, rencontre d’autres personnes, marginales, originales, folles. On le découvre lisant, sans la finir, la poésie de Lautréamont, s’arrêtant au seuil d’une salle de cinéma, écoutant le début d’un morceau de musique, bref, il ne tient pas en place. Pourtant le rythme du film est assez lent. Grâce à des plans s’étirant volontiers, Jarmusch privilégie dans ce film le mouvement à la coupe. Mouvement permanent dans la forme comme pour Allie, qui, ne pouvant rester en place, décide d’aller à Paris. Au moment de quitter New York, il croise sur le pont d’embarquement un parisien qui rêve de La Grande Pomme. La ville de l’autre sera donc pour chacun la possibilité d’une nouvelle vie.

Si les réalisations suivantes de Jarmusch sont de vrais chefs-d’œuvre, Permanent Vacation offre au spectateur ce qui sera la colonne vertébrale des réalisations à venir : des mondes décalés, peuplés de personnages qui se cherchent, le tout porté par une musique originale très travaillée (Jarmush signe d’ailleurs lui-même la BO de Permanent vacation) et un style arty minimaliste, singulier, mélancolique et contemplatif.

Un film à ne pas manquer en salles pour tous ceux qui veulent découvrir ou en savoir plus sur le monde de Jim Jarmusch.

L.S.

Publié