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La critique de Francescu

Antoine, Bruno, Pascal, Jérôme et les neuf autres protagonistes des Reines de la nuit ont un point commun : la nuit, ils se font appeler Eva Carlton, Framboise, Galipette, Golda… en enfilant leurs noms de scène, ils deviennent des personnages de cabaret adulés du fidèle public de chez Michou, Madame Arthur ou encore de l’Artishow. Anciennement médecin, libraire, agriculteur, ils sont désormais transformistes, une nouvelle désignation pour travestis, « moins connotée bois de Boulogne », comme nous l’explique l’un d’eux. Pour son premier documentaire et film de cinéma, Christiane Spièro est allée à la rencontre de ces étonnants artistes.

Philippe Benhamou alias Golda se souvient. Lorsqu’il était enfant à Agadir, sa mère l'emmenait voir des spectacles où les hommes s’habillaient en femme, sous les traits des idoles de l’époque. Un soir, la cape brodée de sequins du performeur a frôlé le visage du petit garçon fasciné. Ce contact avec la vedette, avec la paillette, n’a jamais quitté l’esprit de Philippe, devenu styliste puis à son tour transformiste. Comme la plupart de ses consœurs, Philippe-Golda est un artiste total : il réalise lui-même ses costumes, ses maquillages, ses numéros. Certains sont mêmes de vrais chanteurs, tandis que d’autres font illusion en play-back. Tous sont extrêmement méticuleux dans leurs gestes et attitudes, qu’il s’agisse d’imiter une star comme de la chanson comme Antoine d’Oria grimé en Liane Foly,  ou d’élaborer un numéro personnel façon Pascal « Framboise » Papazian, fondateur de l’Artishow, qui amuse la galerie avec Pétunia, le personnage de potiche qu’il a inventé.

Mais derrière ces yeux fardés et ces robes dorées se cachent parfois des hommes meurtris. Jérôme Mehats, plus connu sous le nom de Galipette raconte avec émotion la fois où ses parents l’ont mis dehors lorsqu’ils ont découvert son homosexualité. David Courant, devenue Vénus, une femme transsexuelle, témoigne quant à elle de la difficulté de naître dans le mauvais corps, et le chemin à parcourir pour enfin trouver son identité. Le spectacle de nuit a pour tous été un échappatoire. En s’attardant sur les expériences de chacun, le film démontre à quel point le milieu du transformisme est diversifié et barre ainsi la route aux préjugés. Il n’y a pas de profil type.

C’est aussi ce que François Ozon racontait dans Une nouvelle amie (2014), une fiction dans laquelle David (Romain Duris) commence subitement à s’habiller en femme après de le décès de son épouse. On se souvient d’une scène bouleversante où le personnage assiste à une interprétation de Une femme avec toi de Nicole Croisille par un transformiste (Eva Carlton que l’on retrouve d’ailleurs dans Les reines de la nuit!). Alors que le temps s’est suspendu, David a enfin le sentiment d’être compris et accepté. C’est la même impression de bienveillance, de tolérance, qui émane des Reines de la nuit et fait de ce documentaire une très belle ode à la diversité et à l’acceptation de soi.

S.D.

 

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La critique de L. Schérer

Nous avions déjà salué un précédent film de Teemu Nikki présent sur Outbuster, Lovemilla (2013). Avec Euthanizer (2017) qui a représenté la Finlande aux oscars 2019, le réalisateur finlandais persiste dans la qualité.

Pas vraiment une comédie « légère », Euthanizer est un film sombre, bien que nullement dénué d’humour, sur la mort, et par ricochet sur le sens que nous donnons à notre vie et à celle des animaux.

Veijo (Matti Onnismaa) est un personnage pétri de principes et qui, en complément de son travail de mécanicien, se charge d’euthanasier les animaux à la demande de leur maitre quand le besoin s’en fait sentir. Mais c’est là un domaine où règne la subjectivité. Les raisons invoquées par les maitres ne sont pas toujours valides aux yeux de Veijo qui  sait le dire d’une manière qui lui est propre. L’homme n’est donc pas toujours bien vu, d’une part à cause son activité qui ne provoque pas d’emblée la sympathie, mais aussi parce que sa rigidité psychologique le rend asocial.

Un jour le misanthrope prend pitié d’un chien dont le maitre Petri (Jari Virman) est membre d’une secte néonazie. Il recueille ainsi l’animal au lieu de le tuer. C’est alors le début d’un conflit avec des extrémistes de droite, drame sur lequel se greffe une histoire d’amour insolite, le résultat étant un film de vengeance détonnant.

Sévère condamnation des hommes qui traitent les animaux comme des objets et qui s’en débarrassent pour un oui ou pour un non, ce long-métrage sous des abords loufoques est finalement extrêmement réaliste dans l’analyse de nos rapports avec les animaux « de compagnie ». De fil en aiguille, le film s’interroge alors sur la condition humaine et le droit de se faire justice soi-même.

De L’inspecteur Harry en passant par le Fargo des frères Coen, Euthanizer est un film inclassable qui tire ses inspirations autant du western, de la série B que du thriller social dans la description de la ruralité finlandaise. Il est porté par une très bonne interprétation, grâce à Matti Onismaa qui a déjà plus de cent rôles à son actif (cinéma, télévision, théâtre) et Hannamaija Nikander dont le jeu est très efficace dans le rôle de Lotta, l’infirmière névrosée.

Bref un film qui, malgré son synopsis a priori peu engageant, vaut largement le détour.

L.S.

 

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La critique de L. Schérer

Dans les années 70, Risi enchaîne les succès au box-office avec une série de longs-métrages qu’il tourne le plus souvent avec son comparse Vittorio Gassman en tant qu’acteur. Maitre de la comédie à l'italienne, le réalisateur fait mouche en traitant avec légèreté de sujets graves tout en donnant à voir les profonds changements sociaux et politiques en Italie. Alors que Risi est au firmament de sa carrière, il s'éloigne des canons du genre et se lance dans des réalisations comme Parfum de femme où le drame et la comédie se conjuguent. Avec les Âmes perdues, il va même changer totalement de style et s’attaquer à un thriller au moment même où Dario Argento triomphait avec ses giallos.

Risi va s'inspirer pour son film des réalisations anglo-saxonnes telles Rebecca ou Les innocents de Jack Clayton pour créer aux confins du fantastique une ambiance que l’on pourrait qualifier de gothique. On retrouve ainsi les motifs du genre avec une ancienne demeure prête à s’effondrer où les portes claquent la nuit tombée alors que retentit une étrange ritournelle. On ne peut s’empêcher de penser alors au Jane Eyre de Carlotte Brontë lorsque l’on découvre un mystérieux protagoniste enfermé dans les recoins du château, qui semble porteur d’un passé plus qu’honteux. Enfin, comment ne pas évoquer cette tante Sofia jouée par une Catherine Deneuve au teint blafard, qui semble agir comme un vampire ne prenant jamais la lumière du jour ? Le roman gothique a toujours pris place dans des lieux marqués par l’histoire. Pouvait-on imaginer un meilleur décor pour un film influencé par un genre aliant le romantisme et le macabre, que la cité de Venise où errent des personnages prisonniers du passé et incapables de vivre dans le présent tel le couple composé par Gassman et Deneuve ? De plus, la cité des doges engluée dans des eaux pourrissantes cristallise le désordre psychique de l’oncle du héros. En effet, celui-ci, sous le vernis des conventions, essaye de dissimuler la folie qui le gangrène comme la pourriture contamine les fastueux palais de Venise qui, dans le film, sont prêts à s’effondrer .

Dino Risi peut compter sur une équipe de renom pour l’épauler sur ce long-métrage. On soulignera ainsi le travail absolument magnifique de son directeur de la photographie Tonino Delli Colli qui nous offre des images splendides en clair-obscur que n’aurait pas reniées un Caravage. On n’en attendait cependant pas moins de la part de l’homme qui a éclairé Le Bon, la Brute et le Truand de Leone, Intervista de Fellini ou Salo ou les 120 journées de Sodome de Pasolini. Sa photographie crépusculaire apporte ainsi beaucoup à l’ambiance claustrophobique grâce à une forte présence des ombres qui ne cessent de vouloir enfermer les personnages à l’écran lorsque l’oncle et la tante du héros sont présents.

Au scénario, nous retrouvons le talentueux Bernardino Zapponi bien connu  des fans du cinéma de genre italien pour avoir signé le script de Toby Dammit de Fellini, un court-métrage fantastique brillant tiré de l’anthologie Histoires extraordinaires de 1968. Le segment signé par Fellini est tellement réussi que les films de Louis Malle et Vadim font vraiment pâle figure à côté de celui du maître italien. Zapponi a également collaboré avec Argento sur Les Frissons de L’angoisse. Tout en respectant la furie et l’imagination débordante du jeune réalisateur, il a sans doute offert au maître du giallo le meilleur script de toute sa filmographie. Le script des Âmes perdues est plutôt solide et arrive particulièrement bien à distiller une "inquiétante étrangeté" qui contamine le quotidien. Nous sommes ici dans l’incertitude si chère à l’essayiste Todorov concernant le fantastique, où l’on s’interroge sur la véracité d’événements surnaturels. Bernardino Zapponi a su écrire un scénario qui est un écrin idéal pour les obsessions de Dino Risi qui a fait des études en psychiatrie avant de tourner des films. Ainsi, ce long-métrage développe cette inquiétante étrangeté qui renvoie au texte du même nom de Freud. Le célèbre psychanalyste y montrait dans le cas du refoulement comment l’intime devenait effrayant ainsi que l'expose cette scène finale qui hantera longtemps les spectateurs du film et dont je vous laisse la surprise.

Enfin, le film s'appuie sur un casting de haute volée avec un Vittorio Gassman et une Catherine Deneuve qui sont tout juste fabuleux. Si Deneuve est impeccable en épouse subissant le joug de son mari autoritaire, Gassman trouve ici l’un des plus beaux rôles de sa riche carrière. Il n’a ainsi pas besoin d’effets spéciaux pour littéralement nous terroriser.

Moins cité que Ne vous retournez pas comme film autour de Venise, Les Âmes perdues est une oeuvre riche et érudite à voir absolument grâce au distributeur Les Acacias qui nous permet de redécouvrir un film passé inaperçu dans les années 70 en France.

Mad Will

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La critique de Francescu

En juin 1992, le français Paul Marchand fait partie des premiers reporters de guerre à s’aventurer à Sarajevo alors que la ville est assiégée. Accompagné de quelques journalistes internationaux, il tente de rapporter au mieux l’horreur dont il est le témoin quotidien : bombardements, assassinats de civils, pénuries… Marchand n’a peur de rien et son bagou fait rapidement de lui le principal correspondant des médias étrangers. Son franc parler l’oriente vers un journalisme qui prône la prise de partie et le droit à la compassion. Une blessure grave à Sarajevo met fin à sa carrière de journaliste de guerre et, même s’il tente une reconversion dans l’écriture, le reporter se suicide en 2009. Sympathie pour le Diable (d’après l’un de ses romans éponymes) s’ouvre en novembre 1992, sept mois après le début du siège de la capitale de Bosnie-Herzégovine.

Bonnet sur la tête, épaisses lunettes et cigare au bec, c’est le comédien québécois Niels Schneider qui prend les traits d’un Paul Marchand complètement exalté au volant de sa vieille Ford déglinguée floquée d’un provocateur “Dont waist your bullet, I’m immortal” (“Ne gaspillez pas vos balles, je suis immortel”). De la même manière que sa consœur Camille Lepage dont nous parlions récemment dans le film Camille, Marchand n’est à l’aise qu’en terrain miné, ne reculant devant aucune prise de risque. Mais là où Camille Lepage impressionnait par son humilité et son optimisme (précisons aussi qu’elle n’a pas eu le temps d’acquérir la même notoriété que Marchand), l’envoyé spécial de Sarajevo apparaît comme un personnage agressif et animé par la colère. Bien que le film ait pour objectif de lui rendre l’hommage qu’il mérite, il n’omet pas ses côtés excessifs. C’est cette ambiguïté et ambivalence qui font de Paul Marchand un vrai personnage complexe de cinéma. Le film assume d’ailleurs totalement une part de romanesque, laissant place à des scènes de convivialité, d’amour et de fête qui marquent un vrai contraste avec le terrible conflit ambiant.

Le réalisateur Guillaume de Fontenay a tenu de tourner son film en conditions, c’est à dire durant l’hiver sarajévien. Le traitement de l’image bleutée de cette ville en ruine amène une vraie sensation d’un froid glacial, d’un climat hostile à tout point de vue. Malgré la dureté de ce qu’il raconte, Sympathie pour le Diable n’a rien d’un film “choc”, mais relève de la chronique engagée, privilégiant les petites scènes de vie courantes au sensationnel. Cela n’enlève rien à son impact sur le spectateur, qui ne pourra s’empêcher de trouver résonance entre ces atrocités vieilles de vingt ans et les guerres qui frappent encore les civils du monde entier.

S.D.

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La critique de Francescu

À Rio de Janeiro, la Casa Nem est un lieu connu de toutes les personnes transgenres. Ce squat devenu refuge en 2016, est un lieu d’accueil pour toutes les minorités, trans, gay, bi, et/ou prostitué(e)s. À la tête de ce radeau de fortune, une femme,  Indianara, dont le documentaire d’Aude Chevalier-Beaumel et Marcelo Barbosa porte le nom. Il faut dire qu’avec son caractère bien trempé, celle qui se définit comme “une personne avec des seins et une bite” est un personnage extraordinaire, portant à bout de bras toute une communauté en dépit du danger que cela peut représenter. Car Indianara n’est pas qu’une mère d’accueil pour marginaux échoués, son courage et son engagement font d’elle une figure de lutte contre l’État brésilien qui ne cesse de reculer en matière d’égalité. Sur un morceau de papier, Indianara note les noms et prénoms de ceux qui ont été assassinés à cause de leur orientation sexuelle ou leurs opinions. Parmi eux se rajoute tragiquement Marielle Franco, tuée en mars 2018 parce qu’elle représentait le PSOL (Parti Socialisme et Liberté) et défendait les droits LGBT. Derrière ses lunettes noires, Indianara, que l’on pensait solide comme un roc, ne retient pas ses larmes.

Mais le film est aussi celui d’une célébration. Lorsque la Casa Nem ouvre ses portes à la caméra, on y découvre une installation très sommaire, habitée par une bande de joyeux drilles, solidaires et tous emprunts d’une étonnante autodérision. Rejetés mais ensemble, les squatteurs se mettent aux fourneaux, se chamaillent, réfléchissent à des plans d’attaque. La fête et la danse font partie de leur quotidien, surtout lorsque l’on célèbre un mariage des plus improbables : celui d’Indianara né Sergio Siquera, devenue femme trans à 12 ans puis prostituée à 16, avec Mauricio, un ancien militaire issu d’une famille conservatrice et catholique. Leur union est une réponse implacable aux préjugés, à la montée de la haine, à l’aune de l'élection de Jair Bolsonaro à laquelle on assiste en direct quelques séquences plus tard.

Le documentaire oscille ainsi entre drame et réjouissance, au gré des humeurs de la Casa Nem que les réalisateurs ont pu filmer durant deux ans, jusqu’à sa fermeture en 2018. Le charisme de la maîtresse des lieux met tout de suite à l’aise, les corps, tous différents, sont acceptés. D’ailleurs personne ne se cache, on cuisine nu, on fait la révolution les seins à l’air, on n’a pas peur d’être une femme avec un pénis. Indianara et ses “enfants” ont compris que leur corps pouvait être l’instrument de revendications, et à défaut de pouvoir en parler librement, les corps transformés ou abîmés racontent les histoires de chacun. En ce sens, le film du duo franco-brésilien Aude Chevalier-Beaumel et Marcelo Barbosa leur rend un bel hommage, laissant une trace de leur combat que l’on imagine perdu d’avance face au rouleau compresseur totalitaire.  

S.D.

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La critique de L. Schérer

Deuxième long métrage du réalisateur belge Laurent Micheli, Lola vers la mer est un film sensible et touchant qui expose les relations conflictuelles entre un père et son fils transgenre après la mort de leur femme et mère. C’est en route vers la mer où ils doivent disperser les cendres de la défunte afin de répondre à ses deniers vœux que Philippe, le père (Benoit Magimel),  et Lola, la fille (Mya Bollaers), devront de gré ou de force, réapprendre à se côtoyer après deux années de séparation.

L’intérêt du film réside d’abord sur l’évolution de la relation père/fille et du chemin que parcourt chacun des protagonistes pour aller vers l’autre. Quoique très bien documenté, le thème de la transidentité devient secondaire vis-à-vis de l’analyse des relations transgénérationnelles. En fait n’importe quel « problème » aurait pu servir de prétexte à l’analyse des relations parents/grand adolescent. Ce film dépasse donc l’étude d’un cas, pour en quelque sorte le banaliser. Celle qui était un fils s’appelle désormais Lola et non plus Lionel, et alors ? La construction de la féminité est une construction purement sociale. Que l’on soit cisgenre ou transgenre, il y a un moment où l’on doit tenir compte du regard de l’autre qui vous définit en tant que tel. Une femme transgenre aura finalement le même processus à accomplir qu’une adolescente cisgenre pour s’approprier la féminité.

Porté par un magnifique jeu d’acteurs, Lola vers la mer s’inscrit dans le nombre de plus en plus grand de films traitant de la transidentité (documentaires ou de fiction) et/ou faisant appel à des acteurs transgenres. Mais ce qu’il y a de plus rare c’est qu’ici ce thème, quoique central, ne phagocyte pas le film. Peut-être est-il l’une des premières pierres qui, au moins au cinéma, conduira au temps où la transidentité ne sera plus un problème mais sera une banalité comme n’importe quel récit d’apprentissage ou histoire d’amour.

L.S.

 

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La critique de Francescu

Avec son vingt et unième film qui raconte la vie d’une famille de Marseille, Gloria Mundi, Robert Guédiguian semble de plus en plus pessimiste. Nous avons Richard, Le grand-père chauffeur de bus, (Jean-Pierre Daroussin – égal à lui-même) et Sylvie (Ariane Ascaris) la grand-mère qui fait des ménages. Du côté des plus jeunes membres de la famille, nous retrouvons  Mathilda, la fille d’un premier lit (Anaïs Demoustier) dont le père Daniel (Gérard Meylan) sort de prison, et qui accouche au début du film d’une petite Gloria (d’où le titre du film) ; Aurore (Lola Naymark) la seconde fille ; et leurs compagnons respectifs, Nicolas (Robinson Stevenin) et Bruno (Grégoire Leprince-Ringuet).

L’un des jeunes couples adhère à la vision entrepreneuriale de la société, écraser son prochain pour gagner plus, l’autre subit la dure loi de la précarité et de l’uberisation. Ils sont les représentants un peu caricaturaux des deux faces de notre société. Par ailleurs, certains des personnages de cette chronique sociale sont à contre-emploi, en particulier Ariane Ascaris étonnante dans la peau d’une grand-mère raciste et réactionnaire. Guédiguian pose ainsi le terrible constat que le capitalisme s’infiltre au cœur des familles provoquant des troubles et la désunion de celles-ci.  On se retrouve alors dans des temps que décrivait Zola dans La terre ou Balzac dans Les illusions perdues. Voilà pour le décor.

Mais le personnage essentiel, le plus nuancé, et qui va porter le film, l’élément perturbateur, c’est l’ex de Sylvie, qui sort de prison et dont la force tranquille va révolutionner ce petit monde. Celui qui, sans vouloir trop en dire,  montrera que le destin n’est jamais tracé d’avance et qu’il existe une possibilité de rédemption et donc d’évolution à condition de « jouer collectif » . Pour y arriver il ne faudra pas se laisser prendre aux sirènes d’un pouvoir qui veut diviser pour mieux régner en dressant ceux qui perdent leurs droits contre les précaires, et en favorisant l’exploitation des plus démunis. L’autre intérêt du personnage du prisonnier, finalement le plus lucide car retranché de ce monde ou tout tourne à la folie, est de s’interroger sur la possibilité d’un espace de liberté dans un monde où nous sommes condamnés à subir.

Au final, Guédiguian dresse un portrait noir de notre société et s’interroge sur notre responsabilité collective et notre capacité à réagir à cette promotion du « moi d’abord » qui semble prévaloir. La grand-mère refuse de soutenir la grève et sa fille valide le discours de sa patronne : « à sa place je ferais comme elle ». Un film qui signe la disparition de la conscience de classe et où un personnage simplement bon dans ce monde de brute devient alors un héros.

L.S.

NB : A l’occasion de la sortie de Gloria Mundi, Diaphana sort un coffret DVD de la filmographie intégrale de Robert Guédiguian.

http://diaphana.fr/produit/integrale-robert-guediguian-20-films/

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La critique de L. Schérer

Après Augustine sorti en 2012, Alice Winocour nous livre avec Proxima un nouveau beau portrait de femme.

Cette fiction raconte la vie de la spationaute Sarah Loreau (Eva Green), entre le moment où elle a été sélectionnée pour rejoindre la station spatiale, et son départ pour celle-ci au sein de laquelle elle devra rester une année entière. Cette femme qui s’affranchit parfois des protocoles et qui ne rentre pas dans le moule qu’un environnement machiste voudrait lui imposer, est dépeinte avec acuité à travers les conséquences que cette sélection entraine sur sa vie et en particulier sur les rapports avec sa fille Stella.

On se laisse volontiers prendre au jeu de cette fiction qui nous fait rêver d’étoiles tout en ne les montrant pas. La réalisatrice a en effet un regard décalé par rapport à d’autres films sur la conquête spatiale : ce qui compte, c’est plus l’espace réservé à Stella que celui vers lequel va s’élancer Sarah. Alice Winocour filme avec justesse et une grande finesse les rapports mère/fille, les occasions ratées, mettant en parallèle le « métier » de mère et celui de femme spationaute.

D’autre part, le film révèle la fracture entre une personne et sa représentation. Pour illustrer cela, la réalisatrice filme entre autres une scène jubilatoire dans un supermarché de la base d’envol de Baïkonour où Sarah et un autre membre de l’équipage tombent sur leurs propres figurines.

Ce long-métrage raconte ce que Sarah va perdre en quittant la terre et non ce qu’elle attend de son séjour dans la station spatiale. L’arrachement au sol favorise paradoxalement un regard appuyé sur cette terre qu’elle quitte, traduit par la métaphore entre le coupage du cordon terre/espace et celui mère/fille. On est donc loin du portrait du spationaute en surhomme ou celui de la superwoman coupée des contingences familiales. Ici on montre la fragilité de la personne humaine et les années de travail nécessaires pour endurcir le corps et l’esprit pour le voyage dans l’espace.

Bref, un beau portrait dans un film sensible qu’on a plaisir à regarder.

L.S.

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La critique de L. Schérer

Freedom, réalisé par l’Australien Rodd Rathjen, traite d’un sujet peu connu et jamais vu dans un long métrage de fiction : l’esclavage en Asie du Sud-Est sur des chalutiers. C’est un film percutant, terrible, froid, cruel, dont on sort bouleversé.

Chakra, un jeune habitant d’un village du Cambodge, espère une vie meilleure en Thaïlande. Il émigre et se retrouve contre son gré sur un bateau où il est réduit au travail forcé dans des conditions épouvantables. Il se révolte avec violence contre sa condition, afin de pouvoir recouvrer sa liberté.

Le parti pris du réalisateur d’évacuer le pathos de ce film, qui traite pourtant d’un sujet propre à favoriser l’éclosion des émotions, est une vraie réussite. Rodd Rathjen, pour réaliser son premier long métrage, s’est aussi longuement investi dans les recherches sur son sujet. Enfin, ses acteurs sont pour la plupart des rescapés du travail forcé sur les navires. C’est cet aspect fortement documenté qui permet la mise en perspective de la principale thématique du film. Le réalisateur décrit au scalpel, en utilisant une mise en scène minimaliste, une situation qui touche des dizaines de milliers de personnes réduites en esclavage sans que cette situation émeuve le moins du monde ceux qui achètent les produits de la mer péchés dans ces conditions. Et par ricochet, le consommateur peut saisir alors les conséquences du « toujours moins cher ». Moins cher que mal payé, c’est l’esclavage. Sorry We missed you, le dernier Ken Loach, montrait ce que la loi du marché entraine pour nos sociétés occidentales. Ici nous voyons les conséquences qui sont cent fois pire pour les sociétés lointaines et défavorisées. La révolte du spectateur nait alors de la description de cette mise en esclavage comme un simple « détail » de la guerre économique provoquée par les tensions liées au commerce international. 

Mais, et c’est là que la fiction joue son rôle à plein, une fois le spectateur bien accroché, il reçoit à cause du choix de la violence que fait Chakra, un terrible coup à l’estomac. Comment continuer à s’identifier au personnage principal ? De cette cassure naît la nécessaire réflexion : où se situe la violence ? Peut-elle être légitime ? Qui en est responsable ? À quel moment perd-on son humanité ? Voltaire a écrit (article « Esclave » du Dictionnaire philosophique) « De toutes les guerres celle de Spartacus est la plus juste, peut-être la seule juste». Freedom pourrait être l’illustration de cette citation.

L.S.

 

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La critique de L. Schérer

Il y a des films qui agissent comme des uppercuts. Des oeuvres dont la vision marquera à jamais le spectateur qui pendant une heure trente a plongé dans un univers où la vision d'un cinéaste lui a offert un autre regard sur le monde. L'Incinérateur de cadavres n'est pas qu'un bon film. Ce serait réducteur de le limiter à ce simple qualificatif alors que c'est un chef-d’oeuvre. Son réalisateur Juraj Herz n’est pas le plus reconnu des cinéastes tchèques, n'ayant jamais été considéré comme un membre émérite de la "Nouvelle Vague" de son pays qui l’avait snobé à cause de ses études de marionnettiste.  

Pourtant, quand on regarde son oeuvre, il est l'un des plus passionnants metteurs en scène ayant oeuvré de l'autre côté du rideau de fer. Réalisateur formaliste au sens le plus noble du terme, son cinéma adopte la plupart du temps la forme d’un labyrinthe mental où le montage et la mise en scène nous plongent littéralement dans l’esprit de ses personnages comme pour l’employé modèle Kopfrkingl dans L'Incinérateur de cadavres. Dans ce film, il va multiplier les gros plans sur son protagoniste principal tout en usant d’une focale de type fisheye (distorsion qui courbe fortement toutes les lignes droites qui ne passent pas par le centre) qui donne l’impression que le visage de l’acteur  « aspire » littéralement  l’image. Son usage montre ici que Kopfrkingl est incapable de voir la réalité et finit par la remplacer par ses propres désirs. De plus, la fisheye permet au cinéaste de changer de lieu et d’époque dans la même séquence. Le film repose donc beaucoup sur la photogénie de l’acteur Rudolf Hrušínský qui ressemble à une sorte de bébé dans le corps d’un adulte. Le spectateur va découvrir au fur et à mesure du long-métrage comment le monstrueux Kopfrkingl, convaincu par un de ses anciens camarades de régiment d’avoir du sang allemand, va devenir un rouage de la "Solution finale". Au-delà même du nazisme, le film est avant tout un manifeste contre toutes les formes de totalitarisme et sera ainsi interdit dans une Tchécoslovaquie où les Soviétiques venaient d’écraser le Printemps de Prague.

La force du film est de donner au totalitarisme le visage d’un homme enfant zélé, sans la moindre conscience ni surmoi, qui veut jouir de l’autre sans jamais devoir faire face à ses responsabilités. Kopfrkingl est à l’image de ses amis nazillons, qui, dans la scène de la partouze, jouent les grands enfants quand ils tètent les seins de prostituées à la blondeur virginale. Il est l’incarnation d’un égoïsme destructeur qui veut jouir sans tenir compte de l’autre. Un esprit pervers et faible prêt à accepter les fables contées par le totalitarisme dont le simplisme correspond bien au cerveau rabougri du personnage principal. L'instrument incinérateur ne fait pas que brûler des corps, il anéantit aussi toute pensée et humanité chez le personnage principal.

Portée par une mise en scène unique, cette fable sur le totalitarisme est un film essentiel de l’histoire du cinéma, que je vous invite à découvrir ou redécouvrir en salles.

Mad Will

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