Dernières critiques

La critique de L. Schérer

En juin 1992, le français Paul Marchand fait partie des premiers reporters de guerre à s’aventurer à Sarajevo alors que la ville est assiégée. Accompagné de quelques journalistes internationaux, il tente de rapporter au mieux l’horreur dont il est le témoin quotidien : bombardements, assassinats de civils, pénuries… Marchand n’a peur de rien et son bagou fait rapidement de lui le principal correspondant des médias étrangers. Son franc parler l’oriente vers un journalisme qui prône la prise de partie et le droit à la compassion. Une blessure grave à Sarajevo met fin à sa carrière de journaliste de guerre et, même s’il tente une reconversion dans l’écriture, le reporter se suicide en 2009. Sympathie pour le Diable (d’après l’un de ses romans éponymes) s’ouvre en novembre 1992, sept mois après le début du siège de la capitale de Bosnie-Herzégovine.

Bonnet sur la tête, épaisses lunettes et cigare au bec, c’est le comédien québécois Niels Schneider qui prend les traits d’un Paul Marchand complètement exalté au volant de sa vieille Ford déglinguée floquée d’un provocateur “Dont waist your bullet, I’m immortal” (“Ne gaspillez pas vos balles, je suis immortel”). De la même manière que sa consœur Camille Lepage dont nous parlions récemment dans le film Camille, Marchand n’est à l’aise qu’en terrain miné, ne reculant devant aucune prise de risque. Mais là où Camille Lepage impressionnait par son humilité et son optimisme (précisons aussi qu’elle n’a pas eu le temps d’acquérir la même notoriété que Marchand), l’envoyé spécial de Sarajevo apparaît comme un personnage agressif et animé par la colère. Bien que le film ait pour objectif de lui rendre l’hommage qu’il mérite, il n’omet pas ses côtés excessifs. C’est cette ambiguïté et ambivalence qui font de Paul Marchand un vrai personnage complexe de cinéma. Le film assume d’ailleurs totalement une part de romanesque, laissant place à des scènes de convivialité, d’amour et de fête qui marquent un vrai contraste avec le terrible conflit ambiant.

Le réalisateur Guillaume de Fontenay a tenu de tourner son film en conditions, c’est à dire durant l’hiver sarajévien. Le traitement de l’image bleutée de cette ville en ruine amène une vraie sensation d’un froid glacial, d’un climat hostile à tout point de vue. Malgré la dureté de ce qu’il raconte, Sympathie pour le Diable n’a rien d’un film “choc”, mais relève de la chronique engagée, privilégiant les petites scènes de vie courantes au sensationnel. Cela n’enlève rien à son impact sur le spectateur, qui ne pourra s’empêcher de trouver résonance entre ces atrocités vieilles de vingt ans et les guerres qui frappent encore les civils du monde entier.

S.D.

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La critique de L. Schérer

À Rio de Janeiro, la Casa Nem est un lieu connu de toutes les personnes transgenres. Ce squat devenu refuge en 2016, est un lieu d’accueil pour toutes les minorités, trans, gay, bi, et/ou prostitué(e)s. À la tête de ce radeau de fortune, une femme,  Indianara, dont le documentaire d’ Aude Chevalier-Beaumel et Marcelo Barbosa porte le nom. Il faut dire qu’avec son caractère bien trempé, celle qui se définit comme “une personne avec des seins et une bite” est un personnage extraordinaire, portant à bout de bras toute une communauté en dépit du danger que cela peut représenter. Car Indianara n’est pas qu’une mère d’accueil pour marginaux échoués, son courage et son engagement font d’elle une figure de lutte contre l’État brésilien qui ne cesse de reculer en matière d’égalité. Sur un morceau de papier, Indianara note les noms et prénoms de ceux qui ont été assassinés à cause de leur orientation sexuelle ou leurs opinions. Parmi eux se rajoute tragiquement Marielle Franco, tuée en mars 2018 parce qu’elle représentait le PSOL (Parti Socialisme et Liberté) et défendait les droits LGBT. Derrière ses lunettes noires, Indianara, que l’on pensait solide comme un roc, ne retient pas ses larmes.

Mais le film est aussi celui d’une célébration. Lorsque la Casa Nem ouvre ses portes à la caméra, on y découvre une installation très sommaire, habitée par une bande de joyeux drilles, solidaires et tous emprunts d’une étonnante autodérision. Rejetés mais ensemble, les squatteurs se mettent aux fourneaux, se chamaillent, réfléchissent à des plans d’attaque. La fête et la danse font partie de leur quotidien, surtout lorsque l’on célèbre un mariage des plus improbables : celui d’Indianara né Sergio Siquera, devenue femme trans à 12 ans puis prostituée à 16, avec Mauricio, un ancien militaire issu d’une famille conservatrice et catholique. Leur union est une réponse implacable aux préjugés, à la montée de la haine, à l’aune de l'élection de Jair Bolsonaro à laquelle on assiste en direct quelques séquences plus tard.

Le documentaire oscille ainsi entre drame et réjouissance, au gré des humeurs de la Casa Nem que les réalisateurs ont pu filmer durant deux ans, jusqu’à sa fermeture en 2018. Le charisme de la maîtresse des lieux met tout de suite à l’aise, les corps, tous différents, sont acceptés. D’ailleurs personne ne se cache, on cuisine nu, on fait la révolution les seins à l’air, on n’a pas peur d’être une femme avec un pénis. Indianara et ses “enfants” ont compris que leur corps pouvait être l’instrument de revendications, et à défaut de pouvoir en parler librement, les corps transformés ou abîmés racontent les histoires de chacun. En ce sens, le film du duo franco-brésilien Aude Chevalier-Beaumel et Marcelo Barbosa leur rend un bel hommage, laissant une trace de leur combat que l’on imagine perdu d’avance face au rouleau compresseur totalitaire.  

S.D.

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Deuxième long métrage du réalisateur belge Laurent Micheli, Lola vers la mer est un film sensible et touchant qui expose les relations conflictuelles entre un père et son fils transgenre après la mort de leur femme et mère. C’est en route vers la mer où ils doivent disperser les cendres de la défunte afin de répondre à ses deniers vœux que Philippe, le père (Benoit Magimel),  et Lola, la fille (Mya Bollaers), devront de gré ou de force, réapprendre à se côtoyer après deux années de séparation.

L’intérêt du film réside d’abord sur l’évolution de la relation père/fille et du chemin que parcourt chacun des protagonistes pour aller vers l’autre. Quoique très bien documenté, le thème de la transidentité devient secondaire vis-à-vis de l’analyse des relations transgénérationnelles. En fait n’importe quel « problème » aurait pu servir de prétexte à l’analyse des relations parents/grand adolescent. Ce film dépasse donc l’étude d’un cas, pour en quelque sorte le banaliser. Celle qui était un fils s’appelle désormais Lola et non plus Lionel, et alors ? La construction de la féminité est une construction purement sociale. Que l’on soit cisgenre ou transgenre, il y a un moment où l’on doit tenir compte du regard de l’autre qui vous définit en tant que tel. Une femme transgenre aura finalement le même processus à accomplir qu’une adolescente cisgenre pour s’approprier la féminité.

Porté par un magnifique jeu d’acteurs, Lola vers la mer s’inscrit dans le nombre de plus en plus grand de films traitant de la transidentité (documentaires ou de fiction) et/ou faisant appel à des acteurs transgenres. Mais ce qu’il y a de plus rare c’est qu’ici ce thème, quoique central, ne phagocyte pas le film. Peut-être est-il l’une des premières pierres qui, au moins au cinéma, conduira au temps où la transidentité ne sera plus un problème mais sera une banalité comme n’importe quel récit d’apprentissage ou histoire d’amour.

L.S.

 

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La critique de L. Schérer

Avec son vingt et unième film qui raconte la vie d’une famille de Marseille, Gloria Mundi, Robert Guédiguian semble de plus en plus pessimiste. Nous avons Richard, Le grand-père chauffeur de bus, (Jean Pierre Daroussin – égal à lui-même) et Sylvie (Ariane Ascaris) la grand-mère qui fait des ménages. Du côté des plus jeunes membres de la famille, nous retrouvons  Mathilda, la fille d’un premier lit (Anaïs Demoustier) dont le père Daniel (Gérard Meylan) sort de prison, et qui accouche au début du film d’une petite Gloria (d’où le titre du film) ; Aurore (Lola Naymark) la seconde fille ; et leurs compagnons respectifs, Nicolas (Robinson Stevenin) et Bruno (Grégoire Leprince-Ringuet).

L’un des jeunes couples adhère à la vision entrepreneuriale de la société, écraser son prochain pour gagner plus, l’autre subit la dure loi de la précarité et de l’uberisation. Ils sont les représentants un peu caricaturaux des deux faces de notre société. Par ailleurs, certains des personnages de cette chronique sociale sont à contre-emploi, en particulier Ariane Ascaris étonnante dans la peau d’une grand-mère raciste et réactionnaire. Guédiguian pose ainsi le terrible constat que le capitalisme s’infiltre au cœur des familles provoquant des troubles et la désunion de celles-ci.  On se retrouve alors dans des temps que décrivait Zola dans La terre ou Balzac dans Les illusions perdues. Voilà pour le décor.

Mais le personnage essentiel, le plus nuancé, et qui va porter le film, l’élément perturbateur, c’est l’ex de Sylvie, qui sort de prison et dont la force tranquille va révolutionner ce petit monde. Celui qui, sans vouloir trop en dire,  montrera que le destin n’est jamais tracé d’avance et qu’il existe une possibilité de rédemption et donc d’évolution à condition de « jouer collectif » . Pour y arriver il ne faudra pas se laisser prendre aux sirènes d’un pouvoir qui veut diviser pour mieux régner en dressant ceux qui perdent leurs droits contre les précaires, et en favorisant l’exploitation des plus démunis. L’autre intérêt du personnage du prisonnier, finalement le plus lucide car retranché de ce monde ou tout tourne à la folie, est de s’interroger sur la possibilité d’un espace de liberté dans un monde où nous sommes condamnés à subir.

Au final Guédiguian dresse un portrait noir de notre société et s’interroge sur notre responsabilité collective et notre capacité à réagir à cette promotion du « moi d’abord » qui semble prévaloir. La grand-mère refuse de soutenir la grève et sa fille valide le discours de sa patronne : « à sa place je ferais comme elle ». Un film qui signe la disparition de la conscience de classe et où un personnage simplement bon dans ce monde de brute devient alors un héros.

L.S.

NB : A l’occasion de la sortie de Gloria Mundi, Diaphana sort un coffret DVD de la filmographie intégrale de Robert Guédiguian.

http://diaphana.fr/produit/integrale-robert-guediguian-20-films/

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La critique de L. Schérer

Après Augustine Alice Winocour nous livre avec Proxima un nouveau beau portrait de femme.

Cette fiction raconte la vie de la spationaute Sarah Loreau (Eva Green) pendant le laps de temps entre le moment où elle a été sélectionnée pour rejoindre la station spatiale et son départ. Cette femme qui s’affranchit parfois des protocoles et qui ne rentre pas dans le moule qu’un environnement machiste voudrait lui imposer, est dépeinte avec acuité à travers les conséquences que cette sélection en tant que spationaute entraine sur sa vie et en particulier dans les rapports avec sa fille Stella.

On se laisse volontiers prendre au jeu de cette fiction qui nous fait rêver d’étoiles tout en ne les montrant pas. La réalisatrice a en effet un regard décalé par rapport à d’autres films sur la conquête spatiale : ce qui compte, c’est plus l’espace réservé à Stella que celui vers lequel va s’élancer Sarah. Alice Winocour filme avec justesse et une grande finesse les rapports mère/fille, les occasions ratées, mettant en parallèle le « métier » de mère et celui de femme spationaute.

D’autre part, le film révèle la fracture entre une personne et sa représentation. Pour illustrer cela, la réalisatrice filme entre autres une scène jubilatoire dans un supermarché de la base d’envol de Baïkonour où Sarah et un autre membre de l’équipage tombent sur leurs propres figurines.

Ce long-métrage raconte ce que Sarah va perdre en quittant la terre et non ce qu’elle attend de son séjour dans la station spatiale. L’arrachement au sol favorise paradoxalement un regard appuyé sur cette terre qu’elle quitte, traduit par la métaphore entre le coupage du cordon terre/espace et celui mère/fille. On est donc loin du portrait du spationaute en surhomme ou celui de la superwoman coupée des contingences familiales. Ici on montre la fragilité de la personne humaine et les années de travail nécessaires pour endurcir le corps et l’esprit pour le voyage dans l’espace.

Bref, un beau portrait dans un film sensible qu’on a plaisir à regarder.

L.S.

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La critique de L. Schérer

Freedom, réalisé par l’Australien Rodd Rathjen, traite d’un sujet peu connu et jamais vu dans un long métrage de fiction : l’esclavage en Asie du Sud-Est sur des chalutiers. C’est un film percutant, terrible, froid, cruel, dont on sort bouleversé.

Chakra, un jeune habitant d’un village du Cambodge, espère une vie meilleure en Thaïlande. Il émigre et se retrouve contre son gré sur un bateau où il est réduit au travail forcé dans des conditions épouvantables. Il se révolte avec violence contre sa condition, afin de pouvoir recouvrer sa liberté.

Le parti pris du réalisateur d’évacuer le pathos de ce film, qui traite pourtant d’un sujet propre à favoriser l’éclosion des émotions, est une vraie réussite. Rodd Rathjen, pour réaliser son premier long métrage, s’est aussi longuement investi dans les recherches sur son sujet. Enfin, ses acteurs sont pour la plupart des rescapés du travail forcé sur les navires. C’est cet aspect fortement documenté qui permet la mise en perspective de la principale thématique du film. Le réalisateur décrit au scalpel, en utilisant une mise en scène minimaliste, une situation qui touche des dizaines de milliers de personnes réduites en esclavage sans que cette situation émeuve le moins du monde ceux qui achètent les produits de la mer péchés dans ces conditions. Et par ricochet, le consommateur peut saisir alors les conséquences du « toujours moins cher ». Moins cher que mal payé, c’est l’esclavage. Sorry We missed you, le dernier Ken Loach, montrait ce que la loi du marché entraine pour nos sociétés occidentales. Ici nous voyons les conséquences qui sont cent fois pire pour les sociétés lointaines et défavorisées. La révolte du spectateur nait alors de la description de cette mise en esclavage comme un simple « détail » de la guerre économique provoquée par les tensions liées au commerce international. 

Mais, et c’est là que la fiction joue son rôle à plein, une fois le spectateur bien accroché, il reçoit à cause du choix de la violence que fait Chakra, un terrible coup à l’estomac. Comment continuer à s’identifier au personnage principal ? De cette cassure naît la nécessaire réflexion : où se situe la violence ? Peut-elle être légitime ? Qui en est responsable ? À quel moment perd-on son humanité ? Voltaire a écrit (article « Esclave » du Dictionnaire philosophique) « De toutes les guerres celle de Spartacus est la plus juste, peut-être la seule juste». Freedom pourrait être l’illustration de cette citation.

L.S.

 

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La critique de L. Schérer

Il y a des films qui agissent comme des uppercuts. Des oeuvres dont la vision marquera à jamais le spectateur qui pendant une heure trente a plongé dans un univers où la vision d'un cinéaste lui a offert un autre regard sur le monde. L'Incinérateur de cadavres n'est pas qu'un bon film. Ce serait réducteur de le limiter à ce simple qualificatif alors que c'est un chef-d’oeuvre. Son réalisateur Juraj Herz n’est pas le plus reconnu des cinéastes tchèques, n'ayant jamais été considéré comme un membre émérite de la "Nouvelle Vague" de son pays qui l’avait snobé à cause de ses études de marionnettiste.  

Pourtant, quand on regarde son oeuvre, il est l'un des plus passionnants metteurs en scène ayant oeuvré de l'autre côté du rideau de fer. Réalisateur formaliste au sens le plus noble du terme, son cinéma adopte la plupart du temps la forme d’un labyrinthe mental où le montage et la mise en scène nous plongent littéralement dans l’esprit de ses personnages comme pour l’employé modèle Kopfrkingl dans L'Incinérateur de cadavres. Dans ce film, il va multiplier les gros plans sur son protagoniste principal tout en usant d’une focale de type fisheye (distorsion qui courbe fortement toutes les lignes droites qui ne passent pas par le centre) qui donne l’impression que le visage de l’acteur  « aspire » littéralement  l’image. Son usage montre ici que Kopfrkingl est incapable de voir la réalité et finit par la remplacer par ses propres désirs. De plus, la fisheye permet au cinéaste de changer de lieu et d’époque dans la même séquence. Le film repose donc beaucoup sur la photogénie de l’acteur Rudolf Hrušínský qui ressemble à une sorte de bébé dans le corps d’un adulte. Le spectateur va découvrir au fur et à mesure du long-métrage comment le monstrueux Kopfrkingl, convaincu par un de ses anciens camarades de régiment d’avoir du sang allemand, va devenir un rouage de la "Solution finale". Au-delà même du nazisme, le film est avant tout un manifeste contre toutes les formes de totalitarisme et sera ainsi interdit dans une Tchécoslovaquie où les Soviétiques venaient d’écraser le Printemps de Prague.

La force du film est de donner au totalitarisme le visage d’un homme enfant zélé, sans la moindre conscience ni surmoi, qui veut jouir de l’autre sans jamais devoir faire face à ses responsabilités. Kopfrkingl est à l’image de ses amis nazillons, qui, dans la scène de la partouze, jouent les grands enfants quand ils tètent les seins de prostituées à la blondeur virginale. Il est l’incarnation d’un égoïsme destructeur qui veut jouir sans tenir compte de l’autre. Un esprit pervers et faible prêt à accepter les fables contées par le totalitarisme dont le simplisme correspond bien au cerveau rabougri du personnage principal. L'instrument incinérateur ne fait pas que brûler des corps, il anéantit aussi toute pensée et humanité chez le personnage principal.

Portée par une mise en scène unique, cette fable sur le totalitarisme est un film essentiel de l’histoire du cinéma, que je vous invite à découvrir ou redécouvrir en salles.

Mad Will

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La critique de L. Schérer

Paris, 15 juillet 2018, Les Misérables s’ouvre sur les célèbres scènes de liesse qui, après la victoire des Bleus au football, unissaient aussi bien les gamins des banlieues que les hautes sphères politiques. Sur le perron de l'Élysée le lendemain, le décalage se creusait à nouveau, Emmanuel Macron s’éclipsait discrètement tandis que Paul Pogba faisait son show. La plaisanterie est également de courte durée dans le film de Ladj Ly, les manifestants euphoriques laissant vite leurs places au vif du sujet, les déboires de la Brigade Anti Criminalité de Montfermeil en Seine-Saint-Denis. Trois hommes forment les «Bacqueux », Chris, le sale type, raciste, misogyne, qui profite de son pouvoir pour intimider les gosses du quartier, Gwada le brave gars qui a « trahi » les siens en devenant flic, et Stéphane, la toute dernière recrue. Arrivé de Cherbourg, Stéphane est le provincial, surnommé « Pento » par Chris à cause de son cheveu luisant. Son entrée à la BAC est le point de départ du film, sa découverte de Montfermeil est la nôtre.

Les premières quarante minutes du récit sont un état des lieux de la cité, un portrait ultra dynamique voire ludique de la vie de quartier avec ses différents personnages : Le Maire, au maillot du PSG floqué « Le Maire 93 ».  On comprend alors qu’il ne s’agit pas de l’élu sorti des urnes  mais d’un genre de médiateur qui essaye d’arranger les conflits entre les communautés, de mèche avec à la fois les institutions (dont la BAC) et les bandits. Son rival est Salah, l’ancien malfrat devenu grand sage, qui prêche sa bonne foi tout en vendant des Kebabs. A ces deux figures de grands rois s’opposent les bouffons : les gamins qui enchaînent les infractions ou les Gitans qui menacent de tout faire sauter si on ne leur rend pas Johnny leur lionceau bien aimé. Malgré les insultes et embrouilles la banlieue de Montfermeil semble avoir trouvé un équilibre dans ses rapports de force, les flics et les mafieux s’arrangeant pour éviter les débordements. Lorsque Gwada commet une terrible bavure, filmée à son insu au drone par un des jeunes, le semblant de confiance qui régnait jusque-là est totalement rompu, la guerre, sanglante, est déclarée.

Les Misérables est un aboutissement pour son réalisateur, dont le travail sur Montfermeil remonte aux années 2000, lorsqu’il formait le collectif Kourtrajmé avec Kim Chapiron et Romain Gavras. Sa banlieue natale était alors déjà le décor de ses premières productions, notamment son documentaire 365 jours à Clichy-Montfermeil, produit en 2007, soit deux ans après les émeutes provoquées par la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré qui impliquait deux agents de police. En choisissant la fiction, Ladj Ly élargit son public. Il remporte le prix du Jury au dernier festival de Cannes et marque un grand coup. Les violences policières ne sont plus le titre d’un article à demi lu mais le centre d’une intrigue, il faut le dire, très divertissante. Le divertissement ne détériore pas la gravité du sujet ni l’enjeu politique du film. Le divertissement, puisqu’il est extrêmement bien mené, captive et marque. Personne n’est froissé : les policiers ne sont ni tout à fait des monstres, ni tout à fait des héros, de même pour leurs ennemis. La bavure dramatique n’est pas que le fait d’un homme. Le coupable est le grand absent de l’histoire : le politique, le vrai, pas celui qui se proclame maire par un nom sur un maillot de foot.  Le maire élu de Montfermeil n’apparaît pas une seule fois, ni tout autre figure extérieure. Il règne sur les Bosquets un horrible sentiment d’abandon, même lorsque les trois Bacqueux appellent « la centrale » pour du renfort.

Le personnage d’Issa, le Gavroche local, le gamin violenté, est l’incarnation des conséquences de ce délaissement. Le film raconte sa naissance, la création du monstre, physique (défiguré) et moral (désormais en quête de vengeance), comme il raconte la naissance du côté sombre de Gwada, et celle d’un nouvel agent de la Bac, Pento. Le bon, la brute et le truand, le compte y est. L’affrontement final a d’ailleurs tristement tout d’un western : à la fin, il n’en restera qu’un. À la seule différence que Ladj Ly avoue lui-même ignorer la nature du vainqueur, appelant le spectateur à prendre ses responsabilités pour enfin, en connaissance de cause, écrire notre Histoire.

S.D.

 

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La critique de Francescu

À l’image de leurs précédentes pérégrinations  que nous avions déjà beaucoup appréciées, c’est avec un grand plaisir que nous retrouvons nos deux amis Pat et Mat dans de nouveaux épisodes toujours aussi drôles.

Quatrième saison de leurs aventures après Pat et Mat, Les nouvelles aventures de Pat et Mat et Pat et Mat déménagent, Pat et Mat en hiver continue de révéler la foisonnante imagination du réalisateur tchèque Marek Benes.

Cette fois Pat et Mat devront affronter les aléas d’un hiver rigoureux et… les traditionnelles fêtes de fin d’année qui impliquent comme chacun sait cadeaux et gâteaux. Mais rien n’est évident pour nos deux bricoleurs. De la construction d’un sauna à celle d’un igloo, de l’échange de cadeaux à la confection d’une carte de vœux particulière, nos deux amis s’en donnent à cœur joie pour inventer et construire, sans oublier de faire quelques dégâts, matériels heureusement, et qui n’entachent aucunement leur bonne humeur et leur amitié.

En résumé, quarante minutes de plaisir intense à partager, dont il serait dommage de priver les tous petits.

L.S.

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La critique de L. Schérer

Lovemilla du réalisateur Teemu Nikki est un film drôle qui sous ses aspects un peu « n’importe quoi » à tendance kitch,  traite de thèmes sociaux importants. Le long-métrage évoque ainsi la dépendance au travail, à l’alcool, mais parle aussi des relations de couple, de la virilité, de la confiance (en soi et aux autres) et plus généralement des relations sociales.

Dans un univers fantaisiste où cohabitent des fées, des méchas et des zombies et alors que le voyage dans le temps est possible, Milla et Aimo s’aiment d’amour tendre. Le garçon est propriétaire d’un restaurant et fan de bodybuilding alors que Milla vit avec lui dans la maison de ses parents zombifiés par l’abus d’alcool. Le jeune couple en a assez de cette proximité et décide de louer un appartement pour eux et leur animal de compagnie. Mais c’est là que tout se gâte. À cause de la stratégie stupide de la « meilleure amie qui vous veut du bien » de Milla, le couple vole en éclats et l’histoire déjà déjantée au départ (les premières images  en panoramique sur la chambre de nos héros donnent dès l’entrée un aperçu de l’univers intrigant et psychédélique du long métrage), atteint des sommets de loufoquerie.

Aucun relâchement dans l’écriture cependant. Si la description de l’univers est débridée, le scénario est parfaitement bien tenu et retombe toujours sur ses pieds. Cela participe largement à la réussite de ce film qui, tout en utilisant un humour allant du scatologique au soutenu, permet au spectateur de s’attacher aux personnages, qu’ils soient très musclés et pas très intelligents ou plus finauds dans le cas des protagonistes féminins qui comptent quand même quelques  perverses narcissiques ou cyniques patentées dans le lot.

Bref, on suit avec passion les aventures des protagonistes, les rôles secondaires étant aussi travaillés que les principaux, et on en sort émus et enrichis par les 90 minutes de visionnage.

Un film hautement recommandable à ceux qui veulent bien lâcher prise.

L.S.

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