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La critique de L. Schérer

Hong Sang-soo est un esthète de l'amour. Un artiste qui dépeint avec méticulosité les turpitudes du coeur et du couple à travers des films toujours semblables mais toujours légèrement différents, une sorte de peintre qui reproduirait jusqu'à l'infini les variations d'une même toile, changeant un bleu ici ou un subtil trait de rouge là. Et cela fait vingt-trois films que ça dure. Un Hong Sang-soo, c'est presque toujours la rencontre de trois ou quatre personnages, souvent dans un triangle amoureux, parfois évident, parfois plus subtil. Inlassablement les personnages déambulent dans les rues, se rencontrent au restaurant ou au bar et alors ils boivent de l'alcool, beaucoup, et discutent d'amour et de bleus à l'âme.

Son dernier film, Hotel by the River ne déroge pas à la règle. Cette fois, le décor est un hôtel au bord de la rivière où un poète d'un certain âge s'est retiré et y convoque ses fils. Dans une autre chambre, deux jeunes femmes s'enlacent dans un lit, habillées. Il s'agit en fait de deux amies dont l'une se remet difficilement d'une rupture amoureuse. Ainsi va le film, les hommes d'un côté et les femmes de l'autre. Séparés. Osant même un léger flou sur une potentielle homosexualité du poète, par ses relations rapportées avec le gérant de l'hôtel qui l'a invité, mais aussi par le rapport très étroit qu'entretiennent les deux femmes, comme pour distancier encore plus les deux mondes. Tout se déroule comme dans un Hong Sang-soo, les longues discussions, les marches, les rencontres autour d'un verre, mais les deux mondes, bien que situé dans un même lieu, restent à distance l'un de l'autre hormis une timide approche du poète âgé et une demande d'autographe mal assurée de la part d'une des deux femmes.

Depuis quelques années, la Corée du Sud connaît une forte augmentation des revendications féministes qui remettent en cause la structure hiérarchique patriarcale de la société s'appuyée traditionnellement sur des fondements néo-confucianistes. Il n'est plus question pour les jeunes femmes du pays de courber l'échine et de sacrifier leurs désirs et aspirations pour celui des hommes. En 2017, la vague #MeToo a fortement déferlée sur le pays et le pays s'est scindé en deux. Depuis, pas un mois sans que des scandales sexuels, traditionnellement passés sous silence, n'éclatent dans la sphère publique. Pour les acteurs, stars de la musique, et autres grands patrons, terminé le sentiment d'impunité. Par effet de bords, de nombreux hommes, plutôt que de réfléchir à leurs comportements passés, il faut voir comme dans les rues de Séoul les garçons tiennent les filles fermement par le bras, ont tout bonnement ostracisé les femmes. De nombreux articles de presse ont ainsi rapporté que, faute de savoir se comporter avec la gente féminine, les hommes ont cessé tout simplement de communiquer avec les femmes au bureau, préférant ne plus les convier aux repas et soirées karaokés qui se pratiquent très largement entre collègues.

Tourné à l'hiver 2017, Hotel by the River peut alors être vu comme la traduction dans le style de Hong Sang-soo, de ces deux mondes qui ne savent plus communiquer. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le poète âgé ne se fait plus guère d'illusions sur sa capacité à séduire des jeunes femmes, s'il laisse planer un doute sur une relation avec un homme et s'il se montre tendre avec ses fils. Le modèle du père tout puissant, de l'homme chef de société a fait long feu, il est temps de faire tomber l'image du patriarche omnipotent et séducteur. Les fils peuvent-ils le comprendre ? Rien n'est moins sûr. De leur côté, les femmes se consolent entre-elles. Elles n'osent plus approcher les hommes que du regard et de loin. La célébrité d'un des fils, réalisateur, n'est plus suffisante pour les faire tomber en pamoison. D'ailleurs, cette thématique se retrouve dans l'image. Kim Min-hee (Mademoiselle), l'amante officielle du réalisateur, est moins mis en valeur esthétiquement, comme si Hong Sang-soo avait voulu éloigner sa caméra. Alors qu'elle crevait l'écran dans Grass, Le jour d'après ou encore Seule sur la plage la nuit, elle est ici filmée avec plus de naturel, le noir et blanc moins sublimé, comme si le réalisateur avait laissé tomber les artifices, filmant plus la femme et moins la muse.

Ainsi le dernier Hong Sang-soo influencé par les mouvements sociaux au sein du pays est à la fois fidèle à l'oeuvre du cinéaste dont on retrouve les marottes habituelles, mais aussi légèrement différent, explorant une nouvelle facette des relations hommes-femmes. Le suivant est déjà prévu, que nous réservera-t-il ?

Gwenaël Germain

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La critique de L. Schérer

Alger, années 90. Un homme entre deux âges sort de chez lui et se fait abattre froidement par une bande armée.  Une patrouille de police entend le coup de feu et intervient, mais c'est déjà trop tard, le terrorisme a frappé une fois de plus. Quelques échanges de coups de feu, un policier tombe sous les balles, les criminels s'échappent. Il n'y aura pas fallu plus d'une seule scène à Amin Sidi-Boumédiène pour nous convaincre. Un plan séquence qui en quelques minutes scotche le spectateur à son siège.

-Noir-


Nous voici dans une voiture avec deux hommes inconnus. Qui sont-ils, que font-ils ? Nous n'en savons rien. C'est tout juste si nous comprenons qu'ils sont à la recherche d'un certain Abou Leila. Un motel, une nuit, et l'équipage reprend la route. Road movie en direction du désert. Peu à peu les traces de civilisation s'éloignent. Le conducteur, Lofti (Lyes Salem) a l'air sûr de lui, il est directif même. Son passager, S. (Slimane Benouari), a passé une mauvaise nuit, il est sujet aux cauchemars. On comprend que le premier emmène le second loin de la folie d'Alger. Durant une bonne heure, nous restons sans voix, appréhendant les personnages mystérieux par des dialogues qui prennent soin de ne pas trop en dire. C'est le temps des hypothèses. Sont-ils flics ? Sont-ils terroristes ? Ont-ils quoi que ce soit à voir avec l'attentat de la première scène ? Peu à peu, nous comprenons que ces questions n'ont pas d'importance. L'intrigue avance d'elle-même mais à chaque fois que nous pensons l'avoir saisie, à chaque fois que nous pensons nous installer dans le confort intellectuel de celui qui comprend, un nouvel élément apparaît et relance notre questionnement.

Plus l'oeuvre avance, plus les cauchemars de S. se multiplient, et plus ils viennent se mêler à la réalité de sorte que celle-ci devienne moins tangible. Inexorablement nous glissons dans la folie. Comme le dit Lofti, « on est tous cinglé dans ce pays ». De temps en temps, Amin Sidi-boumédiène nous offre une bride de réel à laquelle se rattacher. Nous sautons sur ces moments de repos pour démêler le rêve angoissant du road trip, pour comprendre les nouvelles informations, mais bientôt notre raison doit capituler. Là, arrivés au milieu du désert, nous ne pouvons plus que nous abandonner au chef d'oeuvre. Il n'y a plus à réfléchir, il n'y a plus qu'à croire. Alors on accepte. On accepte le fantastique qui transforme le guépard en homme et relie la dune aux rues d'Alger. On accepte de ne plus faire que ressentir, jusqu'à la lumière. Alors en s'abandonnant, on comprend.

Abou Leila est une chimère, un cauchemar partagé par tous les algériens ayant grandit dans la violence des attentats des années 90. Une peur aléatoire que même les plus forts ont besoin d'exorciser. Pour son premier long métrage, Amin Sidi-Boumédiène décide de l'affronter de face, pour mieux regarder dans les yeux le passé et ses névroses. Il le fait avec une maestria incroyable, le road-trip glissant vers le fantastique sans anicroche, sapant le besoin de tangible tout en distillant les clefs de la compréhension. Une fois n'est pas coutume, le désert ressort magnifié, mais cette fois sous le regard d'un réalisateur local. De bout en bout l'image est sublime tout en restant modeste. Amin Sidi Boumédiène est un grand technicien de l'image mais n'use jamais de la technique dans une approche tape-à-l'oeil. Celle-ci est au service de la narration et du sentiment qu'il veut faire passer et non l'inverse.

Un très grand film qu'il faudra absolument voir sur grand écran.

Gwenaël Germain.

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La critique de L. Schérer

L’herbe semble toujours plus verte dans le champ du voisin. Mais quand on a sauté la barrière, on peut être déçu par ce que l’on découvre. C’est un peu ce que vivent les protagonistes d’un couple adultère de la campagne russe. Lui (Egor Barinov) est chauffeur routier, il part pour de longues journées sur les routes. Au passage il fait monter dans sa cabine sa voisine Anna (Kristina Schneider) sensée partir vendre ses tricots dans les magasins de la capitale. Ces moments volés leur semblent merveilleux. Mais quand les circonstances font que ces deux personnages doivent cohabiter, ils déchantent vite.

Il était une fois dans l’Est de la réalisatrice russe Larissa Sadilova aurait pu être la simple illustration de l’injonction du décalogue qui interdit l’adultère. Mais le film ne se limite pas à la description d’un commandement moral et s’avère au final bien plus riche. Les images de Larissa Sadilova nous font ainsi partager la vie des habitants de cette petite ville dans laquelle se déroule le récit, que ce soient les autres partenaires du couple adultérin (Maria Semyonova et Youri Kiselev), leur famille ou leurs proches. Par l’intermédiaire de quelques plans où l’on perçoit les personnages au travail et dans leur quotidien, le film rend à merveille  l’atmosphère particulière des lieux de vie où se mélangent quiétude, débrouillardise, et suspicion. La ville n’est plus seulement un cadre pour les protagonistes mais devient aussi un sujet. D’ailleurs c’est par elle que se termine le film grâce à une fête donnée en l’honneur de la libération de la cité. « On n’oublie rien » proclame un slogan en hommage à ses libérateurs. Tout un symbole.

Portée par des acteurs talentueux en immersion au milieu des habitants de Trubchevsk, cette histoire d’amour au cœur de la campagne russe laisse in fine planer un certain sentiment de nostalgie. Pourquoi la vie ne peut-elle pas être plus simple ?

Laurent Schérer

 

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Le documentaire Mon nom est Clitoris consiste en l’interview de plusieurs jeunes femmes, qui racontent devant la caméra à des réalisatrices aussi jeunes qu’elles, quand et comment elles ont pris conscience de la présence dans leur corps de leur clitoris, cet organe de la jouissance féminine. Sans tabou, le film démonte les clichés que peuvent véhiculer les discours machistes sur la sexualité féminine, et permet aux femmes de se considérer « normales » quand elles utilisent un organe que la nature leur a attribué.

Par le biais de ce film féministe et militant, les réalisatrices Lisa Billuart Monet et Daphné Leblond cherchent à lever la censure, ou au mieux la méconnaissance, qui entoure cet organe et d’une façon plus générale le plaisir féminin auquel il est lié. Elles s’interrogent tout autant sur un vocabulaire imposé par une norme masculine (que signifie « préliminaires » ?) que sur l’ignorance historique de l’anatomie des femmes qui persiste encore aujourd’hui.

Pour elles, cacher le clitoris, c’est nier l’existence d’une sexualité féminine.

Filmé plus sous la forme d’un échange de paroles que dans le cadre formel de l’interview, les discussions ont lieu dans la chambre des questionnées, laissant apparaître les réalisatrices à l’image. Cela permet d’une part de renforcer la valeur des témoignages, mais aussi de leur donner un ton plus personnel, ce cadre gommant l’effet « expert » que peuvent prendre parfois certaines interviews. Les personnes interrogées n’apparaissent pas alors comme représentantes d’une cause mais comme l’échantillonnage d’une partie majoritaire de la population, celles des femmes, qui est en droit de revendiquer un espace entre la prude et la pute.

Laurent Schérer

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Après Sugar Land en 2014, un documentaire sur l'omniprésence du sucre dans l'industrie agroalimentaire et ses effets très néfastes à la santé, le réalisateur australien Damon Gameau revient cette année sur les écrans avec un nouveau documentaire intitulé 2040. Las des projections alarmistes ne promettant qu'un monde fait de pollution et de cancers, le documentariste, jeune papa, souhaite poser sa caméra sur les technologies et expérimentations déjà existantes aujourd'hui et qui pourraient améliorer drastiquement l'état de la planète si elles étaient développées à grande échelle. Derrière ce titre, l'idée est donc de se projeter dans un futur possible et désirable où l'homme aurait mis en place ces solutions, remplaçant la peur de l'avenir par un espoir.

Pour trouver ces solutions, Damon Gameau parcourt la planète, du Bangladesh aux USA en passant par l'Australie, rencontrant des scientifiques, des écologistes et des communautés qui les ont déjà adoptées avec succès. L'inventaire est large, du réseau d'énergie domestiques à la permaculture sous-marine, de l'éducation des filles à l'agriculture raisonnée, autant de solutions qui mises bout à bout pourraient à la fois permettre de rejeter moins de carbone dans l'atmosphère mais aussi d'en absorber une partie de l'excédent. Toujours positives et optimistes, les rencontres donnent lieu à des explications compréhensibles pour tous, un peu à la manière d'un "C'est pas sorcier" afin de pouvoir embarquer un maximum d'énergie. Entre deux rencontres, le documentaire se mue en fiction, montrant comment ces technologies pourraient changer notre quotidien et celui de la planète.

Bien entendu, le documentaire ne prétend pas solutionner tous les problèmes, on pourra d'ailleurs à ce titre regretter qu'il ne souligne que très peu les difficultés ou les effets de bords néfastes que pourraient avoir les solutions proposées, néanmoins par son dynamisme, son didactisme et sa bonne humeur, 2040 est une vraie bouffée d'air frais qui donne envie de s'engager vers l'avenir avec confiance.

Gwenaël Germain

 

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On ne s'en rend pas toujours bien compte mais seule une minorité de films étrangers bénéficient d'une sortie en salles françaises. Bien souvent, les festivals de cinémas sont la seule et unique occasion de découvrir des chefs d'oeuvres lointains qui resteront introuvables pour le commun des mortels, pas même en DVD. Ce n'est pas que ces films soient moins bons, c'est surtout qu'ils sont trop différents de ce que le public a l'habitude de voir pour qu'un distributeur prenne le risque.  C'est par exemple le cas des films coréens. Depuis Old Boy de Park Chan-Wook et à l'exception de quelques grands noms, le cinéma coréen rime avec thriller ultra-violent et image léchée. C'est comme ça, c'est ce que le public connait et c'est donc ce qu'il attend.

The Shameless est tout l'inverse. Découvert en 2015 au Festival du Film Coréen de Paris et sélectionné à Cannes dans la catégorie "un certain regard", le film aurait dû rejoindre la cohorte des films oubliés. Contrairement à ce que son résumé pourrait laisser penser, The Shameless n'est pas un thriller coréen. Non, The Shameless est un film noir, un genre qui a presque disparu de nos salles obscures. Ici le rythme est lent, le scénario épuré et la violence rare mais abrupte. L'accent n'est pas mis sur l'action, mais sur les personnages, à la fois complexes et lucides à propos leurs situations inextricables. Le final, connu de tous, est inévitable. Un film noir ne peut pas bien se terminer.

Nous suivons le destin de Jae-gon (Kim  Nam-gil), un inspecteur de police dont le couple bat de l'aile. Trop absorbé par son travail, il délaisse autant sa famille que celle-ci ne comprend son engagement. Le policier traque un dangereux criminel et pour ce faire, il se rapproche, sous couverture, de l’amante du bandit, Hye-kyung (Jeon Do-yeon), qui dirige un bar à hôtesses. Inexorablement, la détresse autant que le charme de Hye-kyung ne le laisse pas insensible et sa couverture devient de plus en plus dure à tenir. La sempiternelle histoire de destins tout tracés, du tragique des amours impossibles. 

Je ne sais pas bien quand le film m'a attrapé. Le début se passait assez normalement. J'appréciais la mise en scène, le fait que le réalisateur prenne le temps de poser ses personnages, doucement, calmement. J'appréciais que l'action se déroule dans une partie plus pauvre de Seoul, loin de Gangnam. J'appréciais ce scénario simple, sans twist, ces rôles un peu caricaturaux de la femme fatale en détresse et du flic qui commence à en tomber amoureux... Et puis... Et puis j'ai subitement eu envie de pleurer. Pas sur une grande scène émotive, pas sur une musique déchirante, non !  Le film m'avait attrapé malgré moi !

Plus qu'une histoire, The Shameless est un film d'ambiance, de ressenti. Les acteurs n'en font pas trop. Il s'agit d'être digne dans le mélodrame et de ne pas tomber dans le pathos. La réalisation fait le reste, merveilleuse de simplicité, au service de la photographie. Pour son second long métrage, le réalisateur Oh Seung-uk s'est inspiré de l'ambiance des films Jean-Pierre Melville, et cite volontiers l'influence de Un flic (1972) mais Kim Nam-gil (le lieutenant) a également parfois des faux airs d'Alain Delon dans Le Samouraï (1967). Par ailleurs, le réalisateur s'est également inspiré de ses propres expériences de la pègre, et de nombreuses scènes renvoient à des moments vécus par lui-même ou par ses proches. Peut-être est-ce pour cela que la relation entre Kim Hye-Kyung et le lieutenant Jung n'est pas ridicule malgré les clichés et les questions qui restent en suspens.

Clairement, le film ne plaira pas à tout le monde et c'est assez normal car The Shameless tient plus du film d'auteur à budget que du cinéma commercial. Il a d'ailleurs été financé par CGV Arthouse, un fond qui accompagnait les projets de nouveaux réalisateurs. Nombreux seront ceux qui trouveront l'intrigue trop peu fouillée ou qui seront dérangés par les zones d'ombres des personnages, mais sa beauté est ailleurs. Ce n'est pas un film à regarder un dimanche soir avec un morceau de pizza dans une main et le portable dans l'autre. Il s'agit d'un film qui au contraire demande à être vu dans le calme, pour infuser le tragique jusqu'à son final grandiose, éclatant comme un coup de feu dans la fraîcheur du petit matin.

Gwenaël Germain

 

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La critique de L. Schérer

Cyril contre Goliath montre le combat mené par Cyril Montana, écrivain, consultant et journaliste, devenu réalisateur quand il filme sa propre histoire. Habitant de cœur du village de Lacoste (400 âmes), situé dans le parc naturel régional du Lubéron, il s’oppose à Monsieur Pierre Cardin qui, par un « caprice de vieillard », a décidé d’acheter le village et les terrains alentours. Le couturier possède à ce jour en plus du château et des dizaines de maisons du village, 40 hectares de bonnes terres. Et de ces propriétés il ne fait rien ou presque. Tout lui sert de vitrine. Le château est en effet le cadre d’un festival d’opéra annuel et ses maisons servent à exposer ses créations. Le village se vide donc de ses habitants et se meurt. Le réalisateur, au vu de cet état de fait décide de mener une lutte pour faire revivre la bourgade.

Dans ce documentaire, ce n’est pas forcément l’aboutissement du combat qui est intéressant, mais la démarche de l’engagement et ses conclusions, puisqu’ainsi que l’indique la philosophe Cynthia Fleury interviewée dans le film, « l’engagement n’a pas besoin d’une victoire pour montrer sa valeur »,.

En effet, le réalisateur se met en scène comme un naïf qui pense que la bonne foi, le bon sens, vont permettre, si ce n’est de résoudre le problème, au moins d’entamer une discussion à son sujet. Il passe donc la première moitié du film à rencontrer des habitants, la presse, des élus et en premier lieu le maire de la commune, pour comprendre la situation et voir quelles pistes ont été tentées. Mais il comprend vite que rien n’a atteint le châtelain hormis une fois, le blocage de son festival estival par des agriculteurs opposés à un projet de golf du milliardaire. Voulant payer de sa personne et prouver sa militance aux yeux de ses amis et surtout de son fils qui lui reproche son attitude « gauche caviar », il reprend l’idée d’une marche que lui a soufflée un indien disciple de Gandhi, et part, tel un Don Quichotte, pour un périple à pied de Paris à Lacoste. Fiasco pour la cause mais intense période de réflexion pour lui-même. N’a-t-il pas péché par orgueil ? N’aurait-il pas fallu commencer par savoir ce que désiraient les habitants du village au lieu de se considérer comme un sauveur ?

C’est surement une des leçons de ce film. On ne peut assurer le bonheur des personnes contre leur gré. « Il faut changer de méthode » comme le constate lui-même le réalisateur qui se rend compte qu’il ne faut pas penser à la place des gens mais leur donner les moyens d’expression de leur engagement.

Un des (nombreux) autres points intéressant du film est lorsque la même Cynthia Fleury pointe du doigt l’importance dans notre société de l’occupation de l’espace public. Ce que recherchent les possédants c’est de déposséder le peuple du droit d’exister dans cet espace. La répression violente des manifestations de ces dernières années en est un exemple flagrant.

Le film laisse de nombreuses questions en suspens : les limites de l’engagement, de la militance, de la non-violence, de la désobéissance civile… mais il met en lumière le mépris des riches envers ceux qu’ils considèrent comme des moins que rien, niant leur valeur, car pour eux il n’en existe qu’une, celle de l’argent.

Témoignage d’un engagement et d’une lutte, ce film est une pierre supplémentaire apportée à l’indispensable construction du « monde d’après ».

À découvrir sur la plateforme de cinéma virtuel : https://www.25eheure.com/

Laurent Schérer

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La critique de L. Schérer

On a beau vouloir vivre le plus longtemps possible, la vieillesse est un âge que l'on craint. Souvent associé à la dépendance ou à la maladie, l'âge canonique est rarement montré comme plein de joie et de bonne santé. En totale opposition avec cette image, le documentariste allemand Uli Gaulke a posé sa caméra sur une joyeuse bande de grands-pères chinois à la bonne humeur communicative. Unis par l'amour du Jazz, ils ne se quittent plus depuis les années 80, pour jouer et rendre les gens heureux.

Le documentaire commence alors qu'ils sont invités à se rendre en Europe à un festival de Jazz, ce qui n'est pas une mince ambition quand la moyenne d'âge a passé quatre-vingt ans. L'invitation sonne comme un branle-bas de combat, il leur faut rapidement répéter pour choisir les chansons à interpréter mais aussi recruter une chanteuse qui saura charmer les "longs nez" occidentaux ! Mais attention, il ne faudrait pas non plus que la présence d'une femme ne vienne créer de rivalité entre eux, il faut la choisir avec soin.

Uli Gaulke profite de l'évènement pour dresser le portrait de chacun des membres. Dans l'intimité, les grands-pères livrent leurs souvenirs à la caméra. Comment ils ont connu le jazz, comment ce fut dur de vivre lorsqu'il fut interdit par l'état communiste. À travers leurs révélations se dresse l'histoire récente de la Chine et de son évolution. "Aujourd'hui on vit bien mieux" dit l'un louant le confort de la vie moderne, "mais aujourd'hui il y a des différences entre les riches et les pauvres. Avant nous étions tous pauvres, nous étions heureux avec rien". Un air de nostalgie lucide flotte sur le film. Pourtant, il n'est pas question de regarder le passé, le secret de la longévité est de regarder l'avenir !

As Time Goes By in Shanghai est un vrai feel good documentary. On se passionne rapidement pour ce jazz chinois imprégné de chansons folks et on pourrait écouter les témoins parler pendant des heures de l'ancien temps. On s'amuse aussi à les voir protéger l'image de la Chine lorsqu'ils sont en interview avec un média étranger. Enfin, on éclate de rire à les voir échafauder un plan d'évasion lorsque l'un d'entre eux doit se faire hospitaliser avant le concert tant attendu.

Une petite merveille à regarder les étoiles pleins les yeux !

Gwenaël Germain

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La critique de L. Schérer

Ryoo Seung-Wan est un réalisateur qui se bonifie avec le temps, capable des pires navets quand il joue lui-même dans ses propres films, par exemple City of Violence (2006), un presque nanard à la tatane intempestive et au scénario oublié dans des toilettes à la turque d’un mauvais chimaek* de Hongdae**, mais aussi capable du meilleur quand il passe uniquement derrière la caméra et qu’il inscrit son scénario au coeur des préoccupation de ses concitoyens, comme dans Veteran (2015), un thriller social génial passé au Festival du Film Coréen à Paris mais dont les droits en France n'ont hélas jamais été achetés.

Tourné entre ces deux extrêmes, The unjust est un thriller coréen de bonne facture, bien qu'assez classique, s'articulant autour d’innombrables trahisons entre procureurs, hauts gradés de la police, inspecteurs, et mafiosi peu amènes. On l'imagine, ce panier de crabe est un terreau plus que favorable pour que les alliances de circonstance se nouent et se dénouent au fur et à mesure que bougent les lignes. Comme souvent, un inspecteur de basse extraction est convoqué par sa hiérarchie pour couvrir les bavures de supérieurs contre promesse d'une carrière réussie. Ce dernier ne pouvant pas se mouiller lui-même, joue alors sur les rivalités entre gangsters, desquels les politiques ne sont jamais loin. Bien entendu, le tableau ne saurait être complet sans qu'un procureur véreux ne vienne mettre son grain de sel.

Ne nous le cachons pas, le terrain de jeu sur fond d'enquête de corruption n'est pas un sujet neuf et Ryoo Seung-wan ne révolutionne pas le genre thriller policier avec ce film. Toutefois, en mettant en scène un flic prêt à tout et en évitant la figure classique du chevalier blanc qui se bat seul contre le système, le réalisateur dessine le portrait sans concession d'une société inégale où seule l'argent, l'entre soi et les corruptions permettent l'accès aux meilleures positions, une thématique qu'il creusera encore plus dans ses films suivants. Scénarisé par Park Hoon-Jung (auteur de J'ai rencontré le diable ; puis auteur-réalisateur de New World), The Unjust est donc essentiellement un film d'action prenant à l'intrigue bien ficelée, dans laquelle le spectateur prendra plaisir à apprécier les jeux politiques d'alliances de circonstance.  

Doté d'une très belle image, le film sort néanmoins du lot par un refus de sur-esthétisation de la violence, bien présente mais moins centrale que dans les thrillers sanglants des années 2000. The Unjust ouvre une nouvelle période du thriller coréen où les jeux d'alliances, la corruption des élites et les inégalités sociétales prennent le pas sur les récits de meurtriers ou de règlements de comptes entre membres de la pègre. Contrairement à leurs prédécesseurs des années 2000 (Old Boy, Memories of a Murder, The Chaser) qui se concentraient sur des criminels horribles et monstrueux, mais uniques, les thrillers des années 2010 opèrent un basculement vers une critique des pouvoirs établis et de la porosité entre les milieux politiques, journalistiques, économiques et criminels dont l'apogée (Inside Men et Veteran) feront du "système" le véritable criminel. En cela The Unjust est une sorte d'épreuve du film de Véteran, au sens artistique du terme, réalisé par Ryoo Seung-wan cinq ans plus tard, qui poussera ses thématiques à leur paroxysme à un moment où la société coréenne elle-même gronde contre sa classe dominante dans un mouvement sociétal qui finira par déposer la présidente Park Geun-Hye. Outre la thématique et le style, les deux films partagent d'ailleurs un casting très proche avec pas moins de cinq acteurs principaux en commun (Hwang Jung-Min ; Yu Hae-Jin ; Cheon Ho-Jin ; Jeong Man-Sik et Ma Dong-Seok) qui prendront d'ailleurs tous de l'envergure dans la décennie.

En conclusion, The Unjust est donc un thriller-action efficace qui reflète bien une nouvelle approche dans le cinéma coréen. Assez proche des standards américains, il fait une excellente entrée en matière pour ceux qui voudraient découvrir le "style coréen" des années 2010.

Un très bon divertissement à retrouver sur Outbuster.

Gwenaël Germain.

*ChiMaek : le raccourcis de Chicken Maekju, poulet-bière en français, l’équivalent du KFC à la coréenne dans lesquels il est de bon ton de s'emplir la panse de boisson houblonnée.

**Hongdae : Quartier étudiant de Séoul où se concentrent les bars, les clubs et autres boutiques fashions.

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La critique de L. Schérer

Quand on parle des chefs d'oeuvres du Studio Ghibli, on cite en général toujours les mêmes : Princesse Mononoké, Le Voyage de Chihiro, Le Tombeau des Lucioles et parfois Mon Voisin Totoro. Il y en a pourtant un autre, souvent oublié à tort, mais qui fut le tout premier film d'animation du studio japonais à connaître une sortie en salles françaises, l'histoire du cochon volant :  Porco Rosso !

L'action se déroule dans une Italie fantasmée du début des années 30. Sur la mer adriatique, un paquebot est en croisière lorsqu'il est attaqué, en pleine mer, par un hydravion de pirates du ciel. Plus bêtes que méchants, ces pirates font main basse sur les objets de valeurs et prennent en otage des petites filles. Heureusement, celles-ci n'ont pas bien conscience du danger et y voient matière à aventures. Dès qu'il apprend la nouvelle, le mercenaire au grand coeur Porco Rosso saute dans son hydravion à la poursuite des affreux. Ancien pilote de guerre, l'homme devenu cochon est le meilleur pilote de l'Adriatique avec la réputation de ne jamais tuer ses adversaires. Il ne lui faudra que quelques manoeuvres pour sauver les petites et entamer l'ego des pirates qui fomentent déjà leur vengeance et engagent Jimmy Curtis, un As Américain.

Plus que tout autre film d'animation du studio Ghibli, Porco Rosso est un extraordinaire film pour les enfants. Le scénario, assez simple en somme, alterne brillamment la comédie, l'aventure, et la grande poésie, grâce à ses nombreux personnages ciselés tous aussi sympathiques que captivants. Le film captivera de même les parents grâce entre autres à la profondeur des dialogues, magnifiquement doublés en français d'ailleurs. Tandis que l'enfant verra les rutilantes batailles aériennes et la bravoure de la mécano de Porco, l'adulte saura lire la montée du fascisme et de l'antimilitarisme, et ressentir l'amertume du spleen des amours perdues.

Porco, anciennement Marco quand il était encore un homme inclus au monde, est un héros maudit. Un survivant de la guerre de 14 qui a vu ses amis et ennemis tomber pour le compte d'une société malade et affreuse. Doublé par Jean Réno, il incarne peut-être cette vieille Europe qui ne veut plus jamais ça alors que son rival américain ne cherche qu'à en découdre pour prouver qu'il est le plus fort. Derrière une relation bravache se dessine deux visions de la vie qui s'opposent mais qui existent conjointement chez Hayao Miyazaki, à la fois marqué par la guerre mais fasciné la technologie qui a semé la mort.

Chose rare dans les films de Ghibli, le personnage central est masculin. Pour autant les femmes n'y sont pas laissées de côté. En effet, Porco ne pourrait rien faire dans cette histoire sans Gina ni Fiona. Gina est la patronne de l'hôtel Adriano où tous les pilotes, amis comme ennemis, se regroupent en terrain neutre. Elle est à la fois la mère aimée de tous, et la femme sacrifiée qui a perdu trois hommes à la guerre. C'est certainement pour elle que Porco reste en vie mais il ne peut lui avouer son amour. Fiona est quant à elle une jeune fille qui deviendra la mécano de Porco et qui dirige une équipe entièrement composée de femmes pour réparer l'avion du pilote lorsque celui-ci est endommagé. Elle n'est pas seulement un personnage féminin qui aide le héros masculin à vaincre, elle est surtout une jeune fille qui se réalise dans sa carrière. L'avion qu'elle redessine et répare pour le compte du pilote, c'est l'affirmation de sa volonté et de sa réussite dans la voie qu'elle a choisie. Il n'y a guère besoin d'expliquer à quel point le choix de faire d'une jeune femme une ingénieure en aéronautique d'avions de combat en 1992 au Japon était un choix affirmant la position féministe de Myazaki. 

Pour conclure, Porco Rosso est un film formidable à tout de point de vue, qui permet de nombreux niveaux de lectures et permettra, aux petits comme aux grands, de passer un moment magique. Embarquez dans le zinc de Marco !

Gwenaël Germain. 

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