Le film de la semaine : Jeanne

Publiée le 10 septembre 2019

Après Jeannette, Bruno Dumont s’intéresse cette fois aux dernières années de la vie de Jeanne d'Arc et nous offre un très beau film dramatique, fascinant, tourmenté et décalé, porté par l'étonnante très jeune comédienne Lise Leplat Prudhomme. Un film qui restera dans l'histoire du cinéma.

La critique :

Après avoir raconté l’enfance de Jeanne d’Arc sous forme d’une comédie musicale dans Jeannette, Bruno Dumont continue son étude de la Pucelle en s’intéressant cette fois à ses dernières années, de la bataille d'Orléans jusqu'à son procès à Rouen. Cette récente obsession pour l’héroïne de France est dans la lignée du tournant tragi-comique qu’a pris la carrière du cinéaste nordiste depuis Ma Loute, un cinéma totalement décalé, parfois opaque dans ses motivations (Bruno Dumont n’a cessé de clamer son athéisme), avec des comédiens non professionnels qu’il dirige en direct depuis le plateau grâce à un système d’oreillettes. Certaines vedettes se sont cependant déjà prêté au jeu dans Ma Loute, comme Juliette Binoche ou encore Fabrice Luchini qui rempile d’ailleurs dans Jeanne pour une courte apparition sous les traits du roi Charles VII. Mais mis à part lui et Lise Leplat-Prudhomme qui campait déjà Jeanne d’Arc dans Jeannette, le casting de Jeanne est entièrement composé d’inconnus au visage stupéfait et à la diction hasardeuse, dans le même esprit des protagonistes du P’tit Quinquin. Mais là où le feuilleton télé déployait le jeu hésitant de ses comédiens comme un atout comique, son emploi dans Jeanne renforce au contraire la dimension dramatique du film. En effet, les déclamations appuyées et théâtrales de Maître Jean, de Frère Jean Pasquerel et autres Duc d’Alençon lorsqu’ils discutent d’envoyer ou non une jeune fille de 19 ans sur le bûcher sont d’autant plus accablantes qu’elles semblent entièrement dictées par une institution qu’eux mêmes ne comprennent pas. Il en est de même lorsque Jeanne est retenue prisonnière par les Anglais et que les jeunes gardes en charge de sa haute surveillance ânonnent leur texte, renforçant l’absurde de la situation.

L’incompréhension et l’hésitation qui règnent entre les gros bonnets face à une enfant quant à elle plus convaincante et déterminée que jamais malgré son jeune âge fait aussi de Jeanne un symbole moderne. Pour renforcer le contraste générationnel, Bruno Dumont a spécialement choisi une actrice de 10 ans pour interpréter une adolescente de 17 ans au début des faits. La jeune Lise Leplat-Prudhomme livre en cela une performance étonnante. De la même manière que la petite majorette du P’tit Quinquin, Jeanne a ce visage paradoxal très ordinaire et pourtant complètement captivant. Elle s’autorise d’ailleurs souvent à fixer l’objectif, de manière à ce que ses plaidoiries s’adressent ainsi au spectateur, et que son regard noir, lorsqu’il fixe le ciel, soit aussi un appel à l’œil omniscient de la caméra. Ce procédé atteint ses sommets lorsqu’il est couplé à la musique de Christophe, qui signe une bande originale incroyable d’après les vers de Charles Péguy dont la pièce fut d’ailleurs le point de départ de Jeanne. La voix du chanteur septuagénaire devenue cristalline avec le temps, jusqu’à parfois même s’effacer à la fin d’une phrase, résonne admirablement avec la fragilité de la très jeune condamnée.

Il ne faut pas aller voir Jeanne dans l’espoir d’y voir une reconstitution historique. Dumont se fiche de l'exactitude, mettant en scène le procès de Rouen dans la cathédrale d’Amiens ou encore les séquences de la prison dans un blockhaus des côtes nordiques. C’est pour cela qu’au milieu de ces anachronismes, la fascination que porte Bruno Dumont (ainsi que nombre de ses prédécesseurs de Bresson à Besson) à Jeanne d’Arc s’explique : elle est une héroïne intemporelle.

S.D.

La bande annonce :

 

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