SÉANCE CULTE : HOUSE (HAUSU) DE NOBUHIKO ÔBAYASHI

Publiée le 08 septembre 2019

Un film fou... Une expérience unique et surréaliste à rendre jaloux Buñuel et Alejandro Jodorowsky, House est un long-métrage qui mérite bien son statut d’oeuvre culte. À l’origine ce film était une tentative de la vénérable Toho pour produire son propre blockbuster (superproduction de l’été). Le studio allait contacter un pionnier du cinéma expérimental japonais, Nobuhiko Ōbayashi pour aider à un projet qui pourrait parler à la nouvelle génération qui avait déserté les salles et préfèrait regarder des tokusatsus (séries avec des héros en armure) à la télévision. Le choix de Nobuhiko Ōbayashi comme conseiller sur le projet n’était pas fortuit. En effet, outre le cinéma expérimental, il était très actif dans la réalisation de spots publicitaires où il repérera le casting féminin de son House à venir.

Que raconte le film :

Une lycéenne rend visite à sa tante malade en compagnie de six amies. Isolées dans une grande demeure perdue au milieu de nulle part, les jeunes filles assistent à d'inquiétants événements surnaturels une fois la nuit tombée.

Dans les années 70, Les Dents de la mer venait de changer la face du monde et annonçait la naissance du blockbuster en salles. En effet, le film de requin de Spielberg était le premier long métrage pensé pour une sortie en été, et vendu grâce une imposante compagne publicitaire. Le film annonçait ici la main mise des services marketing sur les studios.

Quand Nobuhiko Ōbayashi est contacté pour concevoir un film pouvant plaire au jeune public japonais, il va tout simplement s’inspirer des peurs de sa jeune fille Chigumi. La créditant au scénario, il créera ainsi de nombreuses séquences à partir des cauchemars de la gamine. Nobuhiko Ōbayashi fera néanmoins appel à un scénariste plus expérimenté, Chiho Katsura qui va réorganiser le récit (ou du moins essayer, au regard du résultat final) et surtout apporter une ambiance gothique. Fan de l’écrivain anglais Walter de la Mare, Chiho Katsura intègre un certain décorum européen avec une demeure hantée envahie de squelettes, d’araignées et perdue dans le brouillard. Passionné par le projet, Nobuhiko Ōbayashi insiste pour tourner le film, mais se heurte à la Toho qui ne peut engager qu’un réalisateur salarié du studio. Nobuhiko Ōbayashi va alors lancer en amont une campagne de promotion unique. Un roman, des mangas, des cartes à jouer et une bonne partie de la B.O. sont ainsi vendus avant la mise en chantier du film. Grâce à ce buzz, il fait pression sur le vénérable studio qui finira par le nommer réalisateur et directeur des effets spéciaux.

Lors de sa sortie en salles de House, le résultat en salles est sans appel, c’est un triomphe, un raz de marée culturel pas si éloigné de la sortie d’un Star Wars. Honni par la critique, déconsidéré par la profession, mais adoré par le jeune public, le réalisateur Nobuhiko Ōbayashi réussit une oeuvre qui capte parfaitement l’air du temps d’une époque avec un film halluciné porté par une bande-son pop et une imagerie qui a ainsi intégré le langage du manga dans le septième art.

La grande force du film est son rythme trépidant qui ferait passer les productions américaines pour des longs-métrages tournés par Ingmar Bergman. Nobuhiko Ōbayashi va également multiplier les trucages. Mais à la différence des Américains obsédés par la technologie, il se moque totalement du réalisme et préfère s’amuser à créer des images uniques en mixant animation, effets mécaniques et trucs à la Méliès quand il fait apparaître une tête géante dans la maison. Le réalisateur se place aussi dans une tradition de l’estampe avec ces décors peints très stylisés. House est à ce titre un film typiquement japonais qui reprend des figures du folklore nippon comme le « Bakeneko » qui est un chat fantôme hantant les foyers et projetant des boules de feu. L’animal est souvent décrit comme se dressant sur ses pattes et prenant alors forme humaine. Dans le film, il lance ainsi des rayons lasers par ses yeux et joue du piano. De la même manière, les apparitions de la jeune et jolie Oshare en kimono rappellent la traditionnelle représentation des spectres à travers une gestuelle influencée par le No. House est un film d’une grande richesse qui ne se limite cependant pas à un genre ou une esthétique purement japonaise. On peut passer d’une scène mélodramatique à une séquence où le réalisateur use d’un humour très visuel à la Buster Keaton. Il nous montre ainsi un professeur tomber sur un seau qu’il n’arrivera plus à enlever de son postérieur. House n’est vraiment pas un film facile à décrire et à catégoriser. C’est une oeuvre qui doit tout autant à Mario Bava pour ses couleurs, qu'aux films de Bruce Lee pour ses combats, sans oublier les mangas avec un personnage d’ours qui semble tout droit sorti des oeuvres de Rumiko Takahashi (Lamu, Ranma ½) et qui prépare des bols de nouilles. Enfin, les séquences d'animation  rappellent le réalisateur de Cobra, Ozamu Desaki, qui aimait faire des arrêts sur image avec lignes de mouvements apparents. À l’instar d’un Ridley Scott et d’un David Fincher qui venaient aussi de la pub, Nobuhiko Ōbayashi a voulu adapter au cinéma les différentes expérimentations qu’il a tentées dans les spots publicitaires afin de révolutionner la manière de filmer plutôt académique des metteurs en scène qui l’ont précédé au Japon.

House est un film qui nous donne à voir des personnages féminins forts dans un archipel nippon où le machisme était presque institutionnalisé dans les années 70. Nos héroïnes sont en effet des battantes qui ne se laissent jamais aller. À l’inverse, le réalisateur ridiculise les personnages masculins qu’il montre comme des lâches, comme le père compositeur de films, ou des incapables, comme le professeur censé accompagner les jeunes filles. Dans cette lecture féministe du film, la maison hantée du film peut-être vue comme une métaphore du foyer japonais où la femme se retrouve emprisonnée toute sa vie avec l’arrivée d’un enfant. Une thématique d’autant plus viable que certaines paroles de chansons parlent d’amour et d’emprisonnement. Mais à la lecture des interviews de Nobuhiko Ōbayashi, on peut aussi considérer que la maison hantée est le reflet d’un passé que veut fuir le Japon. On sait le réalisateur marqué par la guerre. Les fantômes sont ainsi la métaphore des crimes de guerre que le Japon ne cesse d’occulter. Pour le réalisateur, les Japonais ne veulent pas faire face au passé et vivent dans un rêve qui finira en cauchemar.

House est une oeuvre unique à voir et à revoir. Une expérience que je vous invite à vivre tant elle est singulière et passionnante surtout si vous avez quelques habitudes avec le manga.

Mad WIll

 

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