SÉANCE BIS : LES RATS DE MANHATTAN

Publiée le 11 mai 2019

Bruno Mattei est un nom qui, pour les plus bisseux d’entre vous, rappelle l’âge d’or des vidéoclubs où l’on nous vendait un film par l’intermédiaire d’un simple texte d’accroche sur une jaquette. Une époque bénie où l’ami Bruno changeait souvent de nom pour prendre des patronymes anglais tels que Vincend Dawn ou William Snyder pour masquer les origines italiennes de ses films. À l’instar des Lenzi ou des Joe D’Amato, Bruno Mattei fait partie d’une génération qui verra le cinéma populaire italien vivre ses dernières heures de gloire avant de disparaître complètement. Le cinéaste est considéré par la plupart des cinéphiles comme un plagieur sans talent. Ses films souvent chroniqués par Nanarland sont en effet des œuvres à la limite du surréalisme qui multiplient les stock-shots (des plans empruntés à des documentaires) et s’appuient sur des effets spéciaux rudimentaires et une direction d’acteurs outrée. Pour autant, certains de ses films comme Les Rats de Manhattan dépassent le cadre du simple nanard. En effet, Le cinéaste nous donne à voir des œuvres souvent ratées mais totalement habitées qui révèlent l’attitude punk d’un artisan du cinéma qui veut avant tout créer une émotion (faire rire, effrayer, dégoûter ou même exciter) avec un style si particulier qu’il en devient fascinant comme dans Virus Cannibale où un militaire fait face à une horde de zombies et se met à chanter Singing in the rain avec un tutu rose.

La critique du film :

On nous parle actuellement d’univers partagés à la Conjuring ou de Marvel Universe (univers cinématographique Marvel). Mais encore une fois, les Américains n’ont strictement rien inventé au cinéma puisque l’ami Bruno bien aidé par son comparse Claudio Fragasso a créé bien avant eux, un univers possédant ses propres règles et ces propres codes que l'on retrouve de film en film. Mais l’italien va même plus loin que nos amis d’outre-Atlantique puisque son univers ne répond à aucune logique humaine ni même cinématographique. Welcome dans le "Mattei Universe" !

Ainsi dans Les Rats de Manhattan, tout commence par l’habituel stock-shot dont la qualité exécrable donne l’impression que le réalisateur a filmé un écran où était projeté un vieux film de vacances tourné à Monument Valley. Puis, comme dans toute bonne production italienne fauchée nous avons une série de plans sur nos héros filmés dans la carrière du coin censée simuler le désert. Nous découvrons ensuite l’arrivée des personnages dans un Manhattan qui ressemble à la banlieue de Rome avec des toits en tuile rouges et son camion à pizzas. Si Marvel a une certaine tendance a américaniser la planète Terre, Bruno Mattei va plus loin en faisant ressembler le monde entier à Rome même si le film est censé se passer en Afrique, en France ou dans n'importe quel autre endroit du monde. De la même manière, le Mattei Universe est beaucoup plus excentrique que les films de superhéros en matière de costume et de caractérisation. Chez Mattei, nous n’avons pas de simples costumes, mais plutôt un assemblage hétéroclite de vêtements volés à l’Emmaüs du coin par une costumière sans doute albinos. Mais surtout dans son cinéma où la psychologie n’existe pas, c’est bel et bien le costume qui définira seul le background de chaque personnage. Ainsi, le traître de la bande qui est un gros mégalo est forcement habillé comme Napoléon.

Ce qui est frappant dans ses films, c’est de voir un réalisateur d'âge mûr se conduire comme un enfant qui joue avec ses Legos et veut juste s’inventer des histoires sans en avoir rien à faire des règles dramatiques ou de la moindre psychologie. Mattei c’est le plaisir du jeu, c’est des histoires sans queue ni tête où il nécessaire de laisser son cerveau au vestiaire pour découvrir un autre monde. Ainsi, dans Les Rats de Manhattan, je n’ai toujours pas compris pourquoi les personnages s’enferment dans un lieu clos pour mieux échapper aux rongeurs qui y vivent alors qu’ils n’auraient qu’à partir en courant de la ville. Ne cherchez pas ! Il n’y a pas de réponse logique dans le Mattei Universe !

L’interprétation dans les films de Mattei est souvent moquée. En effet, les acteurs surjouent la plupart des scènes. On finit même par se demander si cette attitude excessive n’est pas au final un appel au secours au spectateur : je deviens fou ! Délivrez-moi du Mattei Universe ! À noter que l’on retrouve dans le film Ann-Gisel Glass connue pour avoir joué chez Assayas et chez Godard. Godard et Mattei même combat pour un cinéma personnel qui rompt avec les règles narratives habituelles ? Je laisse le cinéphile averti répondre à cette question existentielle.

Si les univers partagés à la Marvel reposent sur une relation intime qui se construit avec le spectateur de film en film, le Mattei Universe demande lui aussi au spectateur d’être complice avec le réalisateur italien. Dans Les Rats de Manhattan, les personnages ne cessent de crier qu’il y a des milliers de rats. Cependant, le spectateur ne voit qu’une dizaine de Rattus norvegicus amorphes et doit faire preuve de beaucoup d’imagination pour imaginer une invasion quand il voit surgir au détour d'un plan des rats en plastique même pas animés par un technicien des effets spéciaux parti boire un coup au bistro du coin.

Le Mattei Universe c’est un monde incohérent où les protagonistes principaux jouent avec la nourriture alors qu’ils n’ont pas fait de vrai repas depuis des années. C’est un plaisir sans cesse renouvelé pour l’amateur de bis grâce à un final totalement fou qui a marqué l’histoire du cinéma. Et le plus fascinant et le plus beau dans tout ça, c’est que Mattei nous fait des films qui ne cherchent jamais à faire rire consciemment comme dans les Sharknado. Le réalisateur italien signe avant tout une BD dégénérée avec un enthousiasme qui tient à la fois du génie et de l'inconscience totale au regard du produit fini.

Les Rats de Manhattan est vraiment un film improbable à l’image d’une séquence de l’autre chef-d’oeuvre du maître italien Virus Cannibale où la journaliste se mettait seins nus pour passer inaperçue parmi une tribu de Papous. Une filmographie à revoir, donc, pour prendre conscience que le Mattei Universe c’est quand même plus rigolo et fou que les soi-disant univers partagés du cinéma américain.

Mad Will

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