Retour sur : MALEVIL

Publiée le 15 mars 2019

C'est avec beaucoup de plaisir que je vous invite aujourd’hui à découvrir une œuvre de la science-fiction française qui prouve que notre cinéma hexagonal peut produire des films pertinents quand il s'intéresse au cinéma de genre. C'est aussi pour moi l'occasion d’évoquer Christian de Chalonge, un réalisateur que j'aime beaucoup et qui nous a offert des œuvres fortes que l’histoire officielle, malheureusement écrite par des critiques obtus et obsédés par les films réalistes, a largement oubliées.

Christian de Chalonge a commencé sa carrière en 1967 avec un film engagé O salto (Le saut) qui évoquait l’immigration portugaise et dénonçait une société bourgeoise française qui faisait semblant de ne pas voir les hommes qui risquaient leur vie pour arriver sur notre territoire. Un premier film fort influencé par le néoréalisme où l’âpreté de la mise en scène n’éludait jamais un certain lyrisme. Dès son deuxième film, Christian de Chalonge tourne le dos au réalisme et adapte L’Alliance, un roman de Jean Claude Carrière qui signe ici le scénario et joue l’un des rôles principaux aux côtés d’Anna Karina. Ce film démarre comme un petit théâtre de l’absurde, mais très vite son ambiance devient étouffante. L’Alliance est un film sur le couple traité à la manière de la fable. C’est un film ambitieux où de Chalonge fait preuve d’une belle maîtrise technique et compose des cadres d’une grande rigueur dans lesquels chaque élément à l’image a un sens dramatique. À l’instar d'Alain Jessua dans son formidable Les Chiens, nous avons à faire dans son cinéma à une approche du fantastique qui ne recourt pas aux effets spéciaux, mais repose sur une ambiance aux frontières de l’absurde et de l’onirisme.

Son troisième film L’Argent des autres s'inspire du scandale de la Garantie Foncière survenu en 1971. De Chalonge signe ici un brûlot qui annonce les crises financières à venir. Si le réalisateur dévoile de façon très réaliste les arcanes du monde financier, le visuel de son film flirte avec le fantastique et la science-fiction avec des décors démesurés et une ambiance kafkaïenne. Le film est aussi marquant pour les interprétations de Trintignant et Serrault et dépasse grâce sa mise en scène le cadre du film à thèse pour devenir une fable à la modernité intacte 40 ans après sa sortie.

Il tournera ensuite Malevil puis Les Quarantièmes rugissants autour de l’affrontement entre l’homme et la mer. Il faudra attendre 8 ans avant de retrouver son nom sur une affiche de cinéma avec Docteur Petiot joué par un Serrault possédé. Dans ce nouveau long-métrage, de Chalonge nous offre une vision surréaliste de l'occupation où le climat fantastique révèle « l’inconscient collectif bien noir » de la France occupée. Une oeuvre fulgurante qui prouve encore toute la singularité de cet immense réalisateur. Ces derniers films Le voleur d'enfants, un bel été 14 et Le comédien, seront moins vus et le cinéaste tombera peu à peu dans l'oubli.


Le roman Malevil

Malevil est un titre fondateur de la littérature de science-fiction française au même titre que Ravage de Barjavel. Son auteur Robert Merle est un littéraire fort érudit (licencié en philosophie et agrégé d’anglais) qui a signé de nombreux livres dans des genres très différents et qui a obtenu le Goncourt pour Week-end à Zuydcoote en 1959. L’auteur s’est aventuré plusieurs fois dans la science-fiction avec des titres comme Les Hommes protégés, Un animal doué de raison et enfin Malevil, une robinsonnade sur fond d’apocalypse qui fait pas loin de 600 pages. Quand l’adaptation de Christian de Chalonge sortira en salles, l’écrivain rejettera en bloc la vision du réalisateur, en demandant que son nom soit enlevé. La vision de Christian de Chalonge qui ressemble à un long cauchemar éveillé est en effet très différente du roman qui était un récit d’aventures, mais aussi un traité philosophique.  C’est pourquoi dans ce retour sur Malevil, je ne comparerai pas les deux oeuvres.

Que raconte le film ?

La fin de l'été dans un petit village, une journée en apparence comme les autres et pourtant... Alors que le maire et quelques élus locaux se réunissent pour débattre d'un sujet administratif, cloitrés dans une profonde cave, une incroyable explosion se fait ressentir. Après avoir retrouvé ses esprits, le petit groupe remonte à la surface et fait face à un véritable désastre d'origine nucléaire, personne d'autre ne semblant avoir survécu...

La critique du film :

L’Argent des autres fut l’un des plus grands succès de Christian de Chalonge avec plus d’un million de spectateurs. Ces excellents résultats au box-office pousseront le producteur Claude Nedjar à contacter le réalisateur pour lui proposer l’adaptation du roman Malevil. Le réalisateur accepte et travaille avec le scénariste de son précédent long-métrage,Pierre Dumayet, pour finaliser un script correspondant à un film de deux heures.  Pour y arriver, ils décident de circonscrire l’intrigue au groupe d’hommes habitant à Malevil, mené par l’ancien maire de la commune interprété par Michel Serrault. Les autres éléments du roman sont supprimés ou amenés par le biais de rencontres par notre groupe de héros.

De Chalonge fait le choix de ne jamais montrer l’explosion nucléaire (on ne voit qu’un flash blanc) et elle sera à peine évoquée dans les dialogues. Le metteur en scène ne veut pas signer un film catastrophe et se concentre avant tout sur l’ambiance. Il conçoit ainsi l’attaque nucléaire comme un voyage vers une autre planète, une plongée dans un cauchemar où un groupe restreint d’individus doit survivre dans un univers recouvert de cendres.

Le réalisateur français commence son long-métrage par une série de plans bucoliques puis il nous enferme dans la cave dans laquelle nos héros se retrouvent sauvés de la fin de leur monde. À leur sortie, il nous filme de grands espaces devenus cauchemardesques avec des protagonistes qui ont perdu la parole, se retrouvant incapables d’échanger après avoir tout perdu. Le film va nous donner à voir des hommes qui vont petit à petit recréer une société rousseauiste où la nature reprend petit à petit sa place. Mais la civilisation que de Chalonge ne porte pas dans son coeur reviendra remettre en cause le quotidien de nos survivants. L’ancien monde technocratique qui a conduit à une attaque nucléaire est symbolisé par la rencontre avec le personnage de Fulber qui agit en fasciste sur un groupe de survivants et qui veut les attaquer. Ce dictateur d’opérette se fait appeler le directeur afin d’imposer une hiérarchie sociale et emploie comme milice un ancien gendarme qui continue à demander les papiers en pleine apocalypse. Mais même après avoir mis fin à son joug, il n’y aura pas de futur possible pour nos héros. En effet, Christian de Chalonge conclut son film par un ballet d’hélicoptères d’où sortent des hommes en tenues anti-bactériologiques. Ce final n’est pas un happy end malgré ce que pensent les amoureux du roman. Christian de Chalonge veut tout simplement montrer que le monde égalitaire créé par nos héros ne peut être qu’une utopie qui sera rattrapée par nos sociétés humaines inégalitaires qui sont à l’origine de toutes les guerres. La conclusion du film qu’on dirait extraite de La Nuit des fous vivants de Romero peut être perçue presque comme une seconde bombe atomique qui met fin aux idéaux humanistes de Serrault et ses acolytes.

Le film est porté par les magnifiques visions d’un cinéaste qui croit à la puissance des images et qui ne recourt jamais à la psychologie. Malevil est donc une évocation cauchemardesque de la fin de l’humanité entre Tarkovsky et les toiles de Dürer dans laquelle les hommes déambulent comme des fantômes. Ce monde de cauchemar, le cinéaste ne le construit pas à coup de maquette ou de trompe-l’oeil, mais le recrée grâce à EDF qui a vidé un barrage pour le film, révélant ainsi des terres dévastées. Des décors de désolation parfaitement éclairés par Jean Penzer qui compose des images crépusculaires qui participent beaucoup à la réussite du film.

La plupart des films de Christian de Chalonge traitent de survie. Cette thématique explique selon lui son recours à une ambiance fantastique. En effet, il met en scène à chaque fois une bascule dans la vie de ses personnages qui ont l’impression de vivre un changement de monde. Ses meilleurs films ont donc recours à une étrangeté pour montrer ce qui se passe lorsque l’on sort de la norme construite par notre civilisation.

Enfin, Malevil est un film d’acteurs avec un Serrault magistral en leader charismatique où il fait preuve d’une retenue assez inhabituelle chez lui. À ses côtés, Dutronc mais surtout Robert Dhéry et Jacques Villeret, tous deux connus pour des comédies, sont excellent dans des rôles dramatiques.

Malevil est un grand film, une oeuvre qui souligne la capacité de certains artistes français à offrir un cinéma poétique et onirique qui n’a pas besoin de millions de dollars pour donner vie à un monde fantastique. C’est également un grand film oublié d’un cinéaste majeur dont je souhaitais vous parler et qui n’a pas la reconnaissance qu’il mérite.

À voir et revoir absolument.

Mad Will

Malevil est édité parTamasa en DVD. Le lien vers leur boutique : https://www.tamasa-cinema.com/boutique/produit/malevil/

Il existe également un coffret Serrault / Chalonge édité par Tamasa qui vous permettra de découvrir les films évoqués dans la critique : https://www.tamasa-cinema.com/boutique/produit/coffret-dvd-de-chalonge/

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