LE GRENIER DE MAD WILL : Monstres et Merveilles

Publiée le 07 mars 2019

Mon ami, je vous sens fatigué après cette dure journée. En tant que représentant de «Chacun Cherche son film», je vous recommande cher habitant de la contrée de prendre un peu de repos dans la petite auberge « Le grenier de Mad Will » qui se situe juste devant devant l’entrée de la forêt enchantée. C’est un endroit calme et accueillant. Laissez vous guider par cette bonne odeur du lard grillé qui vient chatouiller vos narines. Avancez ! C’est ça ! N’ayez pas peur ! Mad Will, le tenancier de l'établissement est un gaillard fort sympathique qui peut-être très loquace quand on lui paye un petit verre d’hydromel. Il vous parlera alors de ses trésors. Mais pas n’importe lesquels ! Des joyaux perdus oubliés par la plupart des hommes et qui méritent d’être redécouverts que ce soient des films, des dessins animés ou même des séries.

Vous venez juste de rentrer dans l’établissement et l’ambiance est si accueillante que vous ne regrettez pas de m’avoir écouté. Le repas dont vous vous êtes sustenté a été simple, mais vous n’avez rien laissé dans votre assiette. Mad Will vient de s’approcher de vous pour demander si vous avez apprécié la nourriture. Suivant mon conseil, vous lui proposez de discuter devant une bouteille d’hydromel. Ses yeux s’illuminent et après quelques lampées, il commence à vous parler avec un enthousiasme démesuré d’une série qu’il a connue jeune, un programme inégalé selon lui dans l’histoire de la télévision signée par Jim Henson et intitulé : Monstres et Merveilles. Vous ne connaissez pas forcément le show. Néanmoins le nom d’Henson vous rappelle des films cultes que vous avec adorez tels que Labyrinthe et Dark Crystal. Et puis lorsque Mad Will vous indique le nom anglais du programme The Storyteller. Vous vous souvenez d'avoir lu une brève annonçant la reprise de la série par la fille d’Henson et Neil Gaiman dans votre journal Sorciers et sortilèges que vous vous faites livrer à domicile chaque matin par le dragon postier.
C’est à ce moment que Mad Will s’approche de la cheminée. Il prend un air solennel. Le feu dans l’âtre se reflète sur ses pupilles qui semblent pouvoir s’embraser à n’importe quel moment. La voix de l’aubergiste devient envoûtante et le silence se fait dans l’auberge alors qu’il murmure les paroles du générique de la série :

« Lorsque tombe le soir et que la nuit est noire, lorsque la lune blanche s'arrondit dans le ciel, chacun d'entre nous sait que la meilleure place au coin du feu est celle des Monstres et Merveilles... »

Le projet Monstres et Merveilles est lié aux difficultés qu’a eu Henson à s’entendre avec les studios hollywoodiens. Le réalisateur et marionnettiste avait ainsi très mal vécu la main mise de son producteur George Lucas sur le film Labyrinthe. Il s’était senti dépossédé de son oeuvre par tonton George qui avait largement modifié le montage du film pour en faire une comédie familiale. Pour Henson, la raison de l’échec critique et commercial de Labyrinthe vient d’un Hollywood incapable de comprendre sa vision plutôt sombre des contes et de la fantasy. Il décide donc que son nouveau projet sera pour la télévision où ses créations des années 80 comme Fraggle Rock avaient continué à enthousiasmer toute une génération. Il s’associe alors avec le futur producteur de 4 mariages et un enterrement, Duncan Kenworthy, pour produire Monstres et Merveilles.  Sur ce programme, il souhaite utiliser tout le savoir-faire du Jim Henson's Creature Shop, atelier de fabrication de marionnettes et de créatures animatroniques pour le cinéma et la télévision qu’il a créé. Henson va superviser cette série qui souhaite adapter de façon fidèle les contes européens. Ce projet lui aurait été soufflé par sa fille Lisa, étudiante à Harvard qui s'était spécialisée les mythes et le folklore. Afin d’offrir à ses jeunes spectateurs un show ambitieux, il va réunir autour de lui une équipe talentueuse. Ne pouvant réaliser tous les épisodes au regard des défis techniques du show, il va faire appel à des cinéastes tels que le réalisateur irlandais Steve Barron des Tortues Ninjas et du clip Take on me de A-ha. C’est un choix logique car c'est un technicien doué pour gérer des effets spéciaux. Il fait également appel pour les designs à Brian Froud connu pour ses livres illustrés sur les fées et les gobelins et qui avait collaboré à Dark Cystal et Labyrinthe. Pour les scripts, Henson va engager Anthony Minghella connu en Angleterre pour la série Grange Hill qui traitait du quotidien d’adolescents sur un mode réaliste. Si Minghella sera plus tard surtout reconnu et oscarisé pour ses mélodrames comme Le patient Anglais, j’ai pour ma part une grande admiration pour son travail dans le domaine du fantastique. Ainsi, son premier film Truly, Madly, Deeply reste pour moi la plus belle histoire de fantômes vue à l’écran. Jim Henson doit encore trouver un comédien charismatique à la voix de velours pour incarner le conteur. Un choix primordial pour une série qui s'intitule The Storyteller (le conteur) en version originale. Ce sera le talentueux John Hurt, l’inoubliable Elephant Man de David Lynch qui sera finalement choisi.

Avec son équipe en grande partie britannique, l’américain Jim Henson a compris 30 ans avant Games of Thrones que l’Angleterre comptait d’excellents acteurs et techniciens qui possédaient une vraie connaissance de la fantasy. La série est lancée en Grande Bretagne et testée aux USA sur NBC mais son coût ainsi que son insuccès de l’autre côté de l’Atlantique limiteront le show à une saison de 9 épisodes. En France c’est Antenne 2 qui diffusera la série.

Malgré un audimat peu important, le show semble avoir marqué du fer rouge ses quelques spectateurs qui en conservent un souvenir ému. Il suffit d’aller voir la page IMDB du feuilleton et de lire les commentaires très touchants pour comprendre à quel point Monstres et Merveilles a ouvert une génération à un merveilleux européen très éloigné de la vision conservatrice américaine.

Quand on parle de la série, on a tout d'abord envie d’évoquer les créatures de Jim Henson qui sont toutes splendides et qui ont fait une forte impression sur ses jeunes spectateurs. Cependant, ce qui frappe quand j'ai revu la série adulte, c’est le travail d'écriture de Minghella qui a tout compris des contes de Grimm ou de Perrault. Il n’édulcore jamais les récits à la manière d’un Disney qui n’a jamais été fidèle aux contes qu’il adaptait. Quand on connaît La petite sirène d’Andersen ou qu’on a lu Le Peter Pan de J.M.Barrie, il est clair que les versions animées de Disney sont des trahisons. Pour s'en convaincre, il suffit ainsi d’aller dans une bibliothèque et de lire les récits de Grimm ou de Perrault pour comprendre que notre perception des contes a été biaisée par les adaptations américaines de notre folklore européen.

En effet, les contes sont avant tout des fables cruelles qui parlaient de leur époque et évoquaient les dangers qui attendaient les enfants. Ainsi Minghella dans ses adaptations n’élude jamais des thèmes aussi difficiles que l’infanticide (le segment Les trois corbeaux) ou la mort (l'histoire Le soldat et la mort). Notre scénariste a bien compris que les contes sont censés effrayer et enchanter à la fois. Pour autant, la noirceur de certaines situations n’empêche jamais l’émerveillement. Minghella et Henson respectent leur jeune public et veulent préparer les enfants à la cruauté du monde qui les entoure, tout en les enchantant avec des créatures absolument magnifiques. Chaque histoire de Monstres et Merveilles s'avère un joyau où se mêle à la fois la peur, l’amour et l’émerveillement. À ce titre, le choix de Neil Gaiman pour reprendre la série est encourageant. En effet, l’auteur de Sandman a conjugué dans ses romans jeunesse comme Coraline, une certaine noirceur et un goût pour l’enchantement.

S’appuyant sur de solides scénarios, la série permet au génie d’Henson d’exploser littéralement à l’image. L’artiste américain donne ainsi vie à des créatures fantastiques vraiment impressionnantes à l’écran. On se souvient de ses diablotins, de ce griffon monumental, ou de ce lion blanc absolument magistral qui ridiculise celui de Narmia en termes de charisme. Et surtout parmi toutes ses créatures, il y en a une dont on se remémore avec émotion : le chien du conteur. Il déborde littéralement de vie comme si la main de quelconque dieu lui avait donné une âme. Ce chien nous rappelle ici que ce ne sera jamais l’image HD, les millions de pixels ou l’expertise d’un informaticien qui nous feront croire à l’existence d’une créature, mais bel et bien le talent d’un artiste et l’amour qu’il porte à sa créature.

Certains grincheux rétorqueront que la série a vieilli en matière d’incrustation. Mais rappelez-vous quand même que Monstres et Merveilles date de 1987 !  La série a été réalisée à une époque où le matériel de prise de vue à la télévision était très en deçà de celui utilisé au cinéma. De plus, la série n’est pas trop marquée par le temps malgré quelques effets dépassés. En effet, grâce à ses décors en studio qui ont le mérite de ne pas chercher le réalisme et son usage parfois d’ombres chinoises, l’oeuvre possède un charme intemporel.

Je voudrais également revenir sur le score de Rachel Portman qui est tout bonnement fantastique. À une époque où les séries télé abusaient du synthétiseur, sa bande originale crée un envoûtement de tous les instants grâce à l’utilisation d’instruments traditionnels. Volutes de cordes, cœur musical, emprunt à la musique folklorique, la musique n’est jamais empathique et s’avère d’une sensibilité rare. Ainsi, la bande originale de Monstres et Merveilles se classe tout simplement parmi les meilleurs B.O. faites pour la télévision et l’on peut supposer qu’Howard Shore sur Le seigneur des anneaux a dû entendre résonner ce magnifique score (disponible chez Varèse Sarabande) avant d’entreprendre la bande originale des films de Jackson.

Enfin, je me dois d’évoquer le personnage du conteur joué par un excellent John Hurt dont la voix s’avère ensorcelante et qui est entouré par un très bon casting anglais qui joue juste, ce qui est une habitude me direz vous avec les acteurs de la Perfide Albion. À noter que la VF s’avère presque aussi bonne que la VO avec un Jean Barney dont la voix s'accorde à merveille avec le physique de John Hurt. Quant à Jacques Ebner, qui avait doublé Kermitt dans 1 rue Sésame ou Nono le petit robot, il fait aussi un excellent travail et sa voix sied parfaitement au chien doublé par Brian Henson en VO.

Mes chers amis, voici que l’aube se lève. Il vous faut à présent partir et revenir à vos activités quotidiennes. Vous ne regrettez pas cependant votre soirée grâce à ce satané Mad Will qui dort à présent sur son bar, serrant une peluche de Kermitt dans ses bras. Vous quittez l’auberge sans faire de bruit et vous prenez à présent le petit chemin de pierre. C’est à ce moment que vous vous retournez une dernière fois pour observer l’établissement en vous disant que vous reviendrez. Non !  Ce n'est pas possible ! Vous n’en croyez pas vos yeux et vous menacez de tomber. Les créatures de Monstres et Merveilles ont pris vie devant vous et vous saluent.

Vous vous souvenez alors les paroles de Mad Will au moment où il finissait la deuxième bouteille d’hydromel : « La magie existe, elle était portée par un artiste extraordinairement doué, un homme plus puissant que les plus terribles des sorciers : M. Jim Henson. »

Mad Will

PS : Il existe une suite à Monstres et Merveilles sur les mythes grecs créée par Minghella. La série qui compte 4 épisodes, apparaîtra en 1990 sur les écrans anglais avec un nouveau conteur joué par Michael Gambon. Jim Henson mort bien trop jeune, nous quittera la même année.

 

Voir la fiche du film
Vous avez aimé cet article ? Nous avons besoin de vous pour faire vivre ce site. Soutenez-nous en faisant un don.
Abonnez-vous à notre page Facebook et suivez-nous sur les réseaux sociaux : Twitter Instagram