Séance de rattrapage : GRÂCE À DIEU

Publiée le 02 mars 2019

Parcourant la toile à la recherche d’un nouveau sujet de film, François Ozon tombe sur le site de La Parole libérée et y découvre les bouleversants témoignages d’Alexandre, François et les autres, tous victimes d’actes de pédophilie perpétrés par des hommes d’église. Après de multiples rencontres avec les auteurs de ces témoignages et un long travail d’enquête en amont, François Ozon tourne son dix-huitième long métrage, bien loin de Potiche et Huit femmes, mais pas si éloigné de Jeune et Jolie ou La Nouvelle amie, qui abordaient déjà des problématiques sociales contemporaines telles que la prostitution et le trouble identitaire.

La critique :

Ici, le cinéaste se veut au plus proche du réel : il film le plus possible dans la région lyonnaise, théâtre de la tragédie, donne aux personnages des victimes (presque) les mêmes noms que les vraies, et nomme les principaux bourreaux, le père Preynat et le cardinal Barbarin.

Tout commence lorsqu’Alexandre (Melvil Poupaud), père de cinq enfants, d’un milieu bourgeois et très pratiquant, découvre dans le journal une photo du père Preynat, revenu dans la région, posant fièrement avec une bande d’enfants. Pour Alexandre c’est un choc. Soutenu par sa famille, il entre en contact avec Preynat et obtient une confrontation. Devant témoin, le prêtre avoue totalement les faits : oui il a attouché sexuellement Alexandre lors de séances de catéchisme ou d’excursion en camps de scouts. C’est alors que le film s’enclenche, quand Alexandre et le spectateur comprennent que les crimes de Preynat ne sont pas secrets mais tabous.

Pour rompre la honte et le silence, pour obtenir réparation par une condamnation, Alexandre porte une première plainte à effet boule de neige. François (Denis Ménochet), une autre ancienne victime de Preynat décide lui aussi de parler et cherche à retrouver un maximum de témoignages pour ébruiter l’affaire. C’est ainsi que le film se construit, enchaînant les portraits d’hommes fragilisés, issus de milieu très différents, tous unis par le même traumatisme d’enfance. Gilles (Eric Caravaca) entre en scène, suivi d’Emmanuel (Swann Arlaud) jusqu’à former un quatuor majestueux.

Ce qui a causé le grand drame de ces quatre hommes, en plus de la responsabilité originelle du père Preynat, individu assez vite expédié comme un malade mental qui affirme s’être lui-même plaint au cardinal de son désir interdit, c’est le vrai adversaire, le silence des autres, ceux qui savaient, les pères, les mères, Barbarin et ses acolytes. C’est avec eux que le film règle ses comptes à des degrés divers. Ainsi Josiane Balasko incarne un très beau personnage repenti, la mère d’Emmanuel, un fils qu’elle n’a pas cru quand il lui racontait ses malheurs à l’église mais qui le soutient désormais dans son engagement, tandis que Barbarin est présenté comme l’ennemi numéro un qu’il faut envoyer en prison.

Même s’ils sont loin d’être parfaits chez les uns comme chez les autres, le support des proches et l’écoute familiale semblent pour Ozon la condition d’une rémission, si l’on en croit le crescendo qu’il met en place dans le film. Alexandre et François proches de leurs parents, qui ont à l’époque, certes pas assez, mais déjà porté plainte, sont les deux personnages qui s’en « sortent le mieux », financièrement et moralement, à l’inverse d’Emmanuel qui, en plus d’être pauvre et dépressif garde des séquelles physiques de sa blessure d’enfance. Par sa fragilité apparente puis l’assurance qu’il gagne au contact des autres, il est le personnage clé de l’histoire, la preuve que tout peut arriver, par la force du nombre et des mots.

Ozon signe un film au premier abord très factuel, se privant -sujet oblige- de toutes fantaisies de cinéma, sans parenthèses ni interventions superficielles, donnant à chaque rôle, même les secondaires, une utilité directe au sujet. Pourtant le film n’est jamais appuyé, il reste délicat malgré la lourdeur de son thème, pudique malgré sa véracité. Les histoires de ces quatre hommes en colère ne se succèdent pas vainement mais s’imbriquent, et forment un récit fluide, pour un film presque apaisé. C’est là qu’Ozon déploie tout son génie de mise en scène : en la faisant exister par son absence.

S.D.

La bande annonce :

 

 

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