Spécial Animation : Retour sur TARAM ET LE CHAUDRON MAGIQUE

Publiée le 08 février 2019

Aujourd’hui je vous propose un retour sur un film maudit de la firme Disney, une œuvre animée de 1985 qui aura fait couler beaucoup d’encre à l'occasion de sa sortie, les revues spécialisées annonçant tout simplement la fin prochaine du studio. Ce long-métrage Taram et le Chaudron magique conduira tout de même la société à repenser son pôle animation tout en évinçant des artistes tels que le producteur et scénariste du film Joe Hale.

En 1985, Disney ne dominait pas encore le monde avec des produits inoffensifs et des sagas à rallonge. Avec Taram, le studio cherchait avant tout à se renouveler avec une génération d’artistes issus de la CalArts (voir article sur Tomorrowland) tels que John Lasseter ou Tim Burton qui allaient participer à ce projet censé redéfinir l’animation au sein de la compagnie Disney. Ce film est rellement important dans l’histoire de la firme, car il est sorti à une période charnière de la vie du studio où le gendre de Disney, Ron Miller, alors directeur général est dégagé par les actionnaires Roy E. Disney et Stanley Gold qui mettent à sa place deux anciens de Paramount, Michael Eisner à la direction générale et Jeffrey Katzenberg à la tête de la division cinéma.

Ce Taram fort d’un budget de presque 40 millions de dollars n’allait récupérer que 25 petits millions au box-office. Pour les nouveaux dirigeants, l’échec est dû à la politique de Ron Miller qui avait voulu réveiller la firme avec des oeuvres telles que Le trou noir et Oz, un monde extraordinaire. Miller pensait que Disney devait proposer des films pensés pour les enfants, mais pas seulement. Ces successeurs privilégieront des produits plus familiaux. Mais Taram c’est aussi la fin d’un système où l’on accordait du temps et de l’argent à l’animation. Même si les nouveaux dirigeants ont sauvé le studio de la banqueroute, on ne peut oublier que Eisner a déplacé les équipes d’animateurs installés à Burbank pour les installer dans des préfabriqués. Dans le même temps, le nouveau directeur plaçait les administratifs et les financiers dans les locaux conçus par le grand Walt pour faciliter le travail de ses animateurs. Taram représente donc la fin d’une certaine innocence du studio et l’application de méthodologies de management où l’argent est quand même plus important que l’artistique.

Les prémices de ce projet au sein de Walt Disney remontent en 1971 au moment où la firme acquiert les droits de la saga Les Chroniques de Prydain de Lloyd Alexander. Une série de romans jeunesse de fantasy, considérée comme une référence et qui s’inspire des mythes celtiques. Une oeuvre d’une grande richesse avec des personnages à la psychologie travaillée qui se remettent en cause dans le récit. À l’époque tout le monde au studio est convaincu de tenir la perle rare avec cette histoire dont les enjeux sont à la hauteur des classiques de Grimm. Mais Ron Miller craint que ses jeunes troupes ne soient pas encore prêtes pour un tel projet reposant essentiellement sur des humains alors que le studio est à plus à l’aise avec les créatures anthropomorphiques. Ce n'est que dix ans plus tard en 1981, que le projet est définitivement lancé. Les investigateurs du film au sein du studio annoncent fièrement que Taram sera le premier long-métrage d’animation Disney où les adolescents rentreront dans la salle de leur plein gré et non pour emmener leur petit frère ou leur petite sœur.

Pour ce nouveau projet Disney voit grand et l’équipe décide de tourner le film en 70 mm pour la première fois depuis La Belle au bois dormant. Le film sera également enregistré en Dolby et Disney utilisera pour la première fois l’ordinateur pour animer des objets. Le projet est néanmoins démesuré et épuise ses animateurs. Le 70 mm demande tout de même des ressources infinies pour créer des décors gigantesques. La rumeur voudrait que n’importe qui sachant tenir un pinceau chez Disney était aussitôt engagé sur le film. De plus, Taram souffre d’une organisation en interne antédiluvienne autour de petites équipes qui travaillent et communiquent difficilement entre elles. Enfin, les dessinateurs peu habitués au 70 mm seront obligés de jeter leurs premiers dessins qui ne correspondaient pas aux dimensions exigées par le format d’image adopté. 

C’est un film qui a une histoire tumultueuse. Le film devait être produit par Art Stevens qui fut vite remplacé par Joe Hale dont la solide expérience devait aider à mener le projet à son terme. On sait également que les premiers dessins préparatoires de Tim Burton furent mis à la poubelle. La production a alors rappelé Milt Kahl, un retraité de Disney, pour designer certains personnages. Le vieux sage a fait ce qu’il savait faire et créa des protagonistes qui ressemblent malheureusement de façon trop évidente à des designs déjà vus chez Disney comme notre héros Taram qui est le frère jumeau de Peter Pan et du Arthur de Merlin l'Enchanteur. Enfin, on sait que John Musker et Ron Clements, qui seront à l’origine de films comme La petite sirène, quittèrent le navire pour dissensions artistiques afin de réaliser Basil, détective privé.  Quant au scénario, au regard de la richesse de l’oeuvre littéraire et du nombre de scénaristes crédités,  il n’arrive pas à condenser une saga littéraire en une heure et demie. Pourtant le projet était important pour la nouvelle génération d’animateurs qui essayaient de démontrer aux anciens qui rodaient encore dans les couloirs, qu’il était temps de leur laisser la place.

Mais voilà à quelques mois de la sortie en 1984, deux évènements vont mettre en difficulté le projet. Tout va mal commencer avec une mémorable projection à Burbank. Ces avant-premières sont une habitude chez Disney qui aime tester ses films sur un panel de parents et d’enfants. Et là, c’est le drame ! Des pleurs, des parents ulcérés qui quittent la salle en raison d’un final jugée trop horrifique. Comment Disney a-t-il pu produire un film qui fait aussi peur ? Au même moment, Miller est dégagé de la tête de la société et le nouveau responsable des productions Disney, Katzenberg reporte la sortie de 6 mois et coupe plus de dix minutes du long-métrage, dont une grande partie du final qui a tant traumatisé le jeune public. Le problème de ces coupes, c’est qu’un dessin animé n’est pas un film traditionnel comme avait l’habitude de  remonter Katzenberg à la Paramount. Au regard du coût d’une séquence animé, le montage se fait à l’étape des story-boards animés. Ainsi, le fait de remonter un dessin animé à forcement des conséquences sur sa narration, car il n’existe pas d’autres rushs. À la vision du film, il reste quelques faux raccords même si de nombreuses séquences ont été redessinées à la va-vite. De même, il est clair qu’à l’écoute de la bande originale, on est toujours étonné de ne retrouver qu’un tiers de celle-ci dans le film. Mais comme nous sommes chez Disney et que la plupart des intervenants signent une clause de confidentialité, difficile de savoir à quoi ressemblait la première version du film. Malgré ces coupes, le film sera le premier de Disney à obtenir la mention PG (nécessitant la présence d’un adulte) par la censure.

La suite de l’histoire : un échec flagrant au box-office. À l’instar d’Oz, un monde extraordinaire, Taram n'a pas été forcement bien vendu par une direction qui voulait faire table rase de tous les projets de l’ancienne présidence. La suite de l’histoire verra Walt Disney revenir quelques années plus tard au sommet du box-office avec le plus consensuel La petite Sirène. Mais revenons à Taram et le Chaudron magique !

Que raconte le film ?

Taram n'est qu'un jeune valet de ferme, mais il rêve de mener la vie aventureuse des guerriers. L'occasion se présente lorsqu'il entreprend, avec son compagnon Tirelire, un porcelet doué de voyance, d'empêcher le maléfique Seigneur des Ténèbres de mettre la main sur un puissant chaudron magique capable de lui conférer un pouvoir illimité. Au fil de sa quête, il croise l'étrange Gurki, une créature couverte de poils, la belle princesse Héloïse, qui ne tarde pas à faire chavirer son coeur, et Ritournel, un joyeux ménestrel. Aidé de ces compagnons de fortune, il tente de combattre le terrifiant Seigneur des Ténèbres...

Commençons tout d’abord par la réalisation du film qui est vraiment l’un des points forts de Taram. Les décors sont ainsi très soignés et certains visuels comme le donjon lugubre du seigneur des ténèbres sont réellement magnifiques. De la même façon, l’utilisation de la caméra mutilplane (machine qui permet la surexposition de cellulos) permet des effets de profondeur de folie comme dans la scène de l’enlèvement de la truie par les créatures ailées qui reste toujours aussi impressionnante plus de 30 ans après la sortie du film. Quand au final qui avait effrayé des légions d’enfants, c’est la séquence la plus réussie du film grâce à ses effets de fumée superbes et son ambiance putride avec l'arrivée de l'armée de morts-vivants. Cet imaginaire venant des romans de fantasy est pour beaucoup dans le culte assez fort autour du film qui poussa un Disney plutôt réfractaire à sortir le film en vidéo plus de 10 ans après sa réalisation. Franchement Taram et le Chaudron magique est sans aucun doute l’un des plus beaux Disney des années 80 et semble beaucoup moins low cost qu’un Basil, détective privé très pauvre question mouvements de caméra et détails visibles à l’écran. Néanmoins dans certaines séquences, on peut noter des variations au niveau de l’animation. La raison est simple : le remontage du film a nécessité de refaire certains passages en un temps record.

Pourtant ce Taram ne fait pas partie des plus grandes réussites du studio. En effet, le film souffre d’un scénario défaillant avec des personnages à peine esquissés même si on note la volonté des auteurs de créer des protagonistes moins manichéens qu’à l’accoutumée. L’absence de psychologie et de caractérisation limite l’identification à nos héros qui ne sont que des archétypes comme le garçon de ferme vaniteux se rêvant chevalier ou la princesse un peu rebelle, mais qui recoud les pantalons.  En effet, il est réellement impossible de savoir ce qui pousse les personnages à vivre l’aventure à l’image du barbe dont je n’ai toujours pas compris, ni le rôle, ni les motivations. Le constat est encore plus catastrophique pour les personnages secondaires que sont les fées (ou elfes ?), le trio de sorcières ou le maître de Taram, qui apparaissent dans le film comme s’ils rentraient sur une scène avant de totalement disparaître et de revenir pour quelques secondes à la fin. Même le personnage du méchant pourtant ultra charismatique d’un point de vue visuel est raté.  Il n’apparaît pas pendant les trois quarts du récit et ne fait absolument rien pendant le film à part dire qu’il veut récupérer le chaudron magique. Le seul personnage vraiment réussi reste son serviteur appelé Crapaud. L’horrible créature totalement soumise à son maître, est réellement caractérisée à travers ses excès de sadisme et de colère surtout quand il s’étrangle lui-même pour ne pas être puni.

Taram voulait proposer une quête digne du seigneur des anneaux. Malheureusement son récit chaotique totalement soumis aux règles du hasard rend l’histoire peu passionnante. Le premier tiers du film nous propose comme enjeu principal la possession d’un cochon aux pouvoirs divinatoires. Gardée par Taram, la bête est désirée par le maître des ténèbres pour trouver un chaudron magique qui redonnerait vie à son armée de squelettes. Sauf qu’au bout d’une demi-heure, l’animal appelé Tirelire disparaît totalement du récit.  Le grand méchant du film devant souffrir d’alzheimer oubliera son existence jusqu'à la fin du film. De la même manière, je n’arrive toujours pas à comprendre la réaction des héros dans la deuxième partie du long-métrage. Ils apprennent l’emplacement du chaudron grâce à des elfes qu’ils ont rencontrés par hasard. Au mépris de toute vraisemblance, ils partent alors chercher l’objet maudit plutôt que de le laisser caché. Ils révéleront la cachette où est dissimulé le chaudron au seigneur des ténèbres qui n’en attendait pas tant. Dans Taram, on a trop souvent l’impression de voir une succession de séquences pas forcément reliées entre elles plutôt qu'un vrai film. Selon certains critiques américains, ces problèmes dramaturgiques semblent dus en grande partie à l’usage de « cinematics » au sein de Disney pour écrire les histoires. Ces story-boards animés et sonorisés étaient développés par différentes équipes d’animateurs qui ne communiquaient pas forcément entre elles et qui concevaient de façon presque autonome chaque séquence.  Ce système marchait très bien pour des récits simples, mais ne pouvait fonctionner pour une histoire qui se voulait plus complexe que dans les habituels films Disney. À ce titre, Jeffrey Katzenberg instituera à son arrivée, la mise en place d’un scénario et d’un découpage plus classique afin de mieux structurer les films d'animation.

Taram et le Chaudron magique est une oeuvre imparfaite qui n’arrive jamais pas à trouver le bon dosage entre sa volonté farouche d’offrir du contenu original et la nécessité de gérer son héritage. Néanmoins certaines séquences  telles que son final marquèrent l’imaginaire de ses jeunes spectateurs, dont l’auteur de ces lignes. Une oeuvre à redécouvrir pour comprendre l’histoire de Walt Disney

Mad Will

 

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