Retour sur un film mésestimé : A LA POURSUITE DE DEMAIN

Publiée le 25 janvier 2019

Toujours les mêmes films de super héros au cinéma ! Ma bonne dame, le cinéma manque tellement d’originalité ! La firme à grandes oreilles est seulement capable de produire des navets sans nom ! J’aimerais tellement retrouver le cinéma de ma jeunesse qui osait prendre des risques !

Combien de fois j’ai pu lire de tels propos sur Internet et plus particulièrement sur la place du marché qu’est devenu Facebook. Pourtant si on essaye d’être réaliste et de refuser tout antiaméricanisme primaire (notre sport national), la firme Disney a bien tenté de proposer des films originaux en dehors de ses Star Wars et de ses réadaptations en live de ses succès en animation. Malheurement le résultat fut sans appel avec des pertes montreuses qui seront heureusement rattrapées par Avengers ! Deux films sont particulièrement emblématiques de cette volonté de créer de nouvelles licences, les excellents John Carter et À la Poursuite de Demain qui perdront pas loin de 300 millions de dollars .

Je souhaitais donc à travers cet article vous donner envie de voir ou revoir le trop mésestimé À la Poursuite de Demain. Une déconvenue pour son réalisateur Brad Bird qui a refusé Star Wars 7 pour faire À la Poursuite de Demain et dont les long-métrages tels que Ratatouille, Les Indestructibles et Mission Impossible 4 avaient très bien marché au box-office et remplis les caisses de leurs producteurs. L’échec du film rappelle un autre bide du réalisateur, le candide Géant de fer qui est devenu au fil du temps un film culte, mais qui à l’époque avait été un échec cuisant.

À la Poursuite de Demain deviendra-t-il un film référence ? Espérons-le tant ce long-métrage regorge de trouvailles et fait preuve d’une originalité et d’une inventivité trop souvent absentes du cinéma contemporain.

Mais que raconte le film ?

Un jour, la jeune et intelligente Casey Newton découvre un pin's aux pouvoirs extraordinaires. Dès qu'elle le touche, le monde autour d'elle change totalement et des événements étranges se succèdent. Elle en parle à sa famille qui reste incrédule. Décidée à en avoir le cœur net, elle frappe à la porte de Frank Walker, un génial inventeur incompris qui vit reclus chez lui. Surpris de la voir en possession du pin's, il a à peine le temps de lui expliquer de quoi il s'agit qu' ils sont attaqués par une armée de robots. Ils s'enfuient, direction Tomorrowland, une cité magique peuplée de gens brillants et extraordinaires...

Afin d’aborder le film et de mieux analyser le discours utopiste des auteurs du film, il est indispensable d’évoquer un personnage essentiel de la firme aux grandes oreilles, un homme qui a donné son patronyme à cette firme emblématique du divertissement : le bien nommé Walt Disney ! Ce cher Walt, à l’instar de beaucoup d’hommes de son époque, était convaincu des bienfaits de l’avenir et croyait aux forces du progrès. C’est pourquoi la firme Walt Disney dans les années 50 s’est appropriée (on a cru longtemps que la firme l’avait inventé ) le mot « imagineer » qui mixe "imagination" et "engineering". Ce terme a été ainsi utilisé pour désigner la division de la firme qui s’occupait de la construction des parcs d’attractions et qui est née en 1952. Cette date est primordiale  pour les auteurs du film qui l’avaient utilisée comme titre provisoire pour le projet.

Dès la construction de son premier parc Disneyworld dans les années 50, Walt thématise son goût pour l’innovation en créant une aile du parc autour de la technologie qu’il appellera Tomorrowland (qui est le titre du film en VO) et qui est censé représenter sa vision du futur. Ensuite, toujours dans cette idée d’imaginer un avenir radieux, il s’occupera de 4 attractions de l’Exposition universelle de New York en 1964 dont l’emblématique « it’s a small World » qui est devenu ensuite un classique des attractions de Disney dans ses parcs. C’est à ce titre la seule attraction que l’on verra réellement dans le film. A ce moment de ma prose, je sais déjà que certains en mode Asterix vont me rétorquer que le film de Brad Bird n’est qu’un odieux outil de promotion pour les parcs Disney. Je répondrai par la négative, car ce long-métrage ne cite jamais les attractions du géant du divertissement, mais s’intéresse à la vision utopique du fondateur de l’empire Walt Disney. L’homme a en effet conçu dans les dernières années de sa vie, le projet  E.P.C.O.T. qui a été pensé comme un projet de ville futuriste pour régler les problèmes d’urbanisme des grandes agglomérations. Avec son monorail, ses voitures électriques et ses voies essentiellement piétonnières, Disney espérait changer la vie des gens. E.P.C.O.T. veut en effet dire Experimental Prototype Community Of Tomorrow. Néanmoins, la construction de cette ville utopique ne sera pas menée à son terme en raison de la mort de son initiateur, devenant au cours des années 70 un simple parc à thèmes.

Pourquoi cet intérêt de Bird pour la vision de l’avenir du grand Walt ? Son passé d’animateur chez Disney avant de rejoindre les Simpson ? Pas forcément.  La réponse la plus probable est plutôt à trouver dans la fameuse « Calarts », une école utopique pensée et créée par Disney qui était censée enseigner tous les arts visuels avec l’intervention d’artistes aussi prestigieux que Dali ou Picasso censés venir donner des cours. Si les grands maîtres de la peinture que je viens de citer n’ont pas mis les pieds dans cet établissement, la « Calarts » qui insistait beaucoup sur le développement de la créativité de ses élèves, va compter comme étudiants dans ses premières années :  John Lassetter, Tim Burton, et  Brad Bird ! Tout simplement 3 des plus grands artistes actuels du cinéma américain. Si le cinéaste américain souhaite rendre hommage à l’esprit de Walt Disney, c’est que d’une certaine manière, il est lui-même le rejeton des utopies du grand maître de l’animation mondiale.

À la poursuite de demain est un film fascinant dans sa manière d’user du passé pour construire l'avenir. En effet, le film n’est jamais une œuvre nostalgique comme le souligne habilement la très belle scène de la boutique de science-fiction. Cette séquence pleine de sens nous dévoile des geeks qui vendent les objets cultes du cinéma et qui se retrouvent littéralement figés dans une prison temporelle. L’image est parlante en nous montrant notre époque emprisonnée dans une nostalgie qui l’empêche d’avancer. Vous me rétorquerez que la firme Disney est la première coupable en rachetant des licences créées par d’autres telles que Marvel ou Star Wars. Pour autant, il faut bien avoir conscience que l’échec de Tomorrowland ne les poussera pas à essayer de changer nos habitudes et à remettre en cause notre immobilisme. Tomorrowland n’est pas un hommage à la société Walt Disney, mais à l’esprit de son créateur. Sans jamais citer directement le nom de Walt, sa présence est palpable dans les décors inspirés d’E.P.C.O.T. et le titre du film. Le long-métrage ne se limite cependant pas à la figure tutélaire du maître de l’animation américaine, À la Poursuite de Demain est également une déclaration d’amour à ces pionniers qui ont conçu ou façonné notre futur tels qu’Edison, Jules Verne, ou Gustave Eiffel. À cet égard, le personnage interprété par Clooney évoque ainsi ces esprits innovants dans une scène se passant à Paris, en expliquant à la jeune héroïne que la célèbre dame de fer fut à l’origine détestée par les Parisiens avant de devenir le symbole de la ville des Lumières.

Si le film milite pour une forme de positivisme, il n’est jamais naïf comme le prouve le troisième acte du film où notre héroïne et Clooney pénètrent dans la ville de Tomorrowland qui a longtemps été fantasmée par le spectateur et l’héroïne et qui s’avère au final avoir perdu de sa superbe. Coupée du monde, elle sert à présent d’antenne relais pour transmettre la peur et cultiver le nihilisme sur terre. Bird évoque ici l’état du divertissement actuel qui a refusé d’innover, préférant flatter nos bas instincts et l’immobilisme du public. Pour Bird, la noirceur des œuvres actuelles ne fait qu’aggraver la situation en nous complaisant dans une sorte de névrose autocentrée qui nie tout engagement. Les blockbusters avec leurs images de destructions massives serviraient en quelque sorte les puissants comme le méchant Knix interprété dans le film par Hugh Laurie (Dr House). En effet, l’ironie, le négativisme, le détachement sont peut-être les meilleurs moyens pour faire passer un système inégalitaire comme inéluctable donc au final acceptable.

En ces temps d’émotions factices, ce film familial nous offre une belle histoire d’amour entre la jeune droide Athéna incarnée par l'inconnue Rafey Cassidy et le personnage de l’inventeur interprété par Clooney. Les passages où celui-ci enfant essaye de lui plaire, ne connaissant pas la nature robotique de la jeune fille, sont très réussis et d’une grande délicatesse. Derrière la caméra d’un autre réalisateur, cette relation qui évolue avec un Clooney adulte aurait pu être ridicule voir gênante (l’actrice a 13 ans) mais Bird faisant preuve de beaucoup de tact et d’intelligence;  il devient donc difficile pour le grand émotif que je suis de retenir ses larmes à l’écran devant le final où le casting du film fait merveille !

Bird dirige avec une réelle maestria un George Clooney dont le physique est digne d’un Douglas Fairbanks, l’acteur très juste dans le film rappellant l’Hollywood des temps anciens auquel le film rend hommage. À ses côtés, Brittany Roberton est formidable en adolescente qui rêve d’un avenir meilleur. Son personnage porté par la croyance en un futur utopique n’est jamais insupportable grâce à son talent d’actrice. Quant à la jeune Rafey Cassidy qui joue la droide, elle rappelle Audrey Hepburn en version culotte courte. On est vraiment ébahi par la palette d’émotion qu’elle est capable d’exprimer. Bird est à ce titre un excellent directeur d’acteur, ce qui n’est pas toujours évident pour un metteur en scène venant du monde de l’animation.

Quant à la musique, Michael Giacchino signe tout bonnement une bande originale digne des meilleurs scores de John Williams ou de lan Silvestri sur les films de Zemeckis. Très riche mélodiquement, alternant l’émotion et des plages proches du «Mickeymousing » qui suivent littéralement l’action, la bande originale est un plaisir de tous les instants pour tous les fans de musique.

Alors À la poursuite de demain, un chef-d’œuvre définitif des années 2010 ? Un grand film sûrement, mais il lui manque tout de même ce petit plus. Cette rigueur de l’écriture qui fait de Retour vers le futur, un classique indémodable. Je vais être franc avec vous, je n’apprécie pas particulièrement Damien Lindelof le coscénariste du film. Cette méfiance est en partie liée au fait que j’ai suivi sa série Lost dont le final ne m’a pas du tout convaincu. De même, ses scripts de Prometheus ou Cowboys et Envahisseurs pour le cinéma confirment ses limites. Le bonhomme a des super concepts mais il les mène trop rarement jusqu’au bout. À la poursuite de demain compte ainsi de magnifiques séquences et le dernier tiers du film apporte une vraie profondeur au film en nous exposant un Tomorrowland abandonné de tous et voué à l’inertie. Malheureusement, le scénario semble mal équilibré entre une exposition trop importante et une résolution des enjeux précipitée avec un personnage de méchant extrêmement mal écrit. En effet, on ne comprend pas toujours ses décisions, l’interprétation du pourtant talentueux Hugh Laurie qui navigue entre surjeu et absences gênantes, témoigne de ces errements. Enfin, le film souffre de quelques trous narratifs pour expliquer certaines situations. Lindelof s’est défendu en arguant qu’il voulait laisser faire l’imagination du spectateur. Il avait déjà utilisé la même défense avec Lost pour expliquer les sous-intrigues jamais résolues du feuilleton telles que l’ours blanc ou la présence des « Autres ». Même si Bird a cosigné le film, À la poursuite de demain témoigne de l’écriture particulière de Lindelof où le voyage est plus important que la destination. Certains crient au génie, j’y vois une certaine nonchalance dans la construction de récit qui me laisse songeur. Selon moi, le film laisse trop de questions en suspens telles que ces interventions des robots dans notre monde réel, le devenir de la ville ou le rôle du sénateur Knix et ses rapports avec le gouvernement.

Malgré ces quelques réserves sur la construction du scénario, je voulais revenir sur ce long-métrage qui compte pour moi parmi les meilleures réalisations produites par Disney ces dernières années. Une pépite injustement reçue à sa sortie qu’il me semblait indispensable de réhabiliter. Un film qui n’a définitivement pas à rougir face aux meilleures productions pour toute la famille d’Amblin des années 80. Un vrai beau film Disney à voir et à revoir !


Mad Will

 

Voir la fiche du film
Vous avez aimé cet article ?
Abonnez-vous à notre page Facebook et suivez-nous sur les réseaux sociaux : Facebook, Twitter Twitter et Instagram Instagram.