Séance de rattrapage : BIENVENUE A MARWEN

Publiée le 19 janvier 2019

On résume trop souvent le cinéma de Zemeckis à sa seule dimension spectaculaire, à une maîtrise évidente de la technologie pour surprendre le spectateur. C’est malheureusement oublier que son cinéma est avant tout profondément humain au-delà des moyens techniques employés. Même dans les superproductions qu’il signa pour Spielberg dans les années 80, le réalisateur américain traitait de thèmes adultes au sein d’un cinéma où l’art était le meilleur allié pour affronter les épreuves de la vie. Ainsi une trilogie comme Retour vers le futur était avant tout un grand film sur l’adolescence qui mettait en scène des vies détruites par une société normative où le fantaisiste Doc incarnait le recours à l’imagination comme seul échappatoire. Ce cinéaste considéré comme enfantin par la critique française a toujours évoqué des thèmes difficiles tels que l’addiction aussi bien dans le récent Flight que le populaire Roger Rabbit où les toons permettaient au personnage principal d'échapper à l'alcool pour enfin accepter le deuil.

On a également caricaturé l’humanisme du réalisateur en le résumant à de la naïveté. C'est une erreur car son humanisme se caractérise par une croyance en l’homme dans un monde sordide que le réalisateur n’enjolive jamais. Le héros chez Zemeckis est une figure qui essaye toujours d’aller de l’avant comme dans son Forrest Gump où le personnage principal court tout le temps. Ainsi dans Marwen, le héros joué par Steve Carell est un homme qui essaye de réagir après une agression qui l’a laissé pour mort. Pour ce faire, il va user d’un théâtre de poupées qu’il mettra en scène, se constituant un univers fictionnel afin de dépasser son trauma. Une fois encore, le recours à l’imaginaire pour dépasser les difficultés du monde est le sujet de son film comme dans son mal aimé Contact où Dieu était devenu pour survivre une fiction comme les autres. Zemeckis est un auteur dont l‘œuvre est d’une cohérence impressionnante. En effet, même même quand il s’inspire d’un documentaire déjà existant comme pour The walk ou Marwen, les histoires vraies qu’ils nous racontent, donnent l’impression que le réalisateur américain les a inventées tant elles lui correspondent.

Dans son dernier opus, Zemeckis nous propose un discours d’une sincérité évidente qui fait beaucoup penser au Ready Player One de Spielberg, une œuvre d’un autre maître du cinéma qui discourait sur l’art tout en évoquant en filigrane les dangers d'une société obsédée par la nostalgie.

Marwen est un film-fleuve qui aborde le droit à la différence. Avec beaucoup de délicatesse, le cinéaste traite du goût pour le travestissement de son héros sans jamais émettre le moindre jugement, ne tombant jamais dans le pathos ou la psychanalyse de bas étage. Geek et érotomane reconnu, Zemeckis signe avant tout un grand film sur la nécessité de vivre nos petites différences à l’instar de l’alter ego en marionnette de notre héros qui punit les nazis et drague les pépés, des talons aiguilles aux pieds. Dans le final, la réalité et la fiction se rejoindront permettant enfin à Carell d’avancer et de s’assumer totalement.

Marwen est un grand film intimiste qui n’oublie jamais d’être spectaculaire et prenant. À ce titre, la mise en scène dans le village de marionnettes est grandiose. Le réalisateur nous fait réellement vivre de grands moments épiques tout en donnant vie à des poupées grâce à la "Motion Control" dans des saynètes où sa mise en scène se fait opératique. Mais le réalisateur sait également nous émerveiller avec de simples instants du quotidien. Il rend ainsi passionnant un simple échange devant une tasse de thé ou un épluchage de pomme de terre grâce à l'interprétation sans faille de ses comédiens. Certains esprits chagrins ont reproché à ce long-métrage une certaine simplification des enjeux dans le scénario avec l’agresseur du héros principal qui se retrouve être incarné par un méchant nazi dans le monde fantasmé. On pourra leur rétorquer qu’ils ont oublié que le véritable ennemi de Carell n’est pas l’antagonisme entre lui et son agresseur, mais son addiction aux opiacés symbolisée par le personnage de la sorcière.

Ce film est également une déclaration d’amour absolument magnifique à la gent féminine. Comme souvent chez lui, les femmes sont les protagonistes les plus humaines, car elles font preuve d’empathie et participent à la guérison du héros. Quant à leur représentation dans le monde fictionnel, c’est leur force de caractère et leur féminité qui sont mises en avant par un réalisateur dont on sent l’amour et le respect pour le sexe opposé.

Marwen est un film fragile qu’il faut défendre, une œuvre poétique et unique dans un paysage cinématographique où la bêtisé et l’ironie sont devenues la norme. Un classique instantané qui prouve que les grands cinéastes ne disparaissent jamais. Indispensable !

Mad Will

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