HOMMAGE À NICOLAS ROEG

Publiée le 30 novembre 2018

Nicolas Roeg nous a quittés le 23 novembre 2018. Je vous propose de revenir sur la carrière de ce franc-tireur du cinéma anglais.

Nicolas Roeg a été un éminent chef opérateur avant de devenir réalisateur. Grand plasticien, ses éclairages sublimes ont imprimé la rétine de nombreux spectateurs grâce à l’envoûtant Masque de la mort rouge de Roger Corman où il nous donnait à voir une farandole de couleurs. Il participa également  à certaines réalisations de David Lean et signera la photographie du Fahrenheit 451 de François Truffaut. Son passage à la réalisation se fera sur Performance qu’il coréalisera avec le peintre Donald Cammell. On retrouve déjà dans ce premier essai, un récit qui entremêle les strates temporelles avec un montage souvent épileptique. Il a fait appel à Mick Jagger comme acteur sur le film, s’inspirant de l’image publique de la star pour nourrir le personnage.

 

 

Après Performance, il part poser sa caméra dans le bush australien avec Walkabout : la randonnée, une ode à la nature mettant en scène deux enfants perdus dans le désert suite au suicide de leur père. Le film est l’oeuvre d’un auteur au style unique qui ne nous inflige jamais le roman-photo à la Out of Africa. Montage fragmentaire, utilisation du zoom à des fins dramatiques, cette adaptation d’un roman jeunesse devient devant son objectif, une oeuvre sur l’échec de notre civilisation qui se désintègre à cause de la société de consommation. Walkabout est l’oeuvre d’un cinéaste virtuose qui expérimentait un nouveau langage cinématographique tout en dénonçant le consumérisme.

 

 

Son troisième film Ne vous retournez pas, je le revois régulièrement et je découvre toujours de petits détails, des pistes d'interprétations nouvelles. ce long-métrage est un voyage vers une autre forme de cinéma, plus sensitive et émotionnelle qui parle directement à notre âme. Le couple composé par Donald Sutherland et Julie Christie est superbe et la scène de sexe dans le film est peut-être la plus sensuelle et la plus touchante de l'histoire du cinéma. Roeg signe ici sans doute son meilleur long-métrage. Le livre original de Daphné du Maurier organise suffisamment le récit pour permettre au cinéaste d’expérimenter et de créer de nouvelles formes filmiques sans nous perdre dans son récit comme dans son Eureka.  La scène finale reste un moment de terreur inégalable. Le film est simplement l’un des plus grands films fantastiques du cinéma. À voir ou revoir absolument !

 

 

Après avoir abordé le fantastique, Nicolas Roeg s’attaque à la science-fiction avec L'homme qui venait d'ailleurs où il donne le rôle principal à David Bowie. Le célèbre chanteur anglais joue un extraterrestre venu chercher de l’eau sur terre et qui va finir par être corrompu par la société des hommes. Il est clair que Roeg s'inspire ici du personnage de Ziggy Stardust créé sur scène quelques années auparavant par Bowie.  L'homme qui venait d'ailleurs  est une oeuvre mortifère dans lequel l’extraterrestre clairvoyant finit désespéré avec un verre de gin à la main et presque aveugle.  Du point de vue de la mise en scène, nous avons bien à faire à un film de Nicolas Roeg avec un montage qui mixe différentes strates temporelles. Un film emblématique de son oeuvre qui est un habile mélange entre l’opéra rock et le cinéma d’Alain Resnais.

 

 

Sur son film suivant Enquête sur une passion, Roeg emploie à nouveau une personnalité de la musique avec Art Garfunkel qui s’avère très bon dans le rôle d’un psychiatre peu recommandable. Le film est un voyage dans le temps qui nous expose une relation toxique entre deux êtres. Roeg signe une œuvre abrupte et fascinante qu’il déconstruit par le montage, faisant se fracasser les sons aussi bien que les images.  Zooms, attention quasi maniaque apportée aux objets, Roeg signe un film fétichiste et sexué qui témoigne du talent de formaliste du cinéaste anglais.

 

 

Son film suivant Eureka a été très néfaste pour la suite de sa carrière. Son échec conduira tout simplement à son bannissement des studios. Honni par la MGM qui produisit le film, Eureka est resté invisible pendant de longues années.  Son retour en grâce assez récent est l’oeuvre des cinéastes tels que Danny Boyle qui sont fans du film. Nanti d’un confortable budget, le film est servi par un casting 4 étoiles où l’on retrouve Gene Hackman, mais aussi Rutger Hauer, Joe Pesci ou le tout jeune Mickey Rourke. Le cinéaste met en scène la trajectoire d’un homme qui a échoué dans sa vie personnelle et affective malgré les immenses richesses amassées qui sont devenues pour lui une malédiction et le conduiront à la mort. Roeg crée un univers cinématographique foisonnant porté par une photographie de toute beauté. Audacieux, exubérant, le film est une synthèse de son cinéma qui veut offrir un discours sur le monde tout en voulant révolutionner la manière de filmer. Ambitieux jusqu’à l’excès, Eureka agace autant qu’il subjugue. Une oeuvre dont l’échec enterrera les rêves d’une génération de cinéastes qui voulaient faire un cinéma qui aurait pu révolutionner le monde aussi bien esthétiquement que moralement.

 

 

L’homme va revenir sur les écrans avec une petite production anglaise intitulée Une Nuit De Réflexion (Insignifiance en VO). Nous sommes loin de la démesure de ses oeuvres passées avec ce huis clos se déroulant dans un hôtel. Le cinéaste qui adapte une pièce de théâtre se retrouve limité dans ses débordements en raison de l’unité de temps et de lieu de la pièce originale. Les critiques sur la toile sont assez catastrophiques pour un film que je n’ai pas vu et qui est considéré par beaucoup comme trop caricatural. Pire, la mise en scène de Roeg si inventive serait devenue paresseuse selon les plus mauvaises langues. À noter que l’histoire du film met en scène sans directement les nommer : Marylin Monroe, Albert Einstein, Joe DiMaggio et Joseph McCarthy.

 

 

Il signe ensuite Castaway qui traite des rapports entre l’homme et la nature et qui met en scène Oliver Reed. Ce film est difficilement visible dans nos contrées comme la plupart de ses dernières réalisations à l’exception des Sorcières. Son film suivant Track 29 avec Gay Oldman passera également inaperçu. Il faut bien prendre conscience que Roeg n’a plus accès aux réseaux de distribution ni à des budgets conséquents, car son oeuvre n’intéresse plus Hollywood qui ne fait plus que du divertissement avec des gros effets spéciaux.

 

 

Nicolas Roeg va alors accepter la proposition d’adapter le Sacrées Sorcières de Roald Dahl espérant sans doute retrouver sa place au sein des studios qui le boycottent depuis le bide d’Eureka. Le réalisateur anglais met en scène l’une des œuvres les plus mémorables de la littérature jeunesse. Sacrées Sorcières n’est pas une oeuvre évidente à adapter, son récit est un mélange unique d’épouvante et d’humour qui risque d’être édulcoré lors de son passage à l'écran.  De même, les romans de Dahl sont des oeuvres uniques portées par un style haut en couleur difficile à rendre en images. Dans son adaptation, Roeg va s’appuyer sur un montage hystérique et multiplier les gros plans ainsi que les angles de vue impossible. Porté par des effets spéciaux splendides pour l’époque, le film nous donne à voir des sorcières réellement effrayantes qui hanteront le sommeil des plus jeunes. Pour autant, comme on pouvait s’y attendre, le film est bien trop sage par rapport à son modèle littéraire. Le long-métrage ne conserve pas la fin originelle du roman qui traitait de la mort et donnait à ce récit une profondeur absolument bluffante pour un roman jeunesse. La conclusion du film avec une sorcière qui change de camp est beaucoup trop manichéenne et change littéralement l’esprit de l’histoire. On note également que la grand-mère chez Roeg est nettement moins bidasse que dans l’œuvre originale, où elle était une tueuse de sorcières le cigare aux lèvres. Du point de vue de la mise en scène, Roeg tire son épingle du jeu avec une esthétique cartoonesque qui rend admirablement le rythme tonitruant des romans de Roald Dahl. Les acteurs que ce soient Rowan Atkinson ou Anjelica Huston sont également parfaits et participent beaucoup à la réussite du film.

 

 

Son adaptation de Dahl ne suffira pas à relancer sa carrière, et ses trois derniers films totalement invisibles que sont Cold Heaven, Two death et Pufball sont de petites productions au budget famélique qui sont très éloignées des meilleures réalisations de cet homme qui commença sa carrière avec David Lean, Roger Corman ou François Truffaut.

Il est aujourd'hui indispensable de revoir la filmographie de ce réalisateur unique qui fut trop longtemps sous-estimé alors que sa filmographie compte des oeuvres qui sont parmi les meilleurs des années 70. À noter qu’Eureka, Enquête sur une passion, L'homme qui venait d'ailleurs, Walkabout : la randonnée et Ne vous retournez pas sont disponibles en DVD chez Potemkine en cliquant ici.

Mad Will

PS : À noter que Roeg signa un téléfilm plutôt intéressant inspiré d’Au coeur des ténèbres en 1994 et qu'il fut pendant un temps à la tête du projet Flash Gordon produit par Dino de Laurentiis avant d’être viré par le nabab italien.

 

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