Retour sur : JEU D'ENFANT

Publiée le 14 juin 2018

Jeu d’enfant signé par Tom Holland d'après une histoire originale de Don Mancini est sorti en 1988. Ce film est le premier volet d'une longue saga autour d’une poupée appelée Chucky.
Cette réalisation s’inscrit dans la tradition de la poupée tueuse au cinéma dont les avatars les plus récents sont Annabelle ou Dead Silence.  Au cinéma, Dolls de Stuart Gordon ou bien encore la saga Puppet Master initiée par Charles Band avaient déjà donné à voir des jouets devenus des assassins.  L'une des oeuvres séminales du genre est à ce titre le téléfilm des années 70 Trilogy of Terror de Dan Curtis dont le fameux segment Amelia mettait en scène Zuni, une petite statuette africaine au comportement plus qu'agressif. Ce sketch impressionna tellement Holland que lors de la création de Chucky, il ne cessa de se référer à ce téléfilm lors des échanges avec ses techniciens. À noter que Trilogy of Terror a été conçu avec la collaboration de Richard Matheson, écrivain de fantastique émérite connu pour avoir signé de nombreux scénarios pour la série télévisée La 4ème dimension de Rod Sterling où nous retrouvons un épisode culte nommé La poupée vivante qui mettait en scène Telly Savalas (connu pour Kojak ou pour les plus bisseux d'entre vous avec Lisa et le Diable) face à une poupée démoniaque.

Holland fait partie des premiers choix de la production de Chucky, mais il refuse la proposition et s’attelle à un film de studio nommé Beauté fatale avec Whoopi Goldberg qui ne sera pas un grand succès. Recontacté à nouveau, il accepte le projet, mais demande à retoucher au scénario.  À ce titre, Holland a souvent insinué que le film devait beaucoup à sa réécriture et pas forcément au script original de Don Mancini. Pas convaincu par les origines maléfiques de son croquemitaine en plastique, il affirme avoir trouvé seul l’idée que la poupée se retrouve possédée par l’esprit d’un serial killer pratiquant la magie vaudou. Pour autant Mancini réfute ces propos, lui qui continue d'écrire chaque épisode de la saga et qui est devenu son réalisateur depuis le cinquième volet.

Quand Tom Holland arrive sur les plateaux de tournage de Chucky, il est encore auréolé du succès de Vampire vous avez dit vampire, une référence du fantastique des années 80 qui mélangeait avec une grande aisance l’humour et la peur. Sa réalisation sur ce premier film témoignait déjà d’un savoir-faire technique admirable. Avant de mettre en scène, Tom fut acteur puis un scénariste plutôt reconnu à Hollywood. Il signa ainsi le script de Psycho 2, l'excellente suite du Psychose d’Hitchcock.

Mais au fait que raconte Chucky ?

 Juste avant de mourir, cerné par les policiers dans un entrepôt de jouets, Charles Lee Ray, un assassin sadique, invoque les forces du Mal pour qu'elles prennent soin de son âme. Quelque temps plus tard, Karen Barclay offre une poupée qui parle, répondant au doux nom de Chucky, à son fils Andy, qui fête ses 6 ans. Chucky devient un véritable ami pour Andy, souvent tout seul à la maison. Mais la poupée se met à agir d'elle-même avec un comportement des plus inquiétants. Elle se déplace sans l'aide de personne, tient des propos violents et va jusqu'à pousser Maggie Peterson, la baby-sitter, à se jeter par la fenêtre...

Une mise en scène solide

Tom Holland est un cinéaste au style efficace qui sait admirablement gérer ses effets dans un souci de rendre l’expérience du spectateur la meilleure possible. Si Chucky a remporté un tel succès à l’époque, c’est en partie grâce son découpage précis et son utilisation raisonnée et intelligente des effets spéciaux alors que le numérique n’existait pas.

Il fallait parvenir à rendre plausible pour les spectateurs le fait qu'une poupée en plastique était devenu un tueur redoutable. Pour réussir ce pari loin d’être gagné, le réalisateur fait un premier choix fort en ne montrant pas à l’écran les premiers méfaits de Chucky. Ainsi le premier tiers du film renvoie clairement au récit policier classique. L’attente des spectateurs est alors à son comble et il ne faut pas les décevoir. Il va ensuite décider d’animer la poupée à l’instant même où la mère de Dany prend conscience que Chucky est bien vivant. Cette première partie a été pensée pour que le spectateur puisse croire au fur et à mesure à une créature en plastique d’un mètre qui se jette sur ses victimes avec un couteau. A la différence des autres opus plus rigolards, Holland a préféré travailler son ambiance, utiliser la suggestion pour permettre à son monstre de devenir une figure redoutable du bestiaire fantastique.

Il faut aussi souligner l’excellent travail du responsable des effets spéciaux Kevin Yagher qui avec son équipe a fait des miracles avec un budget pas forcément des plus conséquents. Toutes les techniques de l’époque sont utilisées dans le film pour rendre vivante la poupée tueuse que ce soit les animatroniques, les marionnettes à tringle où l'emploi d'un comédien nain comme dans le plan où Chucky brûle dans la cheminée. À l’écran, même 30 ans après la sortie du film, le résultat fonctionne encore admirablement grâce à l’emploi de la steadycam. Ce système de prise de vue est resté célèbre dans le cinéma entre autres pour la scène finale de Shining. Il permet des mouvements extrêmement fluides par l’intermédiaire d'un cameraman muni d’un harnais avec un système stabilisateur et bras articulé. Holland va utiliser la steadycam (la modifiant techniquement pour pouvoir filmer à hauteur de poupée !) pour simuler ce que regarde la poupée. En usant de la caméra subjective, Tom Holland s’inscrit dans la tradition d’un Carpenter sur Halloween ou d’un Michael Powell avec Peeping Tom (Le voyeur) en nous mettant « littéralement » dans la tête du tueur. Ainsi toutes  les scènes mettant en scène Chucky sont captées de façon standard avec la poupée en action, puis rejouées avec la steadycam. Ainsi, le réalisateur pouvait garder les plans les plus efficaces de la poupée où les mécanismes et autres fils ne sont pas visibles et les raccorder aux prises de vue en caméra subjective au montage.

Le découpage du film privilégie la lisibilité et l’efficacité. À l’écran, les plans se succèdent avec bonheur grâce à un montage métronomique qui s’accélère lors des attaques de Chucky pour faire monter la tension. Holland use également de gros plans plutôt pertinents. Jamais gratuit, il les emploie pour donner des informations supplémentaires au spectateur sans devoir passer par les dialogues. À ce titre, l’insert sur les piles encore enveloppées qui viennent de tomber du carton d’emballage de la poupée est essentiel pour comprendre la prise de conscience par la mère de Dany du danger que représente Chucky. Holland en privilégiant l’image au verbe a compris l’essence du cinéma. Malheureusement pour lui, sa mise en scène si précise n’était peut pas assez clinquante pour les critiques ou le grand public. C’est sans doute le problème des artistes dont le style si limpide fait que les gens ne le remarquent pas. Mise au point, usage du gros plan, plan d‘ensemble, utilisation du hors champ, toute la grammaire cinématographique est là pour rendre crédible l’action et c’est diablement réussi.

Côté casting, Catherine Hicks est touchante dans son rôle de mère qui essaye de survivre avec son gamin. Holland a souvent salué lors d'interviews sa performance avec la poupée. Dans certains plans, elle tient juste un baigneur sans vie entre ses mains alors qu’à l’image on est convaincu qu’elle affronte un Freddy Krueger hystérique en mode nain de jardin agressif.
À ses côtés, on retrouve Chris Sarandon qui avait déjà joué dans Vampire vous avez dit vampire. Acteur un peu oublié, il est plutôt pas mal en flic dépassé. A signaler, que ce cher Sarandon compte dans sa filmographie des titres comme The Osterman Weekend, Princess Bride ou Un après-midi de chien. Enfin, on retrouve l’acteur Brad Dourif dans le double rôle de Charles Lee Ray et Chucky. Cette gueule de cinéma a joué dans Dune, Blue Velvet ou Le malin de Huston. Pour comprendre son travail sur Chucky, il suffit de penser à un film comme 2001 où l'ordinateur HAL prend vie à l’écran seulement grâce à la voix d'un acteur. On comprend alors aisément combien son interprétation a été primordiale pour humaniser un poupin obèse en plastique censé être un tueur redoutable.

Une dimension sociale

Si Holland conçoit avant tout un film du samedi soir censé nous divertir, il n’oublie pas d’insérer en filigrane un sous-texte social. Le réalisateur propose ainsi une satire de l’industrie du jouet dans les premières séquences du film. Dany au début du film est en effet harcelé par les publicités, la télé ne cessant de lui indiquer d’acheter le cadeau à la mode.

De la même manière, il est appréciable de voir que dans les années 80, les héros du cinéma d’horreur n’étaient pas forcement des CSP+ comme tant d’autres films contemporains. Le film se fait donc l'écho des difficultés de la mère de Dany pour joindre les deux bouts avec son seul emploi de vendeuse. Le personnage du petit chef acariâtre et directif qui l’empêche de rentrer chez elle est également l’incarnation d’une Amérique reaganienne où le chantage à l’emploi permet d’exploiter l’autre. Enfin, par le biais de ses décors, le film nous fait découvrir un Chicago malfamé où les immeubles pourrissent littéralement sur place avec un hôpital psychiatrique censé soigner des enfants qui n’est qu’une ruine. Avec ses environnements miteux, le Chicago de Jeu d’enfant n’est pas si éloigné de celui de Candyman, le brûlot social et horrifique de Bernard Rose.

À noter également que c’est une femme et non un homme qui est pour une fois le personnage fort dans un film d’horreur. Ainsi, la mère de Dany n’agit jamais comme une victime écervelée à talons hauts poursuivie par un monstre de contes de fées. À l’opposé, le flic censé la protéger est le plus souvent assommé ou finit au sol blessé. À l’instar de l’Aliens de James Cameron, le sexe dit faible est ici le plus fort dans un film où les pères sont absents et les figures masculines de substitution sont incapables de remplir leur fonction.

D’une durée d’une heure et vingt minutes et porté par une mise en scène plus qu’efficace, ce Jeu d’enfant est un modèle de série B à voir et à revoir signé par un artisan du cinéma !

Mad Will

 

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