Ce soir sur Netflix : CHRISTINE

Publiée le 08 juin 2018

John Carpenter… Tout a été dit de cet héritier de Hawks ou de Ford. Ce maître du cinémascope est une figure essentielle du 7ème art américain qui a défendu toute sa carrière une certaine idée du cinéma classique à base de courtes focales, d’images parfaitement structurées où la rigueur en termes de découpage renvoie aux classiques du western. Si Eastwood a pu être considéré comme le dernier cow-boy de la colline d’Hollywood, Carpenter en est l'ultime peau-rouge (culture indienne à laquelle il rend hommage dans le magnifique Starman). Un rebelle de gauche, amoureux des grands espaces, qui s'est perdu dans un cinéma obsédé par la rentabilité financière. Quand il s’attaque à Christine, il n’est pas en position de force dans un Hollywood qui lui fait payer l’échec de sa superproduction horrifique The Thing.  Il accepte donc la proposition de la Columbia d’adapter un livre de Stephen King qui n’est même pas encore paru. Même si Carpenter est ici dans le cadre d'une œuvre de commande, il signe avec Christine une série B fantastique réjouissante, parfaitement menée et réalisée avec sa maestria habituelle qui nous rappelle oh combien Big John manque au cinéma actuel.

Mais au fait que raconte Christine ?

Arnie est timide et angoissé. Ses défauts trop manifestes le désignent à la vindicte de ses camarades de lycée, dont il est devenu la risée et le souffre-douleur. Il aperçoit un beau jour la voiture de ses rêves, une Plymouth Fury 1957 en piteux état. N'écoutant que son coup de foudre et bravant toutes les difficultés, il achète l'engin et le restaure amoureusement. La voiture, baptisée Christine, révèle bientôt une étonnante personnalité et manifeste même une autonomie d'action apparemment dictée par les «sentiments» qu'elle éprouve pour son généreux propriétaire. Totalement sous l'emprise de sa maléfique voiture, Arnie change progressivement de caractère...

La simplicité... S’il fallait se référer au théâtre, on pourrait considérer Carpenter comme le Racine du cinéma fantastique. Harmonie, rigueur de la construction et humilité, son cinéma est à l'opposé des réalisations contemporaines où l'on surcharge à l'extrême les plans. À l'instar de la musique qu'il compose pour ses films, il n'y a jamais de superflu dans ses créations. Son art de la mise en scène est avant tout une quête esthétique vers l'épure.

L’art de la mise en scène

Réaliser un long-métrage sur une voiture tueuse est un pari extrêmement dangereux. Avec un réalisateur peu talentueux, le film aurait pu virer assez facilement au grotesque avec une voiture ridiculement humanisée comme dans La Coccinelle de chez Disney. Pourtant avec une aisance confondante, Carpenter réussit l’exercice avec brio.


Il caractérise tout d'abord la voiture grâce à la musique. En effet, le poste radio de Christine ne cesse de diffuser des vieux rock’n’roll fifties totalement anachroniques en 80 mais dont les paroles expriment l’humeur de la voiture possédée.

Ensuite, avec son chef opérateur, Carpenter donne vie à son monstre mécanique par le biais des éclairages. Les phares de Christine inondent les prises de vue nocturnes avec un  « lens flare » (halo lumineux) important dans l'objectif. Les phares dans le film font penser à deux yeux qui scrutent les ténèbres pour repérer leur prochaine victime. Enfin, dans la scène où la petite amie d'Arnie menace de s'étouffer dans la voiture, Carpenter sature l'habitacle de Christine d'éclairages. 
 Par contraste avec la nuit noire, la lumière dans le film rappelle les enfers comme dans cette séquence où Christine en feu surgit d'une station-service

Grâce à d'habiles cadrages, Carpenter va donner vie à une automobile qui devient littéralement une incarnation du mal à l'écran. Pourtant, il ne recourt presque jamais aux effets spéciaux à l'exception des plans où Christine se reconstruit. Dans ces scènes, il utilise un vieux truc de montage digne de Méliès. Il fait tout simplement défiler à l'envers les images de la voiture qui se fait cabosser. Un effet rudimentaire qui fonctionne encore 40 ans après la sortie du film.

Le réalisateur use également de nombreux travellings verticaux sur l’avant de l'automobile. Ces mouvements donnent l'impression que la voiture réfléchit à l'identité de sa prochaine victime. Tandis que lors des scènes de meurtres, Carpenter filme Christine par le biais de travelings latéraux. Ces plans nous évoquent alors les duels des westerns.

Christine traque ses victimes et arrive à se faufiler dans le moindre recoin. Ces séquences de poursuite rappellent les documentaires animaliers où un prédateur poursuit sa proie. Cette analogie avec le monde animal est présente dans la scène finale avec le capot déchiré de la voiture tueuse qui s'assimile à une gueule prête à déchiqueter le corps de l’héroïne avec ses crocs acérés.

Une série B réussie

Christine s’appuie sur un casting solide qui ne compte pas de stars. Keith Gordon dans le rôle d’Arnie est excellent. Il parvient sans la moindre exagération à nous faire vivre le changement psychologique de son personnage depuis l’arrivée de Christine dans sa vie. John Stockwell qui joue son meilleur ami est également parfait dans le rôle du camarade dépassé par les événements. Carpenter, captant avec beaucoup de talent et de pudeur les gestes et les regards entre les 2 acteurs, arrive ainsi à rendre leur amitié tangible à l’écran.

L'interprétation des adultes autour d’eux est à l’unisson. Carpenter en chef d’orchestre gère parfaitement ces artistes solistes que sont les acteurs en leur permettant de donner leur maximum sans faire le geste ou l’intonation de trop. Christine n'est  jamais une caricature du film pour jeunes avec son lot de personnages stéréotypés. Si le film évoque le besoin d’indépendance des adolescents et l’envie de superprotection des parents, le cinéaste américain ne s’encombre pas d’une psychologie envahissante. Au final, Christine est une série B sur une voiture tueuse réalisée par un artisan qui soigne le moindre détail comme ce blouson porté à la moitié du film par Arnie, qui est celui de James Dean dans La Fureur de vivre.


À redécouvrir sur Netflix, un concentré de la série B qui n’a pas pris pas une ride. Néanmoins, il faut préciser que le service de SVOD américain ne nous offre pas une copie de haut niveau. Nous nous retrouvons ainsi devant une image assez abîmée que l’on devine recadrée et zoomée (le fameux pan and scan) pour ne pas afficher les bandes noires du Cinémascope.

Pour autant, je ne peux que vous inviter à revoir cet excellent Carpenter tant chacun de ses films est un classique à voir absolument !

Mad Will

PS : La copie sur Orange a l'air d'être en cinémascope à la différence de celle de Netflix.

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