Séance de rattrapage : READY PLAYER ONE

Publiée le 05 avril 2018

Spielberg… À ce nom les fantasmes les plus fous sont possibles, surtout quand le maître s’attaque à une superproduction de science-fiction.
Virtuose, spectaculaire, son Ready Player One est l’œuvre testament d’un des plus talentueux conteurs d’histoire du cinéma. Maîtrisant comme personne la technique cinématographique, il n’oublie jamais de la mettre au service de la narration. Un indispensable de la cinématographie contemporaine où passé, présent, et futur sont intimement mêlés et que nous vous invitons à voir.  

Retrouvez la critique du film par Thomas, mais aussi un hommage à STEVEN signé Mad Will empreint d’une admiration sans faille. Bonne lecture.

La critique par Thomas

En 2013, Steven Spielberg, lors d’une conférence devant des étudiants en cinéma, s’était fendu d’un discours très critique sur la grande inflation des budgets de blockbusters, symptôme inquiétant d’une course à l’argent maladive dans laquelle se sont lancées les studios avec les super héros, et qui annonce irrémédiablement une catastrophe industrielle. Venant de celui que l’on considère comme le créateur du blockbuster, le message interpelle. Pour rappel, Spielberg est considéré comme le papa des grosses productions conçues pour exploser le box-office, dans un premier temps avec Les dents de la mer sorti en 1975, mais aussi grâce à une filmographie inégalée qui a indiscutablement façonné la forme et l’économie du divertissement tout en réhabilitant des genres cantonnés au cinéma d’exploitation. Un héritage culturel incommensurable dont on retrouve des traces chez de nombreux réalisateurs qui se réclament directement de son influence, mais aussi dans le paysage de la pop culture, puisqu’il en a érigé les monuments les plus édifiants (dinosaures, extraterrestre, fouet, requin etc), que ce soit en tant que réalisateur ou producteur puisque notamment à la tête de la merveilleuse Amblin, Spielberg est sans doute le cinéaste qui a le plus marqué nos imaginaires d’enfants et façonné nos rêves. Il est quelque part celui qui annonce la fusion entre la culture geek et la pop culture et c’est pourquoi l’analyse de Ready Player One (RPO) est indissociable de son réalisateur et doit être vu comme un héritage et un message adressé aux nouvelles générations. Une sorte de cri d’alerte plutôt subversif venant de la part d’un produit de studio (la Warner en l’occurrence, plutôt réputé avant DC Comics pour laisser de la liberté à ses réalisateurs) qui attire notre attention sur les dangers de certaines compagnies et consortium bien décidés à monétiser des références culturelles en surfant toujours plus loin sur la vague nostalgique. Spielberg est James Halliday, un créateur dépassé par son univers mais conscient de son oeuvre et qui nous appelle à rester vigilant et aussi à créer nous-même la suite de l’histoire. La quête de Wade qui le mène sur les traces de Halliday est en fait l’histoire d’un passage de témoin.

En 2045 la Terre est une ruine. Pour échapper à ce paysage de ferraille, la réalité virtuelle s’est développée et une nouvelle société en ligne a vu le jour, un nouveau monde online appelée l’Oasis et dans lequel les humains se réfugient à travers leur avatar. Pour le jeune Wade Watts, la priorité est surtout la recherche d’un trésor caché dans le jeu par le créateur James Halliday et qui permettrait à son détenteur de contrôler l’Oasis. Mais une grande multinationale est aussi sur la piste…

Ce pas de côté pour apprécier RPO est salvateur pour éviter d’être submergé par la vague de références qui imprégnent le film. L’Oasis est un lieu qui réunit l’humanité et partant il a été façonné par une culture commune. Le piège est d’ailleurs de chercher à tout répertorier même si l’on comprend vite que cela n’aurait aucun sens, le film se situant au-delà de la citation. Des clins d’œil qui n’en sont pas et qui constituent en réalité l’ADN du film. Et pourtant, a priori, le spectateur est méfiant. Pour cause, il est intéressant de relever que fin avril 2018 marquera le dixième anniversaire de la sortie du premier Iron Man qui annonçait le début d’un univers étendu consacré aux supers héros de notre enfance et ouvrait alors la voie à une décennie de blockbusters sur des personnages de comics. 10 ans qui constituent le point d’acmé d’un changement de paradigme culturel : le triomphe de la culture geek et sa fusion avec la pop culture. Mais aussi 10 ans de second degré "Marvellien", ce reflexe quasiment pavlovien de connivence pour masquer des films de plus en plus vides, qui ont fini par laisser les spectateurs exsangues et circonspects quant aux projets de longs se réclamant ostensiblement de la pop culture. Autant dire que Ready Player One qui ressemblait sur le papier à un immense patchwork de références ronflantes et mal digérées faisait peur. C’était bien mal connaitre Steven puisque si le film aligne les citations, il en est surtout une merveilleuse synthèse.

Dans cette course aux indices pour récupérer l’easter egg (pur fantasme de joueur), Wade et son double numérique Parzival vont arpenter en long et en large un univers magique orchestré par Halliday/Spielberg qui réussit brillamment à jouer avec le concept de génération mais sans tomber dans la nostalgie bigote. La question générationnelle est souvent au cœur des blockbusters puisqu’elle permet d’amorcer une réflexion sur la transmission tout en touchant un large public. Si les studios remakent les films c’est bien pour plaire aux plus jeunes tout en attirant les anciens, mais outre cet aspect bassement mercantile il se dit quelque chose du cinéma et des émotions que l’on peut partager avec des personnes plus âgées ou plus jeunes que nous. Le cinéma est une grande fabrique de souvenirs et parfois se rappeler un film et les moments qui lui sont attachés résonnent plus encore que le plaisir d’avoir vu le film lui-même. Il en va de même pour certains emblèmes d’une époque qui nous renvoient immédiatement à des périodes bénies souvent proches de l’enfance. La faute à la nostalgie sans doute, ce sentiment pervers bien connu des chargés de com qui déformant Musset se disent : "qu’importe le flacon pourvu qu’ils aient l’ivresse" !  ici non, justement. L’ivresse n’est pas vraiment au rendez-vous car bien que le dialogue intergénérationnel entre spectateur mais aussi entre Spielberg et le public existe, il est si finement esquissé qu’il ne vient jamais faire de l’ombre au film en lui-même. Pas de gueule de bois en perspective mais un bel hommage respectueux et habité qui est sans doute l’une des choses les plus réussies du film et qui permet à RPO d’atteindre un caractère universel et total.

Mais faire de la référence pour la référence serait vain. Spielberg adapte donc la forme du film à son histoire. On ne va pas revenir sur la capacité de Spielberg à passer d’un film à l’autre, d’un univers à l’autre (exemple cette année avec Pentagon Papers sorti un peu plus tôt et aussi en 1993 avec  Jurassic Park et La liste de Schindler) mais sur sa virtuosité dans la mise en scène encore une fois saisissante. Une réalisation et un découpage sous influence vidéo-ludique et avec Spielberg aux manettes une mise en scène hallucinante de clarté. Et oui, malgré tous les mouvements de caméra et la vitesse de certaines séquences (la course de voiture, déjà culte) le spectateur n’est jamais perdu et en même temps n’a pas l’impression d’être dans un univers vide ou désincarné. Spielberg figure tutélaire du genre, déploie une maitrise de l’espace sans jamais édulcorer la richesse de son environnement. La motion capture déjà utilisée dans le superbe Tintin et le secret de la licorne (2011) est ici alterné avec une réalité live et nous rappelle la grande fluidité de la mise en scène de Spielberg et sa capacité à jouer avec les technologies pour nous donner le meilleur. Une mise en scène terriblement moderne et bien plus lisible que la plupart des blockbusters actuels mis au service d’un scénario, pour le coup, plus à l’ancienne. Une narration qui fleure bon l’époque Amblin avec cette quête qui voit le jeune Watts affronter les avatars désincarnés des Sixers. Des effets simples et efficaces (le code dans le fauteuil) qui s’enchainent parfaitement et sans que l’on ait l’impression d’une mécanique d’écriture trop lourde. Le scénariste Zac Penn qui adapte ici le livre de Ernest Cline (coscénariste également) s’en sort bien en composant à partir du matériau d’origine apparemment très dense, un récit qui garde les références sans faire du fan service, ce qui, en soi, constitue une belle prouesse.

A quelques semaines du prochain Avengers : Infinity War et au cœur d’une époque qui pioche énormément dans la nostalgie (ne tirons pas sur Stranger Things), Spielberg livre un récit intergénérationnel d’une lucidité et d’une justesse fracassante.

Thomas

STEVEN MON AMOUR par MAD WILL

Il est frappant d’imaginer qu'un réalisateur de 71 ans est encore capable de montrer la voie à une nouvelle génération en termes de divertissement, proposant un film beaucoup plus moderne et plus expérimental que les blockbusters de superhéros qui ont fini par nous lasser.

Son secret de longévité est extrêmement simple : La mise en scène.

Spielberg est un cinéaste obsédé par l’épure du langage cinématographique. Peu adepte du Multicam (tournage à plusieurs caméras), il sait que le point de vue est la clef de toute réalisation. Le cinéma est un art visuel où le cinéaste guide le regard du spectateur. Même dans les plans séquence les plus fous de Tintin ou Ready Player One, il ne conçoit pas l’image comme un décorum, mais comme une articulation censée faire avancer l’histoire. Spielberg restera encore et toujours ce cinéaste hitchcockien qui en quelques plans sur une plage provoque l’angoisse du spectateur, faisant d’un vulgaire requin en plastique le plus redoutable des prédateurs.

Honni pendant 20 ans par une critique européenne incapable de voir en lui le fils spirituel de Ford et Hitchcock qu’il était, il fut condamné en raison de ses succès à répétition au box-office. Son crime : être en adéquation avec les goûts de son époque. Joe Dante ne tarit pourtant pas d’éloge sur la liberté artistique offerte par Spielberg, producteur grâce à son studio Amblin, à ses poulains dans les années 80. Drôle de comportement pour un présupposé suppôt du capitalisme quand même !

Spielberg fut longtemps détesté par l’intelligencia qui l’a considéré comme le tueur du Nouvel Hollywood (mouvement de cinéma porté vers un certain réalisme qui révéla les Arthur Penn, Terrence Malick, Robert Altman…). Si le Nouvel Hollywood a connu des difficultés, c’est que les jeunes hippies qui composaient son public avaient coupé leurs cheveux et travaillaient à présent dans la publicité. La fin des illusions est politique, et nullement liée au papa de E.T. Ce mouvement a commencé à péricliter au moment où les budgets exponentiels voulus par ses auteurs n’étaient plus remboursés par la diffusion en salles. Le nouvel Hollywood a disparu pour les mêmes raisons que la cinématographie vieillissante des studios des années 60 : trop de dépenses, pas assez de recettes. Hollywood est réceptif à la révolution jusqu’à ce que son seuil de rentabilité s’effondre.

Il est souvent dit que Spielberg a réalisé le premier blockbuster, il serait à l’origine d’un cinéma commercial américain à gros moyens obsédé par la volonté de faire le gros succès de l’été. C’est quand même oublier que Jaws n’est que le prolongement d’un genre initié par Irwin Allen, nabab d’Hollywood qui produisait des films catastrophes tel La tour Infernale sur lesquels ils dépensaient des sommes pharaoniques. Le budget prévu pour Les dents de la mer était raisonnable avant le tournage. C'est le choix de Spielberg de tourner en mer pour plus de réalisme qui va faire exploser le budget. Il a donc participé à l’avènement du blockbuster en raison de ses desiderata d’auteur du nouvel Hollywood.

Il est clair que son cinéma lié à l’enfance et la série B intéressait les studios. Mais l’accuser d’être le responsable de 40 ans de gros budgets aux USA est un raccourci un peu facile surtout quand on a réalisé L’empire du soleil ou la liste de Schindler pas forcement des œuvres qui allaient plaire d’office au grand public. Si Spielberg peut toucher à tous les genres et rencontrer si souvent le succès, c’est qu’il est un formidable raconteur d’histoires tout simplement. C’est un peintre des banlieues américaines, un portraitiste de la cellule familiale où l’extraordinaire apparaît dans l’ordinaire.  À ce titre, La quête des clefs dans Ready player one montre la manière dont la vie de l’auteur inspire ses créations.

Le cinéma de Spielberg est à fois spectaculaire et très intime car il raconte avant tout l’histoire de son auteur, celle d’un enfant solitaire de banlieue en quête de bonheur alors que ses parents divorcent.

Et pour finir, un hommage à ce grand cinéaste.

Merci, monsieur Spielberg de m’avoir fait aimer le cinéma.

Merci de m’avoir appris dans Rencontres du troisième type à toujours regarder vers le ciel et croire en ses rêves.

Merci d’avoir peuplé mes songes d’enfants d’aventures si merveilleuses !

Merci de nous rappeler que le cinéma c’est de la mise en scène. Avec vous, un monstre qui ressemble un étron marron peut devenir le compagnon dont on a toujours rêvé.

Enfin, pour Ready Player One, vous avez mis la barre si haute qu’il va falloir beaucoup travailler pour faire à nouveau un blockbuster si intelligent et si bien filmé.

Mad Will


 

Séances (2 ) Voir la fiche du film
Vous avez aimé cet article ?
Abonnez-vous à notre page Facebook et suivez-nous sur les réseaux sociaux : Facebook, Twitter Twitter et Instagram Instagram.