Retour sur : ANGEL HEART

Publiée le 29 mars 2018

Clippeur, réparateur de ventilateur…

Je me rappelle, oh combien ! que dans les années 80 le cinéaste Alan Parker fut la cible de nombreux critiques, surtout dans le pays des fromages qui puent.

En qualité d’expert en cinématologie (doctrine scientifique dont la vocation est la réhabilitation de cinéastes injustement tués par la critique), je me devais de revenir sur le réalisateur qui se cachait derrière ce polar noir sous influence vaudou qu’est Angel Heart.

Si l’avènement du vidéo-clip a transformé l’image cinéma dans les années 80, la détestation, par une certaine intelligentsia, de cinéastes dont le travail était avant tout visuel, tourna un peu au ridicule à l’époque. Si un film comme Highlander entretient des liens très forts avec les films musicaux de MTV et consorts, le cinéma de Parker est porté par une mise en scène au service d’un regard sur le monde qu’on ne peut assimiler au vidéo-clip.

Que ce soit Birdy, Les Commitments, Angel Heart, Mississippi Burning ou encore son Bugsy Malone avec ses malfrats en culottes courtes, le réalisateur nous a offert de beaux moments de cinéma qui nécessiteraient d’être réhabilités. Le cinéma de Parker est avant tout l’histoire d’un cinéaste qui voulait concilier un certain engagement avec le cinéma populaire, efficacité et message. Et quand on navigue un peu sur IMDB, on est frappé de l’excellente tenue, en termes de notation, de la plupart de ses œuvres, preuve qu’elles ont marqué les spectateurs.

SI certains on crut voir en lui un cinéaste MTV, c’est en raison de ses opus musicaux comme The Wall ou Fame. Pour autant, on les soupçonnera d’avoir crié au loup inutilement au regard de la qualité intrinsèque des œuvres précédemment citées.

De même, The Wall reste une œuvre sombre, nihiliste et pas forcément si commerciale. Il faut souligner le pari réussi par Parker d’avoir réussi à donner des images et une narration à la démesure de Roger Waters, le leader des Floyd que son propre groupe ne supportait plus. Quant à Fame, si le film est l’œuvre matricielle de nombreuses comédies musicales, le long-métrage de Parker s’avère plus critique et psychologique et surtout beaucoup moins sage que la série dérivée que beaucoup de monde a vu sur TF1. Porté par une mise en scène qui n’hésite pas à employer des plans quasi documentaires à certains moments, ce long-métrage diffère beaucoup de l’esthétique flashy des Flashdance et autres tentatives de films musicaux des années 80.

Enfin, comment ne pas évoquer le touchant Commitments qu’il réalisera dans les années 90, sur des aspirants soulmen plongés dans une Irlande où la pauvreté rode à chaque coin de rue. Le film est l’adaptation d’un roman de Roddy Doyle, premier volet d’une saga littéraire La Trilogie de Barrytown, dont les deux romans suivants donneront les films The Van et The Snapper de Frears. Touchant, profondément humain, une merveille de film social très éloignée de l’image de réalisateur esthétisant pour rockeur peroxydé à la mode.

Quand Parker s’attaque à Angel Heart, il a signé Birdy 3 ans auparavantIl connaît bien le roman Le Sabbat dans Central Park depuis 1978 qui conte les aventures d’un certain Angel dans un New York où le mysticisme règne en maître. L’adaptation est passée entre de nombreuses mains, mais aucun film ne fut produit. Parker s’attaque pour sa part à la transcription cinématographique de cette œuvre littéraire après un repas où Elliott Kastner, agent et producteur influent, lui aurait laissé par « inadvertance » le roman. Le scénario écrit, il est proposé à différents studios, dont Carolco qui se montre intéressé. Nanti de moyens semblables à beaucoup de majors, Carolco ose prendre des risques en produisant des Verhoeven, des Costa-Gavras et donne son aval à un projet considéré comme trop sombre par des professionnels du 7ème art à Los Angeles. La production du film est lancée en 86.

Mais au fait, que raconte le film ?

New York, 1955. Harry Angel, un détective privé, trouve enfin un client en la personne du très énigmatique Louis Cyphre. Celui-ci le charge de retrouver un certain Johnny Favorite, un chanteur qu'il a sous contrat et dont il est sans nouvelles après un retour de guerre dont il a émergé gravement choqué, défiguré et amnésique. Angel s'aperçoit rapidement qu'il ne s'agit pas d'une enquête ordinaire. De vieilles coupures de journaux l'entraînent à Harlem, à Coney Island puis dans une clinique isolée où Johnny Favorite a passé les dernières années. Son interlocuteur, le docteur Fowler, refuse de lui parler. Angel insiste.

Angel Heart a été en partie financé par les ventes aux distributeurs étrangers. Parker le dit lui-même, Hollywood ne lui aurait jamais permis de faire un film aussi sexué et accompagné d’une vision si pessimiste de l’humanité. Ce long-métrage est porté par une mise en scène d’une grande rigueur servie par des cadrages précis où les contre-plongées et autres surcadrages annoncent la chute du personnage principal et son propre emprisonnement mental. Chaque détail à l’écran renvoie aux sentiments d’Angel. La réalisation est remarquable et correspond exactement aux principes d’un Hitchcock où chaque plan doit illustrer une idée. Nous avons à faire ici à un concentré de mise en scène tout simplement.

À l’instar de L’Exorciste de Friedkin, la présence du mal, lancinante durant tout le film, est admirablement bien rendue.  Que ce soit cette ouverture où l’on croit discerner un cadavre, cette scène de restaurant ou De Niro arrive à nous rendre mal à l’aise en épluchant un simple œuf, il y a une imprégnation des objets du quotidien par les forces démoniaques. Les escaliers, les ventilateurs ou les ascenseurs ne sont pas là comme de simples ornementations comme ce fut trop souvent dit, ce sont réellement des éléments signifiants de l’intrigue.

Angel Heart est un film où le mal contamine le quotidien ce qui le rend encore plus effrayant

La photographie du film de Michael Seresin, chef opérateur néo-zélandais qui a œuvré dans le cinéma français à ses débuts avec Gérard Pires, façonne l’ambiance générale du métrage. Ses images élégantes donnent l’impression dans la première partie à New York de voir un film en noir et blanc passé en couleur et renvoyant aux grandes heures du film noir américain.

Son travail sur la lumière illustre le parcours du héros qui croit découvrir de nouveaux indices et faire ainsi « la lumière » sur l’intrigue, le film oscillant dans le même plan entre zones éclairées et zones plus mystérieuses. La grande force de Seresin est de concevoir une lumière à la fois très travaillée, mais qui reste réaliste, car respectueuse des sources de lumière visible à l’écran. Seresin considère souvent Angel Heart comme son meilleur travail, la photographie du film qui donne un caractère intemporel au film participe à sa réussite.

Parker fut trop longtemps considéré comme un réalisateur seulement visuel. C’est oublier le formidable directeur d’acteur qu’il était. Mickey Rourke est parfait sous ses ordres, trouvant ici son meilleur rôle avec l’Année du dragon.

Il magnétise le regard du spectateur comme un Brando ou James Dean l’avait fait avant lui. Sa voix, ses déplacements, son regard, tous ces éléments donnent vie à son personnage. Il émane de lui une fragilité et une animalité de son jeu qui s’intègre parfaitement à l’évolution de l’histoire. Rourke possédait un charisme absolument extraordinaire qu’il détruira malheureusement en se faisant littéralement exploser la tête par des boxeurs de seconde zone. Il était admirable dans les rôles d’homme blessé qu’on imaginait prêt à chuter à tout moment, sa vie finit donc par ressembler à ses rôles.

À ses côtés, De Niro est également excellent. Au vu du personnage qu’il interprétait, il aurait été aisé de cabotiner comme Al Pacino le fera quelques années plus tard dans un rôle identique. Dans Angel Heart, c’est un acteur au sommet de son art, conscient de son moindre clignement d’œil et qui flirte avec le sur-jeu sans jamais tomber dedans.

L’opposition entre lui et Rourke qui a lieu dans 4 scènes du film reste un grand moment de cinéma. La fragilité face au contrôle, un jeu instinctif face à un comédien où tout est calculé. Capturé à deux caméras par Parker, on assiste à une opposition de haut vol entre deux formidables acteurs.

Citons à leurs côtés, Lisa Bonet qui cassait ici son image familiale du Cosby Show et Charlotte Rampling, toutes deux excellentes.

Angel Heart traite de sorcellerie, j’emploierai plutôt pour ce film le terme de magie au regard de la réussite de tous les départements artistiques. À ce titre, il faut signaler le travail de musicien de Trevor Jones qui nous avait enchanté sur Excalibur, et qui nous offre ici un univers sonore qui participe beaucoup à l’ambiance d’Angel Heart. Sa réutilisation du standard Girl of my Dreams, de Glen Gray qu’il reprend au piano rappelle l’univers d’un Philip Glass sur Candyman et participe à l’étrangeté du long-métrage. Les ambiances qu’ils créent aux claviers et saxophone créent un monde sonore mystérieux et vaporeux entre blues et free jazz, qui annonce la musique d’un Badalamenti pour Mulholland Drive ou Twin Peaks. À cela, rajoutez une pincée de blues cajun et vous obtenez une bande originale réussie.

Attention ! Le prochain paragraphe spoile un peu…

Quelques mots sur le scénario qui fonctionne sur une résolution finale (exercice encore peu fréquent à l’époque). À la différence d’autres longs-métrages reposant sur un twist scénaristique, le film possède le même impact à chaque vision. Au-delà de son récit policier, l’histoire d’Angel Heart est intemporelle et nous touche, car elle fonctionne sur le principe de l’odyssée. Le personnage poursuit une quête (découvrir le chanteur disparu) en essayant de fuir la transcendance des Dieux (il refuse de voir la vérité). La conclusion est alors inexorable, tragique et nous rappelle de façon oh combien amère que l’homme reste le jouet de forces plus puissantes que lui (le hasard, le destin, un dieu… à choisir selon ses convictions).

Plus violent et brutal qu’un polar classique, plus adulte et psychologique que bon nombre de films d’horreur, Angel Heart est une magnifique réinterprétation faustienne des écrits de Raymond Chandler, l’une des pièces maîtresses de Parker, et assurément un film toujours aussi fascinant 30 ans après sa sortie. À voir ou revoir absolument.

MAD WIL

 

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