Retour sur Bernard Rose : CANDYMAN, FRANKENSTEIN PAPERHOUSE

Publiée le 11 janvier 2018

Bernard Rose est un cinéaste étrange, inclassable, dont la cinématographie pourrait rendre fou n’importe quel professionnel de la critique institutionnalisée. Auteur ? Artisan ? Imposteur ? Rose est définitivement un anticonformiste ayant œuvré aussi bien sur de grosses productions comme Ludwig Van B. que dans le cinéma expérimental en qualité de pionnier du numérique avec Ivans Xtc, réalisé la même année que La vierge des tueurs de Barbet Schroeder !

Bernard Rose cinéaste anglais, est de la race des Ken Russell, mêlant l’outrance au raffinement, le cinéma populaire à des figures plus expérimentales. À l’instar du réalisateur de The Devils, Rose a eu accès aux studios mais a connu aussi les crépuscules de la célébrité avec la difficulté croissante d’être financé.

Rose et Russell sont habités par la passion de filmer même dans leurs plus petites productions. Ils ont ainsi toujours cherché à repousser les limites de leur médium. À ce titre, si vous êtes anglophones, je vous invite à lire sur le site personnel de Bernard Rose, sa rencontre avec Ken Russell : http://www.bernardrosedirector.com/the-guardian-hi-ken-sorry-i-stole-your-movie

Bernard Rose comme d’autres cinéastes des années 80, a commencé dans le vidéo-clip. Provocateur, il a signé le clip S.M Relax pour Frankie Goes to Hollywood. Un court proche de l’esthétique de Cruising qui sera interdit à la BBC. Il signera aussi le très beau clip He Stranger d’Anne Pigalle. Image maîtrisée, univers visuel élaboré aux mouvements délicats de caméra, on assiste dans ce film court à un mélange des genres entre outrance et cinéma d’auteur. Dans ces clips, Bernard Rose possède un univers particulier. Chef opérateur, monteur, mais aussi musicien sur certaines de ces réalisations, l’homme occupe bon nombre de postes techniques sur ses films, signant régulièrement les scénarii.

LE CLIP :

 

Ses premières fictions Smart Money et Body Contacts sont plus ou moins invisibles en France. Leurs fiches IMDB nous indiquent néanmoins un financement de la BBC. Son « premier film » connu pour le cinéma, ce sera Paperhouse adapté d’un roman de Catherine Storr. En pleine période où le cinéma d’horreur se veut rigolard avec beaucoup de second degré, il nous offre un film tout simplement effrayant, mariant le livre jeunesse à la Enid Blyton avec le récit psychanalytique et le film d’horreur.  Primé à Avoriaz, le film est reconnu par la critique pour son originalité. Paperhouse témoigne ainsi du goût du réalisateur pour relier de façon mélodramatique le surnaturel à une réalité parfois sordide.

 

Paperhouse : la critique par Mad Will

Quand Bernard Rose signe Paperhouse, il est surtout connu comme réalisateur de clips. Avec Paperhouse, il passe enfin au 35mm comme tant d’autres stars des films musicaux avant lui.

Quand on découvre le premier film d’un clippeur des années 80, on s’attend à une pléthore de mouvements d’appareils, une photo léchée une lumière fabriquée à partir de néons et un montage très rapide.  

On s’attend surtout à un film où le soin apporté à l’image est trop souvent en décalage avec le scénario. Et ce qui frappe dès les premiers plans de Paperhouse c’est la mise en scène presque austère de Rose. Ne vous inquiétez surtout pas le film est parfaitement cadré et regorge surtout dans ses séquences oniriques de magnifiques panoramiques ou travellings mais jamais la mise en scène de Rose ne prend le pas sur l’histoire qu’il raconte.

En aparté, pour les plus mélomanes d’entre vous, il est à noter que la très jolie musique du film est l’œuvre d’Hans Zimmer et de son mentor Stanley Myers qui lui mit le pied à l’étrier en le faisant collaborer à de nombreuses bandes originales. Quant au casting, on retrouve comme interprètes connus Ben Cross le héros des Chariots de feu et Gemma Jones dont le premier rôle au cinéma fut dans The Devils de Ken Russell. 

Mais que raconte Paperhouse ?

Petite fille solitaire et rêveuse, Anna découvre qu’elle peut entrer dans un monde parallèle, plus précisément dans une maison qu’elle a dessinée sur une feuille de papier. Elle y rencontre Marc, un garçon paralysé des jambes, qu’elle croit avoir créé. Les liens entre le monde réel et le monde imaginaire vont se resserrer, et le rêve va petit à petit virer au cauchemar surtout lorsque le père d’Anna, surgit dans ses rêves, armé d’un marteau…

Paperhouse, à l’instar des Sorcières de Nicolas Roeg ou Coraline d’Henry Selick (chroniqué par mes soins à cette adresse) est un film dont il est impossible de dire quel est le public visé. Tant ce conte d’apprentissage dans la lignée de La nuit du chasseur peut se révéler effrayant. C’est pourtant l’un des films les plus réussis sur l’enfance car il montre les zones d’ombre et de lumière qui caractérisent la psychologie préadolescente. Le film est adapté d’un roman anglais écrit sous l’influence de Dolto : Marianne Dreams de Catherine Stohrr, que la femme de Bernard Rose, l’illustratrice Anne Tilby a proposé à son amoureux comme sujet de film. Il faut noter qu’Anne Tilby dont les illustrations ont servi au département artistique du film, a travaillé avec un autre réalisateur anglais avant Rose. Et si vous avez bien lu ce dossier, vous devinez de qui je parle : Ken Russell !

Bernard Rose met en scène une petite fille qui doit petit à petit reprendre le contrôle sur ses pulsions pour évoluer. Par l’intermédiaire de la figure du croque-mitaine qui prend le visage du père absent, il caractérise la violence que représente l’adolescence symbolisée par la maison de papier qui est le théâtre d’un affrontement entre le désir de rester enfant et la nécessité de devenir adulte. Avec une réelle pudeur, le cinéaste illustre son propos par petites touches comme dans cette scène où la petite fille se maquille avec une camarade avant de décider de faire une partie de cache-cache.

Si l’œuvre est empreinte de freudisme, elle ne se limite pas à ça car Paperhouse est avant tout une œuvre artistique au sens le plus noble du terme qui réfléchit sur la création. A travers les dessins de la petite fille qui agissent sur le monde des rêves, Rose souligne l’importance de l’acte artistique pour se libérer de ses pulsions et de ses peurs. Le réalisateur anglais dans les scènes de rêve propose un univers onirique visuellement marquant grâce à des décors entre les peintures d’Hopper avec des fausses perspectives à la Escher.

Le film se révèle à ce titre fascinant par sa capacité à nous faire passer de la peur, à la tristesse, sans oublier une profonde mélancolie. Rose arrive à nous faire passer du monde onirique des rêves de la petite fille à la réalité de son existence grâce à la photographie, le son ou encore un détail dans le décor. Le réel et l’imaginaire ne s’opposent jamais, mais se complètent et forment un récit d’une rare cohérence.

Bernard Rose alors jeune réalisateur fait preuve d’une aisance visuelle hors-norme servie par une vraie sensibilité. On peut noter dans ce film singulier, son goût pour le mélodrame qui sera conspué par la suite par de nombreux critiques allergiques à son romantisme exacerbé.

Paperhouse a marqué de nombreux cinéastes inspirant des œuvres telles que Le Labyrinthe de Pan ou Tideland. Si vous n’avez jamais vu cette perle du fantastique anglais, précipitez-vous ! Le DVD ou Blu-ray du film est distribué par Metropolitan Filmexport.

Malgré un accueil enthousiasme dans les festivals, Paperhouse n’est pas un succès public, surtout que son distributeur Vestron déteste royalement le film le trouvant trop intellectuel à son goût ! Néanmoins, l’aura critique du film fait de Bernard Rose un cinéaste à suivre. On attend alors que le cinéaste s’attaque une nouvelle fois au fantastique qui lui réussit bien. Eh bien non !

Presque de façon suicidaire, il déjouera toute sa carrière les pronostics, cherchant perpétuellement à se réinventer en se confrontant à une pléthore de genres cinématographique. Il s’aventurera à travers Chicago Joe And The Showgirl dans une étrange reconstitution historique narrant les aventures d'un soldat américain en Angleterre dans un récit qui se veut une relecture du film de gangsters. C’est un échec.

Il faudra attendre sa collaboration avec Clive Barker, l’enfant maudit de Liverpool pour que le cinéaste connaisse un succès public en signant son chef-d’œuvre : Candyman. Œuvre d’un romantisme noir sans réel équivalent, Candyman est un grand film social faisant parti du panthéon mondial du cinéma d’horreur aux côtés de La maison du diable de Wise ou des Innocents de Clayton !

 

Candyman La critique par Thomas

Alors que des slashers emblématiques comme Halloween, Jason ou Freddy ont déjà terrorisé le public depuis la fin des années 70 et façonné des figures qui deviendront incontournables, le déroutant Bernard Rose impose lui aussi un boogeyman dans l’histoire du cinéma d’horreur avec ce Candyman, sorti en 1992.

Adaptation d’une nouvelle de Clive Barker intitulée Lieux interdits (The forbidden), le film met en scène Helen Lyle (Virginia Madsen), une étudiante à l’université de Chicago qui rédige une thèse sur les légendes urbaines. Au cours de ses recherches elle découvre le récit du Candyman (Tony Todd), un fantôme vengeur que l’on invoque en disant cinq fois son nom dans un miroir et qui hante le quartier pauvre de Cabrini Green en assassinant ses habitants. Après une nouvelle victime, Helen Lyle se rend sur place pour enquêter.

Légende urbaine en forme de faux slasher mais aux vrais aspects romantiques, gothiques et sociaux, Candyman est une œuvre protéiforme. Alors que Lieux interdits se déroule initialement à Liverpool, Rose décide d’implanter son film à Chicago, prenant comme décor le quartier pauvre de Cabrini Green pour raconter cette légende urbaine du Candyman, un ancien esclave noir torturé à mort pour une histoire d’amour avec une blanche. En prenant pour thème ce mythe et en l’ancrant dans un ghetto, Rose donne volontairement au film une dimension sociale forte. Évidemment, il n’est pas le premier à utiliser du genre comme vecteur politique (au hasard Romero ou Hooper) mais les années 80 ont eu tendance à dévoyer le genre horrifique en le vidant de sa substance contestataire. Candyman retrouve quelque part cet écho politique avec cette idée d’un croquemitaine noir, ancien esclave qui punit les placardisés.

Le film qui apparait en filigrane comme un violent réquisitoire était pourtant dans le collimateur de la NAACP, une organisation américaine de droits civiques luttant notamment contre le racisme. Le pitch d’un spectre noir qui assassine ses victimes dans un quartier pauvre avait provoqué une levée de boucliers. Pourtant le film délivre au contraire le message inverse et balaye finalement toutes critiques de ce côté-là. Le personnage joué par Tony Todd incarne le racisme et sa condition est le résultat de la logique discriminatoire poussée à son paroxysme. Rose et Barker enfoncent le clou en associant cette sombre histoire des États-Unis avec les quartiers défavorisés et les déclassés sociaux. Paradoxe, Candyman explique qu’il peut mourir si les gens oublient la légende. Un cruel devoir de mémoire qui résume bien l’antinomie du film. Ne pas oublier l’esprit vengeur pour comprendre ce qui l’a entrainé là c’est aussi s’obliger à se souvenir du sang que la ségrégation a sur les mains...

 

L’idée est d’autant plus forte que ce sous-texte politique brulant ne vient jamais paralyser le film et l’enfermer dans un discours moralisateur. La mise en scène de Bernard Rose dose parfaitement ses effets et donne magistralement corps au talent de Clive Barker, l’enfant terrible du fantastique britannique, qui scénarise ici sa propre nouvelle et participe à l’une des meilleures adaptations de son œuvre. Épaulé par la musique de Philip Glass, un score entêtant et très mélancolique qui deviendra célèbre, le film façonne une ambiance complexe, qui oscille entre épouvante et romantisme.

Car si l’horreur fonctionne parfaitement, on trouve en effet des tonalités plus sentimentales. Le passé tragique de Candyman assassiné pour une aventure amoureuse et la relation qu’il entretient avec Helen forment une intrigue ambiguë puisque lui semble vouloir l’emmener avec elle et pourtant la manipule comme un pantin. (début SPOILER) On note d'ailleurs que la mise en scène fait jusqu’au bout planer le doute sur la santé mentale de Helen. Impossible de savoir si le tueur existe vraiment et le film est construit de telle manière que la potentielle schizophrénie du personnage de Virginia Madsen n’est pas à exclure (fin SPOILER). Une idée renforcée par la récurrence des miroirs, motif gothique assez classique en la matière.

Côté casting, Tony Todd, après une prestation intéressante dans La nuit des morts-vivants de Savini trouve un rôle parfait qui le propulsera en tant figure de l’horreur. De son côté Virginia Madsen compose un personnage multifacette mystérieusement équivoque.

Avec un budget de 8 millions de dollars, le film en rapportera 25 millions et reste plus de 25 ans après, un incontournable qui devrait inciter les cinéphiles qui ne l’ont pas encore fait à se pencher sérieusement sur la filmographie de Bernard Rose.

Thomas

Le film malgré un Rated R (les mineurs de 17 ans et moins doivent être accompagnés d'un adulte) pourtant synonyme d’un circuit réduit de salles est un succès. Rose est au sommet, il a réussi à adapter l’œuvre pourtant si singulière et non commercial de Barker. Il est alors considéré comme un nouveau maître de l’horreur. Mais contre toute attente, son prochain film s’avère une œuvre de studio dans un genre codifié et sous naphtaline : le biopic historique avec Ludwig Van B. Ce choix n’est pas anodin quand on connaît l’amour de Rose pour Russell qui avait signé des biographies de Malher mais aussi Strauss. Rose déçoit alors les fans du fantastique en changeant de genre.  Ludwig Van B est aussi très violemment attaqué par les critiques qui le qualifient d’outrancier. Porté par une mise en scène fiévreuse et un Gary Oldman habité, le métrage révulsera les fans de musique classique qui n’apprécieront pas le portrait peu flatteur d’un génie musical qui semble seulement concentré sur ses problèmes de coucheries. Un jugement sévère car Bernard Rose signe avant tout un beau film en forme d’opéra rock, voulant faire des artistes classiques, des icônes.

Son film suivant est encore en costume avec Anna Karénine interprété par Sophie Marceau. Le métrage selon Rose n’est pas une réussite avec un montage qui lui a totalement échappé.  C’est à ce moment que le cinéaste anglais changera complètement de style, tournant le dos aux studios avec des œuvres plus expérimentales. Mécontent de son adaptation de Tolstoï avec Anna Karénine, le cinéaste est conscient d’être tombé dans une certaine facilité après avoir fait deux films de suite dits « en costume ». Il débute alors une série de longs tournés en numérique où il adapte le romancier russe dans l’époque contemporaine avec Ivan XTC, premier segment d’une quadrilogie. Le film se révèle une lourde charge contre l’industrie du cinéma évoquant un célèbre agent de star ayant réellement existé et qui connaitra un funeste destin. Pour Bernard Rose, Ivan XTC est une œuvre subversive et ironique qui a fait de lui un artiste persona non grata à Hollywood.

Il attendra cinq ans pour retourner un film avec Snuff Movie. Ce métrage didactique autour du cinéma d’horreur est une mise en abyme du genre où se télescopent de nombreux niveaux de réalité.  Dans cette œuvre autour du mensonge, il donne le nom d’Arkadin (allusion à Orson Wells) à un réalisateur de films sanglants à la psychologie plus que défaillante.  Sans argent, tournant en Roumanie, le cinéaste continue à vouloir questionner sa mise en scène. Mais à l’instar d'un Ken Russell en fin de carrière, les moyens financiers quasi inexistants de certains de ces métrages comme Snuff Movie limitent tellement son ambition visuelle que le film ressemble à une production pour adultes filmée au caméscope. Snuff Movie est définitivement un objet trop expérimental pour les fans d’horreur et trop vulgaire dans sa violence et sa représentation du sexe pour les cinéphiles.

Rose continue de tourner et propose une seconde adaptation de Tolstoï :  The Kreutzer Sonata. Son film suivant Mr Nice marque un retour à un cinéma plus argenté et classique avec cette biographie d’Howard Marks, diplômé d’Oxford qui trouvait le professorat pas assez lucratif et s’est lancé dans le trafic de haschich. Film désinvolte sur un personnage qui l’était autant, Rose s’amuse de l’image en multipliant les esthétiques. Si l’homme n’a rien perdu son talent question mise en scène, son scénario à vouloir être trop rassembleur ne réussit pas totalement à passionner et le film rencontrera un nouvel échec.

Il va enchaîner à nouveau deux adaptations en numérique de Tolstoï : Two Jacks ou Boxing Day, puis tentera un retour au genre en proposant un Found footage intitulé Sx_Tape. Après ce nouvel essai peu concluant, le cinéaste semble oublié de tous et voué au micro budgets. Mais Bernard Rose tel un phénix nous revient avec un téléfilm financé par Arte autour de Paganini où il accède à des moyens décents. Puis, suivant une méthodologie semblable à celle employée sur ses adaptations de Tolstoï, il nous offre une bouleversante relecture du classique littéraire Frankenstein de Mary Shelley qui témoigne d’un cinéaste qui prend des risques et dont le talent est bien vivant.

Frankenstein la critique par Mad Will

En 2015, date de la sortie du film, Bernard Rose a été oublié par de nombreux cinéphiles. La plupart de ses dernières réalisations n’ont tout simplement pas été distribuées dans notre beau pays que ce soit en salle ou même en DVD.

Son dernier film Frankenstein doté d’un petit budget (environ 3 millions de dollars) réunit devant la caméra, Xavier Samuel vu dans Twilight et chez Anne Fontaine, Carrie-Anne Moss popularisée par Matrix et Danny Houston vieux compagnon de route de Rose. Après sa quadrilogie autour de Tolstoï en numérique, Bernard Rose s’attaque de nouveau à un chef-d’œuvre de la littérature : le Frankenstein de Mary Shelley iconisé au cinéma grâce aux films de James Whale avec Boris Karloff.

Plaçant fébrilement le DVD dans ma PS3, je m’interrogeais sur la capacité de Rose à réinventer un classique du cinéma. Après une heure et demie de film, la réponse était simple :  le cinéaste de Candyman signe l’une des meilleures adaptations de Frankenstein tout simplement.

Dans sa version du mythe, la créature s’appelle Adam et arrive au monde sous le regard émerveillé de ses créateurs, un couple de scientifiques. Adam est beau et fort, mais très vite son corps montre des signes de mutation des plus horribles. Ses créateurs finissent par le délaisser avant de décider finalement de l’euthanasier au fur et à mesure que son corps se désagrège. Refusant de mourir, Adam s’enfuit.

Si Shelley voulait en son temps écrire un Prométhée moderne, Rose en tant qu’humaniste n’est pas forcément intéressé par le caractère scientifique du mythe de Frankenstein. En nous plaçant, dès les premiers plans dans les pas de la créature grâce à une mise en scène qui multiplie les cadres serrés, il nous fait ressentir la violence avec laquelle le monde reçoit Adam. De ce fait, certains spectateurs se sont plaints de la présence réduite des scientifiques qui disparaissent au bout de dix minutes de film. Ce choix est pourtant d’une grande logique pour un Rose qui nous conte la chute d’un homme dont la mutation corporelle est l’illustration d’un déclassement social. Sous ce soleil écrasant de Californie, les sans-abri, les asociales sont devenus des monstres de sociétés modernes qui rejettent la différence. Très vite, ce beau film devient l’errance d’un homme rejeté par ses pairs dans un Los Angeles décadent où la misère transparaît à chaque plan. On retrouve ainsi avec plaisir l’acteur Tony Todd dans le rôle d’un joueur de blues aveugle. Le croquemitaine de Candyman joue à nouveau un laisser pour compte qui sera le seul à offrir son amitié à Adam. Ce personnage de joueur de blues noir est en effet la seule personnalité réellement humaine d’un monde gangréné par l’image de soi et l’argent.

Certaines âmes sensibles ont reproché sa violence au film. Je leur rappellerai alors les propos d’un Jodorowsky qui disait qu’un artiste devait avant tout faire une œuvre pour pousser ses spectateurs à vouloir changer le monde. Rose, tel un équilibriste, emploie le gore non pour choquer, mais pour nous déstabiliser. À travers l’identification à la créature qu’il opère, il multiplie les images-chocs pour nous faire réagir et nous montrer les limites de notre moralité quant aux agissements de la créature.  Il se situe ici dans les pas d’un Cronenberg qui utilisait le gore pour dénoncer une société aucunement civilisée.

Malgré certaines libertés prises avec le roman, Rose arrive à travers cette version du mythe à être fidèle à Mary Shelley dont il est l’un des seuls à reprendre véritablement les mots à travers la voix off de la créature.

Indépendant, unique, bouleversant, touchant, poétique, violent, ce Frankenstein est un magnifique mélodrame sanglant sur la différence.

En conclusion

Qu’est-ce qu’un auteur ? Un cinéaste qui se fourvoie à toujours reproduire le même film pour faciliter l’analyse du critique paresseux où un artiste prêt à prendre des risques et surprendre ? Quand on voit la carrière d’un John Houston qui pouvait réaliser des chefs-d’œuvre comme L’homme qui voulut être roi et des métrages moins concluants comme À nous la victoire, on s’aperçoit que la carrière d’un cinéaste est semée d’échecs de doutes, mais aussi de réussites.

Bernard Rose a toujours expérimenté, même quand il n’en avait pas les moyens. Réalisant de grands films (dont vous avez pu lire les critiques) et d’autres beaucoup moins réussis. Mais pour autant dans chacun de ces films il y a toujours un plan, une idée de mise en scène qui est marquante. Rose ne fait pas du cinéma, il le vit tout simplement. Il possède une vision, on peut la contester, la moquer, mais jamais remettre en cause son intégrité comme une certaine critique a pu le faire. Surtout quand le garçon a payé à Hollywood son esprit frondeur. Enfant illégitime de Nicolas Roeg et Ken Russell, Bernard Rose méritait bien un dossier !

MAD Will

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