SÉANCE SHADOWZ #22 : LE BUNKER DE LA DERNIÈRE RAFALE

Publiée le 18 octobre 2020

Voir le court-métrage sur Shadowz : https://www.shadowz.fr/content/program-2712

Les duettistes à l’origine de Delicatessen ou de La Cité des enfants perdus ont produit une oeuvre forte et un vrai film d'atmosphère avec le court-métrage Le Bunker de la dernière rafale. Dans le cadre des films signés par un duo, nous avons le plus souvent un réalisateur qui s’occupe du découpage tandis que l’autre dirige les acteurs. Dans le cas de nos deux réalisateurs français, Marc Caro occupe la fonction de super directeur artistique, s’affairant sur le moindre élément présent à l’image tandis que Jeunet s’occupe du cadre et de la direction d’acteur. Pour appréhender leur manière d'aborder le cinéma, il faut les considérer comme des artisans devenus cinéastes. Connus pour le film d'animation Le manège qui avait remporté le César du meilleur court-métrage, ils ont fabriqué ensemble pour Le Bunker de la dernière rafale, la plupart des éléments du décor selon les dessins de Caro. Comme à leur habitude, chaque objet semble avoir ainsi fait preuve d’un soin maniaque même si celui-ci est à peine perceptible au second plan.

Le Bunker de la dernière rafale témoigne de la difficulté de faire du cinéma fantastique en France. Il faut savoir qu’en raison du caractère fantastique du projet, le CNC fut assez frileux question aide malgré le César obtenu. Heureusement une rallonge de TF1 permettra en plus des aides de l’État d’arriver à un budget de 40000 euros, une somme ridicule au regard du projet.  Il faudra donc presque un an au duo et pas mal de débrouillardise pour boucler le film. Pour les décors, Caro et Jeunet décident de tourner dans une ancienne usine désaffectée à Gennevilliers qu’ils redécorent selon leur besoin. L’endroit leur a semblé idéal, car c’est un ancien laboratoire où l’on traitait les pellicules pour le cinéma.  Ils utiliseront également un vrai blockhaus à Nancy pour certains plans.

Cet article sur Le Bunker de la dernière rafale me donne  l’occasion de parler du scénariste Gilles Adrien qui aura commencé sa carrière dans Hara-Kiri et Metal Hurlant. Présent sur les premiers courts des deux réalisateurs ainsi que sur Delicatessen et La Cité des enfants perdus, il est parfois oublié quand on évoque la filmographie de Caro et Jeunet alors qu’il a été essentiel pour structurer les idées des deux réalisateurs. Il me semblait important de le citer ici.

Lorsque l'on découvre Le Bunker de la dernière rafale, il ne faut jamais oublier que ce film se situe à une époque où une certaine science-fiction européenne est devenue une référence dans le monde entier. À ce titre, il faut noter que l’Incal de Jodoroswky et Moebius est arrivé presque en même temps en kiosques que Le Bunker de la dernière rafale sur les écrans. Certains critiques à l’époque ont reproché au film une certaine filiation esthétique avec Alien. Si cette affirmation n’est pas forcement fausse, c’est vite oublié que le chef-d’oeuvre de Ridley Scott compte dans ses équipes artistiques des artistes précédemment engagés par Alejandro Jodorowsky pour son Dune. Tout comme Alien, Le Bunker de la dernière rafale est une vision du futur portée entre autres par Moebius ou Druillet ou encore Bilal dans leurs BD qui a fini par infuser le cinéma mondial. Que ce soient ces décors post-apocalyptiques où errent des hommes aux cranes rasés ou les cafards mécaniques dans le film, on a vraiment l’impression quand on regarde Le Bunker de la dernière rafale de feuilleter les pages du magazine de BD Metal Hurlant créé par Jean-Pierre Dionnet dans lequel justement Marc Caro officiait aux côtés des auteurs de BD précédemment cités.

Pour Jeunet, le cinéma français est trop littéraire, car il s’appuie presque exclusivement sur les dialogues pour donner les informations nécessaires à la compréhension du film. Dans Le Bunker de la dernière rafale, il décide donc de passer exclusivement par l’image sans avoir recours au moindre dialogue. Un choix qui correspond à sa vision d’un cinéma, mais qui est aussi lié au budget restreint du film. En effet, Le Bunker de la dernière rafale ne pouvait se payer des comédiens chevronnés. De plus, il nécessitait un gros travail de pré et post production qui aurait bloqué les comédiens. Ce sont donc presque exclusivement les membres de l’équipe technique (ils étaient au maximum 7 sur le plateau !) qui jouent les rôles principaux. C’est ainsi que l’on retrouve devant la caméra, Caro, Jeunet ou Gilles Adrien. Lé réalisateur du Fabuleux Destin d'Amélie Poulain  s’était également imposé comme contrainte de ne pas avoir recours aux intertitres car il voulait créer un film ou l’image est suffisamment signifiante. Si ce court-métrage ne recourt jamais aux dialogues, il ne faut pas oublier que Caro avec son groupe de musiciens a travaillé de longs mois sur une bande-son qui compte de nombreux bruitages et des sons retravaillés à l’aide de synthétiseurs.

Jeunet a toujours clamé qu’il ne faisait pas de films à messages. Sans extrapoler sur le contenu idéologique du court-métrage, la meilleure façon selon moi de décrypter Le Bunker de la dernière rafale est de se référer au style visuel de deux réalisateurs férus de machinerie. Les deux réalisateurs nous montrent le fonctionnement d'une société militariste où chacun ne cesse de répéter le même geste de façon mécanique, chaque homme dans le bunker étant le rouage d’un système totalitaire. Le jour où un étrange compteur semble indiquer un danger imminent, la machine militaire finit par se dérégler et cause l’autodestruction d'un système où l'homme a perdu sa fonction d'engrenage et devient fou. Le compteur au début du film symbolise ainsi l’imprévu dans une société militaire. Dans un plan final ironique, le compteur est revenu à la normale alors que les cadavres se sont amoncelés dans le bunker afin de souligner l’absurdité de tout système totalitaire où l’absence d’humanité est toujours le point faible.

Je vous invite donc à découvrir ce court métrage sur Shadowz qui vous permettra de mieux appréhender la carrière de Caro et Jeunet qui signeront par la suite deux chefs-d’oeuvre du fantastique français avec Delicatessen et La Cité des enfants perdus.

Mad will

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