Autre actualité 04 septembre 2018

44 ème FESTIVAL DU FILM AMÉRICAIN DE DEAUVILLE (Partie 1)

Samedi 1 septembre

A défaut d’avoir été déposée en coucou à l’aéroport (je n’aime pas l’avion - bon ce n’est pas la seule raison), je descends dignement les trois marches de l’autocar Bus Vert du Calvados, et foule le sol de cette bonne vieille ville de Deauville.

Les Planches ont fermé boutique mais le Festival du Film Américain, lui, est bien là pour sa 44ème édition et j’en suis ravie, puisqu’il est la raison de ma venue dans ce qu’on désigne assez justement “le 21ème arrondissement de Paris”.

Ici les vieilles dames ressemblent à Jane Fonda, les belles voitures prolifèrent et s’évitent de justesse dans les rues étroites, et les chiens, bien qu’ils soient eux aussi de qualité supérieure (la tendance 2018 est définitivement au Spitz Allemand) se reniflent le derrière comme ailleurs.

Il règne sous les balcons à colombages (plus ou moins authentiques) une excitation certaine. Sandrine Kiberlain aka Madame la présidente du Jury pourrait sortir à tout moment de l’hôtel Barrière. Alors les badauds s'agglutinent autour du tapis rouge, mais devront se “contenter” d’une dédicace de Sara Giraudeau sur une affiche de Petit Paysan, elle aussi désignée juge aux côtés de Xavier Legrand, Alex Beaupain, Sabine Azéma, Leila Bekthi, Karim Leklou, Stéphane Brizé, Pierre Salvadori et Leïla Slimani.

Après trois contrôles de sécurité passés avec succès, je fais mes premiers pas sur le tapis bleu (oui, le rouge n’est pas donné à tout le monde), pour le premier film en compétition de cette édition : Friday’s Child de A.J. Edwards. Le réalisateur fait une apparition sur scène, accompagné de son acteur principal Tye Sheridan (l’ado supersonic de Ready Player One) et de son producteur Tyler Glodt. Les trois gaillards, texans et visiblement fiers de l’être, sont très à l’aise et se passent le micro en échangeant quelques Thank you so much guys for being here avant que la chanson phare de cette édition (I Get Overhelmed de Dark Rooms, pièce maîtresse de la B.O. du film A Ghost Story doublement récompensé ici même l’an dernier) n’annonce le début de la séance.

Le bilan 1h 35 plus tard : Friday’s Child brosse un portrait d’une Amérique triste, à travers deux orphelins dont la solitude et le désoeuvrement forment rapidement un point commun. Lui c’est Richie (Tye Sheridan), baladé de famille d’accueil en famille d’accueil depuis l’enfance et elle, Joan (Imogen Poots, révélée cette année dans Mobile Homes)  qui peine à se remettre de l’assassinat de sa mère. Richie espère enfin pouvoir gagner son indépendance en louant son premier appartement payé grâce aux petits boulots et aux cambriolages occasionnels qu’il entreprend avec son acolyte voyou Swim. Joan, fraîchement héritière, trouve en Richie un remède à sa solitude. Le film tient son charme de ses trois personnages, trois gamins à l’abandon arrivés trop brutalement dans le monde adulte. Richie, visiblement pas mauvais bougre mais sans cesse tiraillé entre le bien (Joan) et le mal (Swim) est victime de ses mauvais choix. Dommage qu’une mise en scène trop appuyée (grand angle et caméra en lévitation permanente) vienne écraser le film, qui peinait déjà un peu à décoller dans son propos.

 

Les lumières se rallument et l’audience n’a qu’une heure  pour avaler ses spaghettis au caviar à 89€ chez Santa Lucia avant la projection de American Animals, le second film en compétition. Puisque je suis allergique au poisson - bon ce n’est pas la seule raison, je profite de la pause pour arpenter la célèbre plage chabadabada chabadabada où se côtoient les baigneurs du samedi, visiblement plus nombreux que les cinéphiles, plus rares à la séance suivante. Pourtant, Bart Layton a comme ses confrères traversé l’Atlantique pour venir présenter American Animals, son premier long métrage de fiction, l’histoire (vraie) d’un braquage de livres anciens très rares par quatre étudiants du Kentucky. Le réalisateur se targue d’avoir inventé une nouvelle manière de mettre en scène des faits réels : en alternant à l’image les acteurs (Barry Keoghan et Evan Peters, entre autres) et les véritables protagonistes de ce braquage organisé en 2004. Le film se construit ainsi sur des témoignages qui se mélangent et des mémoires qui se contredisent. Ce qui a intéressé Bart Layton dans cette affaire, c’est la volonté des  quatre jeunes de risquer un braquage non pas pour le butin, mais pour l’excitation de monter le coup et la possibilité d’y gagner une notoriété. Nobody wants to be ordinary (Personne ne veut être ordinaire) lit-on sur l’affiche. L’histoire n’a pas grand intérêt mais le divertissement reste honnête.

 

Ce soir le festival remettra à Elle Fanning et sa robe Miu-Miu le prix d’espoir du Nouvel Hollywood, qui récompense les espoirs confirmés voués à une grande carrière. S’en suivra la projection de Gavelston dans lequel elle tient le rôle principal devant la caméra de Mélanie Laurent, visiblement partie tenter sa chance en Amérique, mais pas rancunière envers le public français qu’elle honorera également de sa présence. La soirée battra ensuite son plein dans au casino Barrière auquel je ne me rendrais pas (je suis fatiguée - bon ce n’est pas la seule raison).

 

Dimanche 2  septembre

La journée commence avec Puzzle de Marc Turteltaub, l’histoire de l’émancipation d’Agnes, une mère au foyer quadragénaire (Kelly MacDonald) jusque là entièrement dévouée à son mari et ses deux enfants. Le film s’ouvre sur une fête, Agnes s’avance avec un gros gâteau couvert de bougies qu’elle présente à ses convives qui s’exclament : Happy Birthday ! On comprend alors qu’il s’agit de son propre anniversaire, à laquelle elle semble être la seule à trouver le temps long. Agnes est une femme hors du temps, qui ne saisit pas l’utilité des téléphones portables et ne s’aventure dehors que pour aller à l’église ou faire les courses. Sa soudaine passion pour les puzzles la mène au new-yorkais Robert, un homme solitaire lui aussi obsédé par ce jeu de patience. A son contact, Agnes sort de son carcan d’épouse et de mère. Dans la salle, les spectateurs jubilent à chaque petite victoire de la femme opprimée. Lorsqu’elle oublie volontairement d’acheter le fromage que lui réclamait son mari, elle reçoit carrément les applaudissements de l’audience. Puzzle a en effet ce côté réjouissant dans l’affranchissement d’un personnage extrêmement attachant dont l’ultime épanouissement ne se trouvera pas là où on l’attend. Un beau portrait de femme, moins manichéen qu’on aurait pu le craindre. Standing ovation en fin de projection pour Marc Turteltaub qui essuie discrètement une larme. Un premier favori pour le Prix du Public ?

 

Galveston étant déjà commencé au Casino, je m’éloigne du bord de mer pour rejoindre le Morny Club, le seul cinéma permanent de Deauville, où se tient une séance plus confidentielle : Hal, le documentaire d’Amy Scott sur le réalisateur Hal Ashby, proposé dans le cadre du cycle Les Doc de l’Oncle Sam du festival. Par un examen détaillé de l’oeuvre du cinéaste (Harold & Maude, La dernière corvée, Shampoo, 8 millions de façons de mourir), et l’intervention de proches ou spécialistes du genre (sa fille, Norman Jewison, Judd Appatow),  Amy Scott retrace le parcours d’Ashby, d’abord reconnu en sa qualité de monteur (il reçoit l’Oscar du meilleur montage en 1976 pour Dans la chaleur de la nuit de Jewison) avant de devenir un réalisateur controversé mais figure majeure d’un cinéma underground des années 70. Le documentaire est classique mais explore très bien toutes les facettes de l’étrange personnage, un hippie, un tombeur, hanté par la mort et adepte de l’humour noir, mort d’un cancer avant soixante ans.

 

Changement complet de registre avec Searching - Portée disparue, le thriller connecté  (et hors compétition) de Aneesh Chaganty, qui se déroule uniquement sur ordinateur (procédé déjà vu dans le film d’horreur Unfriended) via toutes les applis existantes.  Un père part à la recherche de sa fille disparue en infiltrant ses comptes Facebook, Instagram, YouCast (un site où n’importe qui peut partager des vidéos en direct et répondre aux questions d’autres profils en ligne). Une certaine utilisatrice fish_and_chips paraît bien intrusive. La où Guilty (qui repose aussi sur un concept, celui de suivre une enquête uniquement hors champ, dans l’oreillette d’un policier standardiste) exploitait d’une manière plutôt intéressante sa restriction narrative, Searching se révèle assez vite gadget et maladroit dans son écriture mais s'apprécie tout de même, comme un polar moyen dont on a envie de connaître la fin.

 

Lundi 3 septembre

Les films de la compétition vus jusqu’à présent sont ceux d’une Amérique sombre, centrés autour de personnages en perdition. La comédie américaine n’est pas une habituée du red carpet normand, et cette nouvelle journée le confirme avec trois portraits de femmes en lutte. Il y a d’abord Diane, l’héroïne du film éponyme de Kent Jones. Mère célibataire, elle s’occupe quotidiennement de son fils toxicomane, de sa cousine atteinte d’un cancer, et d’un tas d’autres personnes touchées par les petits et grands malheurs de la vie. Sans cesse à droite et à gauche, entièrement dévouée aux autres, Diane, désormais la soixantaine, commence à fatiguer, voyant son existence peu à peu disparaître. “Tous ceux que j’aimais sont partis” écrit-elle dans un carnet. Diane est un beau personnage de femme, merveilleusement incarnée par Mary Kay Place, qui interroge la nécessité de l’entraide et du pardon.

La seconde femme du jour est Jennifer Fox, venue présenter The Tale. “Le film que vous allez voir aborde un sujet très lourd. Pour les personnes qui auront besoin de soutien en fin de séance, des psychologues seront présents à la sortie” prévient-elle d’un ton grave. Pourtant cette annonce fait rire la salle comble du C.I.D… Sans doute un réflexe de gêne ? La réalisatrice semble à juste titre offusquée de cette réaction. The Tale traite en effet de la pédophilie, qui plus est de manière autobiographique… La grande Laura Dern incarne ce rôle compliqué de Jennifer Fox, âgée de treize ans lorsque son professeur d’équitation abuse d’elle et la convainc qu’ils ont une relation de “couple”. Désormais âgée de quarante-huit ans mais toujours dans le déni, elle décide de retrouver les personnes présentes l’été du drame. Le film est construit sur le mode classique du flash-back, mais le présent et le passé s’entremêlent de plus en plus en fonction de l’avancée de Jennifer dans son enquête. Une histoire touchante, qui a le mérite d’éviter le pathos mais reste malheureusement cinématographiquement très conventionnelle, sans doute à cause de l’implication trop personnelle de la réalisatrice dans son sujet.

La journée se termine sur mon premier vrai coup de coeur du festival : Nancy de Christina Choe. Alors qu’elle vient de perdre sa mère, Nancy (l’incroyable Andrea Riseborought au physique fascinant, démente dans Mandy de Panos Cosmatos) est une jeune femme visiblement tourmentée qui s’invente une vie de femme enceinte sur internet. Elle découvre à la télévision un couple sans nouvelles de leur fille Brooke disparue trente ans auparavant. Les parents désolés tentent un dernier appel à témoins en diffusant une photo de Brooke vieillie artificiellement. Frappée par sa ressemblance avec le portrait, Nancy est persuadée d’avoir trouvé ses vrais géniteurs. Elle rencontre alors le couple, Betty et Leo (Ann Down et Steve Buscemi), qui l’accueillent à bras ouverts, pensant eux aussi avoir retrouvé leur fille. En attendant le résultat du test ADN, Betty, Leo et Nancy (que les parents hésitent souvent à appeler Brooke) vivent, après une courte période d’hésitation, de véritable instants familiaux. Nancy excelle pour inventer des histoires et cette fois, tout le monde a envie d’y croire. Une quête d’identité solidement mise en scène, un film étrange et étonnant.

Suzanne Dureau

 

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