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La critique de F. L.

   « Dokhtar » (Daughter), film du réalisateur iranien Reza Mirkarimi, est centrée sur la relation père-fille au sein d’une famille d’Abadan. Le père (Farhad Aslani) est responsable de la maintenance dans la raffinerie de la ville. Il a deux filles, la cadette qui est en passe de se fiancer et l’aînée Setareh (Mahoor Alvan) que ses velléités d’affranchissement conduisent à Téhéran fêter le départ d’une amie pour le Canada. Dès qu’il a vent de l’aventure, le père part à sa recherche dans la capitale iranienne où il est forcé de renouer avec sa sœur avec laquelle il avait rompu tout lien.

   Le film prend d’abord place au sein d’une famille iranienne bourgeoise, un peu trop proprette, et se centre sur la petite étudiante qui tente de déjouer les restrictions paternelles. On craint alors de voir un énième gentil film sur l’émancipation des femmes tel qu’ils nous arrivent massivement du Moyen-Orient. La seconde partie, qui se focalise sur l’évolution morale du père, est bien plus inédite, et partant, bien plus intéressante. De gentillet, le film en devient plus profond, et donc plus émouvant, et finit par remporter notre adhésion.

F.L.

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La critique de madwill

Aujourd’hui un retour sur un film français d’anticipation et d’action qui compte énormément dans ma cinéphilie. J’imagine déjà certains fans de cinéma déviants se dire oh mon Dieu de la science-fiction française, Mad Will va nous parler de Terminus de William Peter Glenn. Non mes amis, pas de rockeur peroxydé nous rejouant Mel Gibson en mode La vie en héritage. Je ne m’étalerai pas non plus sur l’inénarrable Diesel, un film post apocalyptique mettant en scène l’instituteur préféré des Français, Gérard Klein, dans un futur revu par Thierry Mugler.

Le film mis à l’honneur aujourd’hui est le formidable Prix du danger d’Yves Boisset, vestige d’une époque où l’on proposait dans notre hexagone de vrais divertissements populaires intelligents, bien réalisés proposant un message fort sur nos sociétés sans jamais le faire au détriment de l’efficacité de l’histoire racontée.

Yves Boisset, franc-tireur du cinéma français, signa des pellicules telles R.A.S., qui évoquaient la guerre d’Algérie, mais aussi Le Juge Fayard dit le sheriff ou le très sombre Dupont Lajoie. J’évoquerai enfin Canicule, une remédiation fascinante du polar américain.

Quand on regarde les interviews d’Yves Boisset, on est tout de suite frappé par la grande connaissance du bonhomme en SF et fantastique. Il évoque aussi bien Philip K. Dick que Matheson ou enfin Robert Sheckley dont Le prix du danger est l’adaptation d‘une nouvelle. Passionné par cette histoire autour d’un jeu télévisuel mortel, il lui ne faudra pas moins de 15 ans pour monter le projet et obtenir le budget nécessaire à un film qui compte pas mal de scènes d’action et qu’il désire tourner à Belgrade. En effet, l’architecture stalinienne de certains quartiers lui semblait parfaite pour créer un futur intemporel et impossible à situer d’un point de vue géographique. Boisset a fait le bon choix tant les décors du film permettent au Prix du Danger de passer les années sans paraître trop daté.

En 1983, dans la France Mitterrandienne, le film est mal reçu par la critique. Trop cynique, trop caustique, Boisset est moqué pour une représentation de la télévision jugée irréaliste et peuplée de personnages outranciers.

Il est vrai que nous montrer un présentateur de télévision narcissique à une époque où sur la télé pullulait des Sabatier et Foucaud, c’était déjà trop. Michel Piccoli en animateur démago est magistral dans le film, évoquant un animateur actuel, vedette de C8, capable d’humilier ses comparses en appelant ensuite à la vindicative populaire contre le CSA qui essaye tant bien que mal de conserver quelques règles morales.

Quant à la productrice incarnée par Marie France Pisier, elle fait terriblement penser à une conceptrice d’émissions télévisuelles qui est venue plus tard envahir nos écrans avec des programmes tels que Star Academy et Loft Story, nous expliquant que la téléréalité répondait aux désirs des gens.

Dans Le prix du Danger, l’animateur de l’émission introduit des spots humanitaires pour légitimer le spectacle de la violence de jeu, invitant à donner pour l’Afrique. Le film est encore une fois prophétique puisque la téléréalité a utilisé depuis cette technique en redistribuant un peu d’argent à des associations caritatives durant des émissions où elle flatte les plus bas instincts humains.

Obsession des encarts pubs, casting de candidats répondant à une scénarisation déjà établie, diktat de l’audimat, apologie de la beauferie, à la manière d’Œdipe qui refusait de voir les annonces de l’oracle, la réception critique de l’époque témoigne d’une volonté des médias de ne pas envisager le monde à venir. À ce titre, Le prix du danger n’a pas obtenu de couverture de la télévision en 1983, ce qui prouve une fois encore que ce long-métrage avait dû donner des sueurs froides à des gens de télé qui se sentaient visés.

Beaucoup à l’aube des années 80 critiquèrent le choix de Boisset de mettre en scène un jeu qui pourrait se conclure par un meurtre. Impossible selon eux !

Le prix du danger est une fable d’anticipation. Tout d’abord, en qualité de parabole, Boisset utilisait le meurtre pour dénoncer de manière marquante les dangers de la télévision. Et puis là encore, le futur évoqué par le réalisateur français devient de plus en plus une réalité avec le lamentable The Push disponible sur Netflix dont le concept est des plus simple : un mentaliste pousse un homme à bout au point que celui-ci, filmé par des caméras cachées, envisage de commettre un crime. The Push appartient à une longue liste de programmes flirtant toujours plus dangereusement avec le passage à l’acte comme Russian Roulette. Cette émission diffusée sur Channel 4 demande à un inconnu par l’intermédiaire d’un mentaliste de jouer et de voir s'il se tirera, ou non, une balle dans la tête.

Évoquons enfin en Russie le Game 2 winter, sorte d’Hunger Games où tout est permis (meurtre, viol…). Ce jeu fut annoncé par un milliardaire russe qui quelques mois plus tard annonça que c’était une intox pour tester un nouveau marché. Il déclara alors avec un plaisir non dissimulé que l’écho mondial du projet l’avait beaucoup intéressé et qu’une centaine de personnes s’était portée candidates pour assouvir leurs plus bas instincts. Flirter avec la ligne amènera forcément, à un moment où à un autre, quelqu’un à la franchir. Il reste juste à savoir quand.

Un discours suffit-il à faire un bon film ? Non. Si Le prix du Danger est une œuvre si réussie, c’est que l’écrin esthétique qui l’entoure est à l’égal de son propos. En effet, le film est avant tout un excellent métrage d’action porté par une mise en scène efficace. Boisset emploie un découpage précis qui rend chaque action intelligible. La traque qui ouvre Le prix du danger est à ce titre emblématique de la mise en scène du long-métrage. Les cadres sont précis et l’enchaînement des plans n’est jamais gratuit, le montage propose un réel discours. 

Le film commence par des images d’un homme qui se fait traquer par un groupe d’hommes en uniforme bleu. Boisset insère un plan d’un hélicoptère. Le réalisateur filme en plongée l’homme qui fuit. Il n’a aucune chance il est écrasé par l’angle de la caméra. Ses poursuivants sont par contre filmés en contre-plongée ce qui les rend d’autant plus menaçants et les fait ressembler à une meute de loups. Deuxième plan d’un l’hélico sur lequel un cameraman est accroché et filme la scène. Puis au fur et à mesure, grâce au montage, le film introduit des badauds dans la séquence. Vont-ils aider l’homme poursuivi ? Non. Ils se conduisent comme sur le tour de France. Le candidat du jeu se prend une balle, Boisset a stoppé la musique et choisi de faire un gros plan de la plaie.

Le film ne fait pas l’apologie de la violence, l’absence de musique lors de l’impact puis pendant la mise à mort, montre toute l’horreur de la scène sans aucune volonté de dramatisation. Pendant toute l’introduction, Boisset va petit à petit insérer des plans d’écran qui symbolisent le pouvoir de la télévision. Ce dispositif est utilisé durant tout le film, les écrans sont partout dans la vie quotidienne comme dans la scène du bar où Piccoli interpelle les participants du jeu.

Si la réalisation est moins esthétisante que dans les thrillers américains, elle démontre un vrai savoir-faire du cinéma européen avec des cadres soignés et un montage dynamique évoquant des plaisirs cinéphiles tels que Peur sur la ville d’Henri Verneuil.

J’avais évoqué les interprétations de Michel Piccoli et Marie-France Pisier mais c’est l’ensemble du casting qui nous offre une partition impeccable. Gérard Lanvin en héros solitaire qui veut renverser le système est excellent, Boisset utilisant parfaitement son physique et son animalité. Bruno Cremer en patron de télévision cynique touche juste. Enfin Jean-Claude Dreyfus en beau assoiffé de sang qui profite de la télévisons pour libérer ses bas-instinct est inquiétant à souhait.

En 100 minutes, Boisset propose un excellent film d’anticipation qui témoigne de la réussite possible de l’hexagone dans ce genre, au même titre que Les Chiens et Paradis pour tous d’Alain Jessua, Demain les mômes de Jean Pourtalé et le Malevil de Christian de Chalonge,

Dans ce film, Boisset présente une chaine de TV qui se joue des politiques qui n’osent pas remettre en doute une émission populaire qui organise des castings pour instrumentaliser les différentes couches de la population.

Avec son univers mondialisé (le dollar est devenu la monnaie mondiale, le programme est regardé dans toute l’Europe) où le chômage pousse les gens vers la participation d’un jeu mortel, le monde ici décrit est terriblement proche du nôtre. Le final du Prix du danger est à ce titre assez glaçant sur notre société qui se ferme les yeux et qui détruit ceux qui dénoncent les dérives.

Un excellent film de genre français à voir ou revoir !

Mad Will

P.S. : Boisset et les producteurs du Prix du danger porteront plainte pour plagiat contre le film américain Running Man (1987). Si ce film qui mettait en scène Arnold Schwarzenegger était adapté d’un roman de Stephen King qui parlait lui aussi d’un jeu télévisuel mortel, son scénario n’avait pas de rapport avec le roman de l’écrivain du Maine et empruntait beaucoup au script de Boisset qui obtiendra gain de cause devant les tribunaux.

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La critique de L. Schérer

Il y a des films qui se vivent comme des expériences, des œuvres sensitives qui vous touchent jusqu’au plus profond de votre âme. The Rider de Chloé Zhao en fait partie.

The Rider est une fiction qui se nourrit du réel, celui de son acteur Brandy Jandreau, une étoile montante du rodéo qui fut victime d’un accident et qui continua malgré l’avis médical à remonter sur un cheval. La réalisatrice s’inspire de son trajet de vie pour écrire son scénario. Et c’est là la grande force du film, mêler le réel au romanesque, les plans serrés pris caméra épaule aux vues filmées en grand angle. Chloé Zhao ne refuse pas les artifices de la fiction, ne néglige jamais les sentiments. C’est une réalisatrice en pleine possession de ses moyens qui a compris que le cinéma n’était pas la réalité, mais comme tout art une relecture personnelle de notre environnement. De ce fait, elle ne néglige jamais la forme de son film comme dans certaines fictions françaises qui, au nom du réel, abandonnent toute prétention formelle avec pour résultat à l’écran un téléfilm de bas étage. Le romanesque accompagne le personnage, la narration nous questionne avec infiniment de tact sur cet homme qui a perdu sa raison de vivre et qui s’égare dans un boulot alimentaire qui le détruit psychologiquement.

The Rider est un film bienveillant et jamais manipulateur pour créer l’émotion, la mise en scène jamais voyeuriste est rigoureuse et sait rester à bonne distance de son sujet. La réalisatrice nous offre de magnifiques plans larges du Dakota qui magnifient la nature. À la différence des intérieurs plus mornes d’un point de vue chromatique, les images des grands espaces où Brandy Jandreau s’occupe des chevaux sont colorées et empreintes de magie.

Ces choix esthétiques sont là pour nous signifier que Brandy Jandreau fait partie de l’ordre naturel de ces grands espaces qu’il ne peut trouver son équilibre que dans ces terres sauvages.

Le héros du film devient alors la métaphore d’une Amérique qui disparaît, précarisée, parfois moquée, qui est à la marge d’un monde mondialisé qui n’en a rien à faire des chapeaux de cowboy. L’interprétation de Brandy Landreau comme de tous les membres de son entourage est vraiment impressionnante pour des acteurs non professionnels.  On se rappellera longtemps de Lilly, la petite sœur autiste, du père Tim Jandreau, de Cat Clifford, et enfin de Lane Scott entièrement paralysé à cause d’un accident.

Par le biais de la figure du cow-boy, The Rider est une réflexion assez admirable de la masculinité. Le parcours du héros pourrait se résumer à une simple question : Qu’est-ce qu’être un homme ?

Dans ce milieu viril, la réponse pourrait être celle de la figure paternelle réfugiée dans le mutisme, qui subit les évènements sans jamais montrer le moindre ressenti. Pour la réalisatrice, la virilité c’est avant tout accepter d’être vulnérable et révéler ses sentiments, de faire les choses pour soi et non en raison de son environnement tout en acceptant ses faiblesses et sa peur.

Cette leçon donnée par la réalisatrice est d’une grande intelligence, la scène où notre héros simule un rodéo pour Lane Scott fortement handicapé est à ce titre bouleversante. Ces hommes malgré les épreuves essaient de vivre, c’est une leçon d’humilité très forte qui nous est offerte ici.

Quand j’ai découvert The Rider à Deauville, j’avais vu au même moment Katie Says Goodbye. Deux films sur une certaine Amérique abandonnée, mais deux œuvres diamétralement opposées. Quand le deuxième film cité écrase son héroïne en lui faisant vivre les pires horreurs dans un univers outrancier, Chloé Zhao choisit au contraire une grande pudeur. Sachant parfaitement cadrer les scènes, elle ne manipule jamais l’émotion. Son secret : elle aime les gens et nous les fait aimer.

The Rider n’est pas un documentaire, ce n’est pas non plus une fiction classique, c’est encore moins un mélodrame tire-larme. Dans le cinéma de Chloe Zhao, les corps blessés ont remplacé les colts de l’ancien temps mais les grands espaces de Hawks et de Ford sont toujours là. L’un des films de l’année à voir en salles tout simplement.

Magistral.


Mad Will

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La critique de F. L.

   Frost est formellement le film slave par excellence. Lent, âpre, naturaliste, captant les visages à fleur d’âme, il suit dans leur périple téméraire un jeune couple lituanien traversant le Donbass (l'est ukrainien) en camion pour apporter du matériel humanitaire dans la Crimée attaquée par l’armée russe. Grâce à ses deux protagonistes que la pulsion scopique pousse à vouloir s’approcher toujours plus du front pour arriver à « voir la guerre », le réalisateur Sharunas Bartas montre, à mesure qu’ils avancent, l’envers de cette guerre, ce qu’elle laisse derrière elle en dehors des zones de combat. Radicale entreprise de démythification, ce ‘‘Désert gelé des Tatars’’ (pour parodier le maître apologue de Buzatti) offre à tous les jeunes fascinés par ce phénomène qu’ils n’ont pas connu une leçon implacable : la guerre, il n’y a rien à en voir, il y a juste à en mourir, souvent par derrière, sans connaître d'héroïque affrontement au corps à corps. Pour rien.

F.L.

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La critique de F. L.

   Thomas (Anthony Bajon, plus vrai que nature), 22 ans, commence une cure de désintoxication dans une communauté religieuse perchée sur les montagnes du Trièves, isolée des tentations de la ville. Cachant son profond manque de confiance en lui derrière un masque d’assurance factice et dissimulant sa vulnérabilité sous ses accès de violence, il reste longtemps sur la défensive, bloqué dans une attitude de soupçon et de conflit systématiques. C’est qu’il n’a pas encore rencontré Dieu. Ou l’Autre. Ou Sybille (Louise Grinberg, lumineuse sans minauderie), jeune étudiante en archéologie qui trouve la juste mesure entre tendresse et sévérité, les mots et le regard qu’il fallait, pour faire sauter ses verrous. Le cœur ouvert à l’Amour, Thomas change totalement de point de vue sur ce qu’il maintenait à distance jusque-là. Il devient sensible à la beauté des Evangiles et de la vie dans la communauté religieuse. On assiste alors à la transfiguration d’un jeune homme qui a enfin trouvé avec quoi remplir la béance de l’existence en usant de sa liberté pour (se) construire plutôt que pour (se) détruire.

   Que l’on croie au Ciel ou que l’on n’y croie pas, l’orgueil, la paresse spirituelle, la colère, etc., parce qu’ils nuisent à l’épanouissement maximal de nos potentialités humaines, sont autant de penchants dont nous cherchons tous avec plus ou moins de pugnacité à nous affranchir le plus possible. Chacun pourra donc être interpelé par La prière, par sa procession de passionnantes discussions morales et par son chapelet de poignants témoignages de parcours de vie.

   Depuis le décapant 3xManon de Jean-Xavier de Lestrade, on n’a peut-être pas réalisé de fiction plus intelligente sur les adolescents qui doivent se délester de la trop grande violence qu'ils portent en eux pour devenir adultes. Empêtrés dans des affects envahissants, ces jeunes n’arrivent pas à se décentrer assez pour accéder au symbolique, et le détour par la métaphore les aide à atténuer leurs angoisses persistantes en les rapportant à l'universel. Chez Lestrade, c’était une habile professeure de Français férue de mythologie grecque qui débloquait l'héroïne ; ici, ce sont les paraboles bibliques qui permettent à Thomas de renouer avec le plaisir d'un rapport à soi apaisé qui permet d'affronter le risque de blessure inhérent à tout rapport à l’autre. Pour ne rien gâcher au scénario perspicace de cette Prière, la photographie d’Yves Cape - avec qui le réalisateur avait déjà collaboré pour Vie sauvage - est très belle, le montage de Laure Gardette savamment rythmé, et l’interprétation des nombreux comédiens très juste. Cédric Kahn signe en définitive un film saisissant sur nos guerres et nos paix quotidiennes, plein de compassion pour l’Homme, toujours capable de devenir ange après avoir été un peu bête.

F.L.

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La critique de F. L.

   En Thessalonique, région grecque où 25% des entreprises ont mis la clé sous la porte depuis le début de la crise économique, les ouvriers de la succursale Viomé ont décidé de ne pas rejoindre la cohorte toujours grossissante des chômeurs. Contre les cow-boys de la finance qui tirent profit des crises pour éliminer leurs concurrents les plus faibles et décupler ainsi leurs bénéfices, contre les lois de leur pays pérennisant le règne tranquille de la propriété privée des moyens de production, et enfin contre leur ancienne patronne (comique malgré elle dans sa naïveté offensée), quelques apaches résistent. Inspirés par les expériences de leurs homologues argentins, une poignée d’ouvriers décide d’utiliser les locaux de l’usine qu'ils occupent pour fabriquer en autogestion des produits ménagers ''naturels'' et peu onéreux.

   Si, à la suite du visionnage de Food coop, on ne croisait pas régulièrement les produits Viomé en faisant son service et ses courses à La Louve (supermarché coopératif qui a vu le jour à Paris en suivant le modèle de son grand frère new-yorkais), on penserait tout au long de Prochain arrêt : utopia que leur audacieux projet va échouer. En effet, le documentariste Apostolos Karakasis ne cache rien des nombreux obstacles que nos autogestionnaires en herbe doivent surmonter, filmant au contraire longuement les assemblées générales les plus périlleuses - qui sont aussi les plus intéressantes politiquement. Entre menaces extérieures d’expulsion et menaces intérieures de dissolution, les résistants-locomotives de Viomé doivent fournir des trésors d’opiniâtreté et de foi pour ne jamais fléchir dans la bataille de longue haleine qu’ils doivent mener. Cet aspect ‘’western à l’issue improbable’’ est souligné par la musique rock dont la tension crée un effet de suspense.

   Témoignage supplémentaire sur une expérience laborieuse mais réussie d’autogestion, Prochain arrêt : utopia questionne subtilement la pertinence de la loi quand non seulement elle n’a pas pour idéal le droit au travail, mais le sabote carrément. S’inspirant des théories de Naomi Klein, venue apporter son soutien aux ouvriers dans un discours incisif prononcé dans la cour de leur usine (convertie pour l'occasion en salle de conférence à ciel ouvert), ce documentaire qui préfère voir le verre à moitié plein nous invite à penser la crise comme un catalyseur de possibles positifs, comme un moment où, confronté à son péril imminent, l’intelligence humaine est obligée de puiser dans ses ressources créatives pour espérer sortir du marasme par le haut.

F.L.

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La critique de F. L.

Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval aiment les gens, tous les gens. Ils ne filment pas ce qu’ils voient mais ce qu’ils ressentent et le montrent par leur cinéma. Ils ont fait le pari que donner de leur temps pour filmer favoriserait l’empathie envers les habitants de la jungle de Calais. Pari gagné, car le spectateur en donnant un peu de son temps en regardant L’Héroïque Lande apprend, comprend et partage un peu plus d’humanité. Ce film n’est pas un documentaire démonstratif qui voudrait exposer d’une façon plus ou moins exhaustive et « objective » ce qu’il s’est passé à Calais. Non, c’est un film impressionniste où le feu tient une grande place, feu réconfortant protégeant la communauté du froid de l’hiver ou au contraire destructeur, menaçant, réduisant en flammes les refuges.

Dans cet hiver 2016 (les images ont été prises entre janvier 2016 et février 2017) c’est autour des brasiers que se font la plupart des discussions au cours de laquelle s’échangent les propos des migrants de la jungle de Calais. Ici pas de voix off, pas de leçons, juste des témoignages.

Et malgré des conditions difficiles de tournage, les réalisateurs assurent toujours un cadre toujours signifiant et un travail constant sur la lumière.

Certains pourraient avoir quelques réticences à entrer dans une salle de cinéma sachant qu’ils ne pourront en sortir que 3 h 40 plus tard. Je voudrais lever ici cette inquiétude. En effet le film nous fait partager des témoignages de migrants, sans pathos (même s’il y a des moments durs, en particulier les témoignages sur la répression policière et les récits traumatiques des passages de migrants en Libye), comme si l’on demandait à des amis que l’on n’avait pas vus de longue date ce qu’ils étaient devenus.

Nous suivons donc en particulier le couple formé par Dawitt et Almaz auquel on s’attache volontiers, partageant ses inquiétudes, ses souvenirs, ses disputes, ses joies et beaucoup d’espérance. N’oublions pas non plus Khan le boulanger dont les images sur la fabrication de ses nans donnent l’eau à la bouche.

Deux choses de ces discussions sont particulièrement frappantes :

La première c’est la volonté sans faille de toutes ces personnes de passer en Angleterre. Ce n’est pour eux qu’une question de temps. Ils essayent et au bout de 1, 2, 6 mois cela finit par marcher. Vouloir ériger des barrières, des contrôles et autres obstacles est parfaitement inutile.

La deuxième c’est qu’ils n’ont pas le choix. Ils ont été chassés de chez eux. Le raisonnement tenu qu’en leur menant la vie dure on va les dissuader de venir est parfaitement ridicule. La vie dure est dans leur pays où ils risquent la mort. Vivre dans de mauvaises conditions n’est pas agréable mais c’est néanmoins vivre. La dernière séquence de toute beauté du danseur sur la plage est à mes yeux métaphorique de ce constat de vie.

En regardant le film je n’ai pu m’empêcher d’effectuer une comparaison avec Ta’ ang un peuple en exil entre Chine et Birmanie de Wang Bing. Certaines scènes se ressemblent beaucoup. Construction d’abris, rassemblement autour du feu, conversations au téléphone. La différence c’est que Calais est en France. Ces souffrances ne se déroulent plus à 8000 km. Honte à nous qui ne savons pas accueillir dignement ces êtres humains.

L.S.

PS : Pour ceux qui ne l’auraient pas vu, je vous conseille également L’ordre des choses, un film édifiant sur la politique européenne en Libye.

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La critique de Vénérable Jean Michel

Réalisé par Jim Henson, le papa du Muppet Show et de 1, rue sésame, et son complice Franck Oz, Dark crystal est un film d’heroic fantasy d’une beauté fracassante. Le film est presque entièrement réalisé avec des marionnettes et témoigne d’un artisanat touchant dans sa fabrication proposant, séquences après séquences, un univers visuel extrêmement riche peuplé de créatures mythiques.  

Loin de l’humour décapant de Kermit la grenouille ou de Miss Piggy et avant le Labyrinthe (celui de 1986 bien sûr, pas la purge de 2014) Jim Henson et Franck Oz penchent clairement du côté du conte avec une narration empreinte du voyage initiatique chère à Campbell alliée à la noirceur des fables. Jen est un jeune Gerfling, dernier survivant d’une race exterminée par d’horribles créatures : les Skekses. Ces derniers règnent en maitre sur la planète et asservissent tous les autres peuples. Mais les temps sont sur le point de changer. En effet, une prophétie annonce l’arrivée d’un Gerfling qui pourrait réussir à ramener la paix dans le royaume...

Voir ou revoir Dark Crystal c’est surtout se plonger dans l’époque révolue d’un certain artisanat dans la création de décors et des costumes à l’heure du tout numérique. Bien avant le règne du fond vert, le film a le charme des productions « faites maisons » sublimées ici par une direction artistique visionnaire et un travail de longue haleine. Pas de surprises venant de la part de Jim Henson et de son vieil ami Franck Oz, marionnettiste dans le Muppet Show mais aussi animateur et voix de Yoda à qui le personnage doit sa personnalité et sa manière de parler à l’envers, et également futur réalisateur du remake de La petite boutique des horreurs. Un duo qui s’enrichit d’une collaboration avec le dessinateur Brian Froud, dont les histoires prennent place dans des univers peuplés de fées et des gobelins.  Le résultat est sidérant d’inventivité et très généreux dans ses effets. Le film est entièrement pensé pour le spectateur et chaque plan vise à l’immerger au maximum. Une richesse visuelle qui doit beaucoup au travail de titan effectué sur les marionnettes.

Préparez-vous à en prendre plein la vue avec cette œuvre à la pointe de l’animatronics qui explique que 35 après sa sortie l’effet soit toujours aussi fort. Dark crystal est une aventure totale et ambitieuse qui déborde de détails et regorge de créatures ayant chacune leurs spécificités. Les Skekses devaient même parler un langage spécifique mais les projections test ont eu raison de cette idée. On note par ailleurs que les marionnettes réussissent à donner plus de « vie » à des créatures que le numérique. La présence de l’animateur confère aux créatures un surplus de vie là où l’ordinateur copie mécaniquement.

Si l’histoire n’a qu’un intérêt relatif puisqu’elle sert surtout de prétexte pour explorer ce monde merveilleux elle reste quand même teintée d’une certaine noirceur, finalement peu manichéenne, et propose donc à l’arrivée un film pour enfant assez marquant et une réalisation intelligente capable d’enchanter les adultes. Des dialogues peu nombreux et une mise en scène sous forme de tableaux déploient une poésie visuelle accentuée par le travail de l’image. En effet le chef opérateur a utilisé un procédé qui permet de retrouver les dessins de Brian Froud ce qui confère aux décors et aux marionnettes une magie unique. Le regretté festival de cinéma fantastique Avoriaz ne s’y était d’ailleurs pas trompé en lui décernant le grand prix, récompensant alors un film très ambitieux et visuellement renversant.

 

En mai 2017, Netflix a annoncé qu’il travaillait avec la société Jim Henson Company pour réaliser une série avec Louis Leterrier aux commandes. Croisons les doigts pour que le fantôme de Henson ne vienne pas maudire sur 3 générations le réalisateur d’Hulk pour avoir saccagé avec cette préquelle l’univers incroyable développé avec Franck Oz.

 

Thomas

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La critique de L. Schérer

Depuis 1997, quand l’ENSATT a été transférée à Lyon, la bâtisse est restée à l’abandon. De batailles en désertions, les lieux s’effritent, jusqu’à l’annonce d’un repreneur privé en 2014. C’est alors que Claire Ruppli, comédienne et réalisatrice, s’empare d’une caméra et filme les dernières images avant restauration. Ses complices se nomment Guy Bedos, Jacques Weber, Maria de Medeiros, Denis Lavant, François Morel…

Mémoire vive et documentaire troublant

Le résultat est un documentaire troublant, aux images magnifiques, aux témoignages émouvants : nous suivons les témoins, un à un, dans les méandres des couloirs, de ces salles aux murs décrépis, aux planchers fendillés de part en part, tandis que les souvenirs affleurent du silence, telle la parole théâtrale qui jaillit dans un espace constamment renouvelé.

Nous ne sommes pas dans un bâtiment, mais dans la mémoire vive d’un lieu qui est un personnage, un univers, à la manière de la capitale lisboète appréhendée – caressée – par Wim Wenders dans Lisbonne Story. La façade classique du 21 rue Blanche ne laissait pourtant pas deviner de l’ampleur de ce qu’il contient : un monde en ruine, un théâtre en voie de disparition, tel le Sopro de Rodrigues, présenté au dernier festival d’Avignon.

Tout nous parle du passé ; tout nous est rendu présent par Claire Ruppli, ancienne élève de l’école, qui intervient dans le film par une mise en abyme en miroir. Ceux qui témoignent sont au présent, des fantômes, des survivants.

Paradoxe d’un monde qui voit les êtres survivre aux pierres

Peu à peu se dessine un paradoxe troublant : il est communément admis, parce que nous en faisons l’expérience personnellement, en famille comme « en patrie », que les bâtiments nous survivent : la pierre suinte les existences passées, celles de nos grands-parents, d’hommes illustres et d’inconnus, de générations en générations. Dans le cas présent, ce sont des chairs, brésillées par le temps, qui expriment ce bâtiment en cours d’affaissement, à travers les images en mouvement, les dernières d’un patrimoine parisien à jamais effondré.

Un paradoxe qui pourrait bien être celui de notre époque, volontariste à l’extrême, qui ne met plus ses pas dans ceux de ses prédécesseurs, mais se rêve une toute-puissance qui déconstruit tout pour refaçonner à l’envie, à la manière d’un adolescent en quête d’une nouveauté sans histoire, sans mémoire, sans sagesse.

Il est encore l’art – ici le cinéma – pour nous rappeler à notre conscience collective : celui de Claire Ruppli en fait indéniablement partie, de même que celui sur la décentralisation théâtrale de Daniel Cling. L’un et l’autre semblent se faire écho, en un même appel artistique et humain.

Espérons que, à l’initiative de programmateurs audacieux, ce film pourra être vu dans toute la France, et non seulement à Paris.

Pierre MONASTIER

Plus d'infos sur :

http://www.profession-spectacle.com/plongee-fascinante-dans-les-ruines-de-la-prestigieuse-ecole-de-la-rue-blanche/

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La critique de F. L.

   Sans l’aide d’aucune subvention, mais grâce à son désir insatiable de réaliser des films coûte que coûte, Cheyenne-Marie Carron enchaîne les longs-métrages aux sujets polémiques, de la religion au patriotisme. La thématique de Jeunesse aux cœurs ardents à elle seule fera sans doute fuir bien des spectateurs, à tort. En plus d’avoir l’audace de réaliser des films complètement à contre-courant de l'opinion commune en vigueur au sein du public cinéphile (ce qui suffirait en soi à être loué), elle le fait avec talent. Sa maîtrise technique lui permet de baigner ses plans d’une lumière de toute beauté, tandis que sa juste mesure lui fait signer un film partisan, parfois même fervent, où elle ménage toutefois une place honnête à la contradiction. Prolongeant la réflexion entamée dans ses films précédents sur les voies qu’empruntent les jeunes d’aujourd’hui pour connaître l’aventure tout en donnant du sens à leur vie à l’heure où ont dépéri le service militaire et les Brigades internationales, Cheyenne-Marie Carron décrit très bien l’idéalisme mêlé à l’énergie de la fleur de l’âge qui touche les jeunesses de tous les pays et de toutes les époques. Sans devenir patriote, on ne peut que trouver beaucoup d’élégance à ce portrait lui-même respectueux des opinions qui ne sont pas les siennes.

F.L.

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