Dernières critiques

La critique de F. L.

   On retrouve dans Place publique les nombreux ingrédients qui font le succès des films du duo Bacri / Jaoui : les chassés-croisés amoureux, la satire de l’époque, la peinture burlesque de tous les caractères humains qu’il faut pour faire un monde. Comme son titre le laisse entendre, il est également question de notoriété dans ce nouvel opus. Distribuant à elle-même et à Jean-Pierre Bacri des rôles d’anciens compagnons, et à Léa Drucker celui de productrice de télévision, Agnès Jaoui brouille les cartes entre réel et fiction, satirisant son ancien couple, le petit monde des gens connus, mais aussi de l’autre côté de la gloire les anonymes accordant candidement un crédit excessif aux façades publiques des célébrités.

   Comédie non plus de la maturité, mais de la sénescence annoncée, ce nouvel opus aborde également pour la première fois chez Jaoui avec tant d’acuité le sujet de la vieillesse, notamment à travers la partition salée de Bacri geignant cette fois-ci sur sa haine du temps qui a emporté avec lui trop de ses cheveux. Si le cadre de la fête mondaine est propice aux bilans sur les choix de vie de chacun, auxquels les personnages se prêtent tour à tour dans une ronde de confidences et d’esclandres entrecoupées de gags récurrents, la sensibilité de la réalisatrice pour les enjeux sociaux induit évidemment un bilan sur les idéaux politiques de jeunesse des uns et des autres. Les différents personnages incarnent alors chacun un archétype politique : Jaoui et Bacri s’opposent comme idéalisme et cynisme, Nina Meurisse (leur « fille de cinéma ») représente la jeunesse désillusionnée qui ne sait pas comment trouver le juste milieu entre ces deux extrêmes sans tomber dans la tiédeur libérale, tandis que Léa Drucker rend désespérement convaincant un certain pragmatisme joyeux.

   Au bout du conte, les méchants sont-ils punis et les différentes classes peuvent-elles s’aimer ? La réponse cinématographique de la réalisatrice est optimiste, tendre, littéralement enchantée. Les chansons qui parsèment Place publique en sont d’ailleurs peut-être les scènes les plus émouvantes, quand le temps se suspend et qu’au lieu de mentir et de se mentir, les personnages ont la sagesse de revenir à l’essentiel en plaidant humblement, comme Baschung, pour « que ne durent que les moments doux ».

F.L.

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La critique de L. Schérer

   Au Pakistan, où les armes sont largement répandues, nombre de victimes de litiges fonciers, devant le temps d'attente phénoménal dans les tribunaux, se font justice eux-mêmes. Tiré d’une histoire vraie, My pure land raconte la résistance qu’une jeune femme au caractère bien trempé, Nazo Dharejo, opposa aux assaillants qui tentèrent de récupérer par la force ses terres. Non sans rappeler l’étonnant documentaire sur les combattantes du PKK Femmes contre Daech, dans lequel on entendait les démystifiants témoignages de soldats confiant que les femmes se révélaient sur le front généralement plus courageuses et solidaires que leurs camarades masculins, My pure land est le portrait d’une femme ayant reçu une éducation assez ouverte pour oser étendre son domaine d’action bien au-delà de ce qu’impose la tradition sexiste. Personnalité extraordinaire qui a prolongé son combat personnel en s’engageant en politique pour encourager l’émancipation des femmes de sa région et lutter contre la corruption, Nazo Dharejo nécessitait une interprète charismatique. C’est le cas avec la jeune danseuse Suhaee Abro, dont la beauté et l’aplomb crèvent l’écran.

   Sur la forme, Sarmad Masud entrecoupe habilement les séquences réalistes d’envolées fantasmagoriques, magnifiques moments suspendus où le passé, le présent et le futur se mélangent, offrant une dimension fabuleuse à une histoire de vie. Faisant exploser la linéarité chronologique, il multiplie les allers-retours temporels, tenant ainsi son spectateur en haleine. Parfois inégal dans la captation du son et de l’image en intérieur, le réalisateur britanno-pakistanais nous régale en revanche de magnifiques scènes en extérieur, y compris crépusculaires et nocturnes, parachevant ainsi en beauté son émouvant portrait d’un modèle de femme émancipée.

F.L.

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La critique de F. L.

   Luna, de la réalisatrice Elsa Diringer, est un film (pas toujours) tendre, par des tendres (au casting Frédéric « Pierrot », ça ne s’invente pas…) et pour les tendres, quelque part entre Un amour de jeunesse, dont il partage la mélancolie et le bucolisme, et Rosetta, pour son naturalisme et son ancrage populaire. Il narre en effet le parcours vers la lumière d’une adolescente dans un premier temps asservie à la loi du groupe et au service de son petit ami macho. Le film, porté par ses deux interprètes principaux, Laëtitia Clément (Anna Karina des champs) et Rod Paradot (César du meilleur espoir masculin pour son rôle de teigneux dans La tête haute, ici tout aussi juste dans la délicatesse), aborde des sujets difficiles mais importants : outre les phénomènes de violence collective, Luna pointe du doigt le manque d’éducation sexuelle des filles, qui avant de découvrir le meilleur, se mettent en danger en connaissant ou en commettant le pire. Tout l’intérêt de Luna réside d’ailleurs dans l’ambiguïté des personnages, tour à tour bourreaux et victimes de la volonté de domination. Espérons que ce film contribuera à faire réfléchir pour condamner, au-delà des individus, la barbarie de comportements qui proviennent surtout de la peur et de l’ignorance, elles-mêmes alimentées par la déplorable absence d'éducation concrète à l'anti-sexisme dans les collèges et lycées. Ainsi, même le personnage le plus déplaisant du film, ouvertement sadique, se rassure en renvoyant son inquiétude et sa faiblesse sur l’élément féminin, réflexe conditionné qu'il aurait pu savoir suspendre si des outils pédagogiques appropriés lui avaient ouvert les yeux.

F.L.  

 

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La critique de F. L.

   Dans le paradis blanc de la toundra norvégienne, avant de disparaître, Roos la photographe (Rifka Lodeizen) tente de se réconcilier avec sa mère pianiste (Elsie de Brauw), avec qui elle a toujours entretenu une relation conflictuelle faite d’acrimonie et de froideur. Si Sonate pour Roos s’arrêtait là, il se contenterait d’être une honnête version réactualisée de Sonate d’automne. En effet, tout comme Ingmar Bergman l’avait fait avant lui, Boudewijn Koole commence par mettre en scène un schéma relationnel sclérosé entre une mère que le dressage précoce a affectivement asséchée et une fille malade de son impuissance à briser la glace de celle dont elle attend son lot d’amour parental, en ne nous épargnant rien de la cruelle dureté de leurs échanges.

   L’introduction du tiers personnage du petit frère (Marcus Hanssen), dans lequel il peut projeter le regard qu’il portait enfant sur les déchirements de sa famille, bouscule la donne et permet au réalisateur néerlandais de déployer, à partir d’une base solide, sa propre sensibilité. Epargné par le violent effet-miroir que se renvoient entre elles deux femmes de deux générations successives, le jeune garçon réintroduit de l’humanité et de la candeur au sein de cet univers familial glacial. L’idée scénaristique géniale de Boudewijn Koole est surtout de doter son personnage, au prétexte d’un cadeau d’anniversaire particulièrement généreux, d’un matériel perfectionné d’enregistrement sonore. Vivant au cœur des grands espaces norvégiens propices à la contemplation, son oreille musicale affûtée par l’influence maternelle, le petit frère sait instantanément tirer profit de cette technologie mise au service de la captation des sons de l’environnement. Il enregistre sous nos yeux ébahis et mixe pour nos oreilles ébaubies une « sonate pour Roos », géniale composition faite d’échos de gouttes d’eau, de rumeurs de septentrion et de percussions de battements de cœur. Le son trahissant la vie cachée du minéral s’y mêle au souffle manifestant la vie persistante de l’animal pour constituer une bande originale d’une organicité extraordinaire, qui trouve son pendant visuel dans le travail photographique de Roos, dont les clichés ponctuent également ce film résolument synesthète.

   Cette fabrication de la bande-son intégrée à la diégèse est ce qui subjugue le plus dans ce troisième long-métrage du réalisateur de Little bird et Beyond sleep. Alors qu’elle paraîtrait très intellectualiste si elle se cantonnait aux gammes quotidiennes de la mère virtuose, Boudewijn Koole rend à la musique la dimension sensuelle que sa sacralisation culturelle nous fait parfois oublier. En-deçà des mots, elle est pourtant l’art qui s’adresse le plus directement au corps, vibration de l’inanimé entrant en résonance avec la vibration de l’animé.

Il offre également ce beau cadeau au spectateur, dans une société où il est de plus en plus difficile d’échapper aux fonds sonores, d’un sas de décompression auditive. En n’utilisant jamais une musique artificielle pour combler l’angoissant vide du silence, le réalisateur réhabilite l’écoute active du monde, nous invitant à prolonger après la séance cette disponibilité à l’égard ce qui bruite autour de nous.

F.L.

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La critique de madwill

Ladyhawke est une œuvre inclassable portée un romantisme digne de l’âge d’or Hollywood. Sorti en 1985, le film était déjà déroutant au regard de la production fantastique de l’époque qui misait sur les effets spéciaux et le spectaculaire.

Mais que raconte Ladyhwake :

Ensorcelés par le cruel et jaloux évêque d'Aquila, les amants Étienne de Navarre et Isabeau d'Anjou se transforment alternativement en loup et en faucon. Avec le secours de Philippe Gaston, jeune voleur qu'ils prennent comme messager, et du vieux moine Imperius, ils se lancent dans une quête pour combattre le diabolique homme d'Église et retrouver leur forme originelle.

Quand le réalisateur de Superman s’attaquait à une histoire fantastique traitant de malédiction (Damien sort de ce corps, voir la critique de La malédiction de Thomas !), on s’attendait à un bestiaire fantastique envahissant chaque recoin de l’écran surtout à un moment ou I.L.M., le studio de Georges Lucas faisait des miracles sur les productions Amblin.

Ce ne fut pas le choix de Donner qui dès l’origine du projet demanda des réécritures sur le scénario d’Edward Khmara qui intégrait de nombreuses créatures de l’héroïque fantasy à l’histoire d’amour impossible de Hauer et Michelle Pfeiffer.

Ce qui intéressait Donner était de retrouver le souffle du film d’aventure en costumes d’Hollywood d’antan, un long-métrage qui s’articule sur une mise en scène qui crée les transformations fantastiques, où l’on retrouve les combats virevoltants du genre cape et d’épée. Le cinéaste va privilégier un tournage dans des décors naturels nous faisant découvrir des sites absolument merveilleux en Italie : que ce soit la forteresse en ruine du moine Imperius (le château de Rocca Calascio) ou encore Le château de Torrechiara qui sert de forteresse à l’évêque diabolique d’Aquila.

Pour créer le visuel de Ladyhawke, il va s’appuyer sur le talentueux chef opérateur Vittorio Storaro qui photographia des films tels qu’Apocalypse Now ou le Dernier empereur. Ce maître des lumières travaille beaucoup sur la lumière comme vecteur émotionnel. Storaro parle des éclairages au cinéma comme « des formes d'énergie qui n'arrivent pas seulement aux yeux, mais à tout le corps du spectateur ». Pour Donner, il proposera des éclairages sophistiqués qui se jouent du soleil et de la nuit pour symboliser l’amour impossible vécu par ce couple condamné à ne jamais se rencontrer, lui transformé en loup la nuit et elle en faucon le jour.

Ladyhawke est un joyau en termes de photographie. A l’inverse de tant de réalisations de l’époque qui souffre du passage à la très haute définition qui révèlent les trucages, le Blu-ray sublime certains plans dignes des enluminures moyenâgeuses. La séquence avec le loup prisonnier dans la glace, où la scène avec les deux amants se retrouvant cachés du soleil dans un trou, sont visuellement époustouflantes et garde une puissance émotionnelle extraordinaire.

Cette lumière arrive à créer le fantastique à elle seule sans avoir recours à des maquillages ou quelconque effet d’animation. A ce titre, la scène avec le chasseur César qui assassine les loups est une parfaite illustration d’une ambiance de conte de fées gothique créée seulement à partir de clairs-obscurs et de filtres qui offrent un visuel oscillant entre le rouge et le bleu. Vittorio Storaro recrée avec sa science des éclairages, un visuel digne du Petit Chaperon rouge.

Donner n’use pas effets spéciaux pour la transformation de ses personnages en animal. À la différence d’un John Landis qui proposait une transformation en loup-garou en temps réel dans An American Werewolf in London, le réalisateur de Superman va utiliser le vieux principe du fondu enchaîné pour simuler la transmutation de ses personnages.  Un regard, la crinière d’un loup, quelques détails, et la magie opère devant nos yeux grâce à la force de l’imagination humaine qui est bien aidée par la photographie du film.

Si le film optait pour une approche plutôt réaliste pour un film fantastique en termes de représentation, il devait s’appuyer sur un casting impeccable avec un couple digne d’Elizabeth et Robert Taylor dans Ivanhoé. Richard Donner fait ici encore les bons choix avec Rutger Hauer et Michelle Pfeiffer. Dotés tous deux d’un physique hors norme et d’un charisme évident, nos amants sont de parfaites figures de l’idéal romantique. Matthew Broderick à leur côté est un excellent compagnon, dont l’humour et l’espièglerie le rendraient populaire comme compagnon de Robin des bois dans la forêt de Sherwood.

Une approche classique du conte, un grand chef opérateur, une histoire d’amour presque mythique, un couple d’acteurs charismatique, un solide artisan à la réalisation, tous les astres semblaient réunis pour la réussite du film. Pour autant tout n’est pas parfait. Ladyhwake c’est un peu comme ces rendez-vous ratés alors que vous savez pertinemment que vous plaisez à la belle. Vous vous mettez à danser, vos mains se rapprochent de ses hanches quand soudain retentit le Petit bonhomme en mousse de Patrick Sébastien annonçant le retour de l’oncle alcoolique de votre désirée et annihilant toute tentative de l’embrasser.

Le Patrick Sébastien de notre histoire est un certain Andrew Powell arrangeur du groupe de rock progressif d’Alain Parsons. Il faut le dire tout de suite, sa musique est en complet décalage avec la direction artistique du film qui se voulait comme un retour aux origines du roman chevaleresque avec un recours à des images soignées et une approche mythologique du couple maudit.

Les sons produits par un synthétiseur typé années 80 agrémentés d’une musique classique en mode Eurovision ne fonctionne pas avec l’histoire racontée. Et je vous assurer que l’auteur de ses lignes est un amoureux de cette décennie, chantant régulièrement NeverEnding Story de Lymal sous sa douche.

Quand la musique retentit sur les images dans Ladyhawke, on a l’impression désagréable de manger un plat qui serait à la fois extrêmement sucré et salé empêchant toute appréciation du produit consommé. Le pire dans l’histoire, c’est que Donner est à l’origine du choix du compositeur pour la bande originale. Peut-être que la musique d’un Alan Parsons aurait collé à un long-métrage plus pop. Mais en faisant le choix d’un certain réalisme presque naturalisme pour une œuvre fantastique inspirée par le merveilleux, il y a une antonymie vraiment rédhibitoire à l’écran entre le son et l’image qui demande beaucoup d’efforts aux spectateurs pour ne pas décrocher du film.

Ladyhawke souffre aussi des choix de mise en scène de Donner qui s’appuient sur des plans grand ensemble soignés qui siéent mal aux scènes d’action et de poursuite. On a parfois l’impression que le cinéaste se dit que la photographie du long-métrage et les décors naturels suffisent. On ne retrouve pas son dynamisme habituel en termes de montage et certains combats ressemblent à de gentilles bagarres entre cascadeurs. Cette erreur, le cinéaste la reproduit également en en s’appuyant trop souvent sur la beauté incandescente et naturelle de son couple vedette l’exemptant de développer le background des personnages secondaires comme le méchant évêque d'Aquila peu présent pour faire un antagoniste crédible.

Ladyhawke n’est pas un film parfait, mais son originalité lui permet d’occuper une place à part dans la fantasy au cinéma grâce à la simplicité et la beauté de son histoire d’amour, le charisme incandescent de Michel Pieffer et la noblesse chevaleresque de Rutger Hauer. Un joli film à la photographie magnifique à redécouvrir.

Mad Will

Le film est disponible sur Amazon et la FNAC.

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La critique de L. Schérer

Avec ses trois protagonistes d’une dizaine d’années, Un cheval nommé éléphant se destine plutôt aux enfants ou aux adultes ayant envie de se replonger dans un univers enfantin. En effet, ce film burlesque en diable hybride des séquences de bande dessinée animée contant les aventures d’un cheval dont le nom est « éléphant », qui par sa noirceur et ses postures rappelle Zorro, et des prises de vue réelles parsemées de gags dont l’esprit évoque les facéties d’Astérix. Au-delà de son esthétique BD, Un cheval nommé éléphant emprunte également beaucoup à l’univers du conte : ainsi, les deux frères protagonistes, le pragmatique (Joaquín Saldaña, le séducteur de l’équipe) et le fantasque (Tomás Arriaga, de grands yeux poupins à l’effet comique inépuisable), se donnent-ils pour mission d’aider une orpheline maltraitée par son père d’adoption (Ana Sofía Durand, aux mimiques narquoises fondantes). Leurs aventures se déroulent au sein d’une troupe de cirque composée d’une poignée d’artistes en tous genres qui sont autant de figures archétypales comiques dans lesquelles le frère plein d’imagination croit reconnaître les personnages de la BD qui l’absorbe. Le télescopage permanent de la fiction et de la réalité, très en phase avec la psychologie enfantine, est une vraie réussite, qui fait d’Un cheval nommé éléphant un réjouissant film d’aventures de très grande qualité à destination des 6-12 ans.

F.L.

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La critique de L. Schérer

Candelaria et Victor Hugo forment un couple cubain (la bande son et les couleurs du film ne nous laissent aucun doute là-dessus), de 150 ans à eux deux. Le film raconte la redécouverte de l’amour qu’ils se portent mutuellement après de très nombreuses années. Elle est chanteuse, il travaille dans une fabrique de cigares, et du fait de leur pauvreté ils doivent se résigner au système D en élevant des poules et en traficotant. C’est d’ailleurs grâce à cette économie parallèle et l’arrivée inopinée d’un objet « tombé du ciel » que le couple aura la révélation de la profondeur de son amour. Candelaria est donc un film drôle, tendre, émouvant, et profondément humain.

Primé à Venise et magnifiquement porté par le jeu lumineux de Veronica Lynnel (Candelaria) et de Alden Knight (Victor Hugo) le film du réalisateur colombien Jhonny Hendrix Hinestroza nous offre d’autre part, en parallèle de cette magnifique histoire d’amour, une vision sans concession de la société cubaine des années 1990. En effet les mauvaises conditions de vie liées à l’embargo économique ainsi qu’à une politique castriste qui persévère après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS, sont exposées dans toutes leurs conséquences : peur du gendarme, débrouille et corruption. Devenus d’autant plus réalistes, les personnages sont encore plus attachants.

Certains disent que « l’amour dure trois ans ». Nous avons ici l’évidente et touchante démonstration de la preuve du contraire.

L.S.

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La critique de F. L.

Madame Géquil est professeure de physique dans un lycée professionnel. Peinant à imposer son autorité, ses cours sont un véritable calvaire. Mais après avoir été frappée par la foudre, son attitude change progressivement.

En 2013 Tip Top désarçonnait le public et la critique avec cette enquête déjantée de la police des polices menée par Sandrine Kiberlain et Isabelle Huppert. Le style absurde de Bozon venait dynamiter cette histoire policière et judiciaire en faisant jaillir de l’aberration et de l’incongru à tous les plans fixes. Le cinéaste, passé maître dans l’ambiance décalée qui déroute le spectateur en permanence, avait donc piqué notre curiosité avec ce projet d’adaptation du roman de Stevenson, L'étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde, avec Isabelle Huppert en rôle-titre. Un mariage en absurdie entre la comédie et le fantastique qui nous laissait rêveurs. Autant le dire de suite, si Madame Hyde est moins radical que Tip Top il n’en reste pas moins un film déroutant et inattendu.

Notons d’abord que Hyde en personnage féminin n’est pas une nouveauté puisque Roy Ward Baker l’avait déjà utilisé dans le superbe et vénéneux Docteur Jekyll et Sister Hyde (1971). Le film optait pour un changement de sexe et cette transformation du docteur en femme permettait alors à la Hammer de crapahuter sur les terres de l’érotisme. Rien de tout cela ici, plutôt une relecture tout en ambiance d’un classique du fantastique, un genre avec lequel le cinéma de Bozon se marie bien. Déjà parce que son cinéma est indiscutablement visuel (comique de situation) et ensuite parce que sa mise en scène aux mouvements de caméras minimalistes est d’autant plus efficace pour les fulgurances comiques ou surnaturelles. Et s’il y a bien des séquences qui sont frontalement et ostensiblement fantastiques (dont un effet visuel que je ne dévoilerai pas) tout le reste provient de la gestion des cadres et de l’écriture des personnages. Que ce soit un Romain Duris, génial proviseur au look improbable (mèche ostentatoire et costume bariolé) mais qui semble pourtant cacher une part bien plus sombre, José Garcia en loser ahuri désespérément amoureux de sa femme, ou les deux premières de la classe qui deviennent paradoxalement assez terrifiantes grâce à cette idée géniale de les faire parler en même temps, toute la galerie d’acteurs propose un univers propre potentiellement hors norme.

Reste Malick, un élève handicapé, régulièrement dans l’affrontement verbal, et qui finira (peut-être) par s’ouvrir lui aussi à une métamorphose puisque celle de Géquil semble logiquement en appeler d’autres. Mais si le sous-texte de l’éducation en général et de la difficulté d’enseigner en particulier est toujours présent, Bozon esquive tous les clichés que le contexte lycée de banlieue peut charrier. C’est même une des grandes forces du film de s’approprier une matière qui alimente régulièrement un certain cinéma français ronflant, pour en faire tout à fait autre chose et le mixer avec un classique du genre. Même les séquences de démonstrations entre enseignants et élèves, canon du film de prof, semblent novatrices. Cette approche ambitieuse va en plus au bout de sa logique en esquivant happy-end et mièvrerie.

Une adaptation très réussie et justement récompensée à Locarno par le prix d’interprétation pour Isabelle Huppert.

T.K.

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La critique de L. Schérer

Nous retrouvons pour un troisième opus nos attachants personnages en stop motion, Pat et Mat, installés à la campagne pour la suite de leurs aventures.

À la croisée de Laurel et Hardy et des Dupond et Dupont, ils profitent de leur garage qui jumelle leur maison pour en sortir tout un bazar d’objets qui alimenteront les péripéties  liées à leur créativité le plus souvent destructrice. Qu’ils soient face à un essaim d’abeilles, une cheminée bouchée ou un problème de tondeuse à gazon, on peut leur faire confiance pour créer plus de dégâts que le problème d’origine n’en avait provoqué.  Leurs bêtises ne prêteront pourtant jamais vraiment à conséquence, tout rentrant dans l’ordre entre chaque mini aventure.

Les petits pourront donc s’identifier facilement à ces sympathiques personnages remplis de bonne volonté, de bonne humeur, et d’imagination foisonnante. N’est-ce pas le propre de l’enfance d’expérimenter sans relâche face aux aléas de la vie ?
L.S.

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La critique de madwill

Quel plaisir de revenir sur un film de Joe Dante, ce cinéaste iconoclaste qui allait devenir un acteur essentiel du cinéma hollywoodien des années 80. De la génération des Lucas et autre Spielberg, le bonhomme a appris le métier comme tant d’autres au sein des studios de Roger Corman, le nabab de la série B fauchée américaine.

Dante ne reniera jamais la série B qui est la matrice de son cinéma. Son film le plus autobiographique, le merveilleux Panic à Florida Beach est un hommage à William Castle, le réalisateur de La Nuit de tous les mystères. Castle était un cinéaste dans la lignée des origines foraines du 7ème art, un bonimenteur doublé d’un aigu du marketing qui effraya bon nombre de jeunes Américains avec des films le plus souvent fauchés. Ce qui comptait pour lui c’était l’interaction avec la salle de cinéma où il faisait suspendre des squelettes pour faire sursauter le kid américain. Dante est à ce titre emblématique d’une génération qui aimait tant les séries B d’antan qu’elle a réussi à refaçonner l’imaginaire du cinéma américain avec leurs rêves d’enfants.

Dante se fait connaître avec un ersatz des Dents de la mer : Piranhas. Malgré un budget ridicule, il démontre une belle maîtrise technique et un style personnel affirmé. On y tue des enfants (sacrilège à Hollywood) dans un métrage qui mixe cartoon et cinéma d’horreur. Le cinéaste rend hommage au cinéma de son adolescence en choisissant d’anciennes stars telles que Barbara Steele (Le masque du démon) ou encore Kevin MacCarthy (L’invasion des profanateurs de 1956). Dans Piranhas, il propose un discours de gauche qui deviendra sous-jacent dans son œuvre, l’œuvre satirique et ouvertement antimilitariste inspirée du magazine Mad n’est jamais loin.

Il réalise ensuite Hurlements, mais c’est avec Gremlins qu’il va connaître son plus grand succès. Produit par Spielberg, le film fait de son réalisateur un nom bankable à Hollywood. Avec sa petite ville américaine envahie de monstres, le cinéaste signe un divertissement sombre flirtant en permanence avec les frissons et l’humour. Dante réalise ensuite Explorers, échec commercial terrible à la production difficile. Réalisé pour la Paramount, le film est réécrit en cours de tournage, achevé en extrême vitesse et le montage ne sera jamais finalisé pour correspondre au diktat du service marketing qui décida au dernier moment de sortir Explorers avant la date prévue.

Après un tel four commercial, le cinéaste revient sous le giron de Spielberg qui autorise de plus grandes largesses aux réalisateurs dans le cadre de sa maison de production Amblin. Dante veut se relancer et accepte un film de commande : L’aventure Intérieure. Le projet est promis à un beau succès. Il compte dans ses rangs, la vedette comique du moment, Martin Short star du show télévisé Saturday Night Live (Dennis Quaid et Meg Ryan n’étaient pas encore très connus à l’époque). Le scénario définitif est l’œuvre du prometteur Jeffrey Boam, protégé de Spielberg qui écrira le très bon troisième volet d’Indiana Jones.

La volonté de Dante est d’offrir un divertissement familial bourré d’humour et d’action. Les retours des spectateurs sont très positifs, l‘œuvre obtient des avis dithyrambiques aux projections tests. Tout s’annonçait tellement bien que le studio ne fit quasiment pas de publicité pour la sortie. Le résultat : le film fut un échec, un de plus pour Dante.

Mais que raconte le film :

Très porté sur les jolies femmes et l'alcool, le lieutenant Tuck Pendelton a mauvaise presse au sein de l'armée. Afin de se racheter, il se porte volontaire pour une expérience scientifique périlleuse. Il doit être miniaturisé avec un submersible et injecté dans les veines d'un lapin, afin d'en étudier le comportement et la perception du monde. Cependant, une bande d'espions commandée par le redoutable Scrimshaw a dérobé une des puces électroniques indispensables à l'inversion du processus. Suite à un malheureux concours de circonstances, Tuck et son vaisseau sont injectés dans la fesse de Jack Putter, un caissier stressé et hypocondriaque...

L’aventure Intérieure est un film généreux qui offre à ses spectateurs de multiples péripéties sans aucuns temps morts. Sorte de concentré de film d’espionnage et d’action hollywoodien revu à la sauce Tex Avery, le film multiplie les courses poursuites en voitures, les séquences de filature et les clins d’œil à James Bond avec son méchant digne du Spectre. Quant à l’affrontement final dans le corps de Martin Short, il évoque les combats dantesques de machines chers à James Cameron.

Dante est un réalisateur conscient de réaliser un divertissement familial, mais qui ne renonce pas à s’amuser. Il s’inspire du dessin animé des années 50 pour en proposer une version live. Il est en ça bien aidé par le jeu burlesque et très énergique de Short. Le magnifique segment qu’il réalisa pour La quatrième dimension, montrait un enfant qui enfermait sa famille dans une imagerie cartoonesque. Dante est conscient d’être un cinéaste sous influences, mais son travail est avant tout de remédier, moderniser et réinventer ses inspirations.

Lorsque l’on regarde l’Aventure Intérieure, on pense aussi au cultissime Le Voyage fantastique des années 60 qui mettait en scène un équipage américain qui se retrouvait miniaturisé avec son vaisseau et implanté dans le corps d’un scientifique.  Affirmer que L’aventure Intérieure serait un remake de ce film est une bêtise. Car si les influences abondent dans le film, la seule véritable référence du film pour Dante et son scénariste est évidente : le duo comique composé par Jerry Lewis et Dean Martin.

Dennis Quaid et Martin Short dans leur opposition entre le héros viril et bellâtre d’un côté et le froussard et névrosé de l’autre forment un duo comique où les dialogues souvent savoureux se multiplient. Pour autant, Dante ne se limite pas à reprendre la formule du clown blanc et auguste décliné par Lewis et Martin. Grâce à l’argument fantastique qu’est le voyage dans le corps humain, Short et Quaid vont être amenés à fusionner et s’entraider pour survivre. Le duo comique ne fonctionne plus sur un antagonisme mâtiné d’humiliation comme dans les célèbres duos comiques. Le film met plutôt en scène une forme de sublimation psychanalytique où Denis Quaid joue la conscience de Martin Short. Cette affirmation est confirmée par l’attitude de Short qui décide de repartir à l’aventure pour sauver son compagnon à la fin du film. L’humour est à ce titre particulièrement travaillé, car redoublé en nous présentant ce qu’il se passe dans le corps de Martin Short et sa synchronisation pour le monde extérieur. Pour autant, la comédie ne se limite pas à son duo de héros, Dante nous présente une galerie de personnages hauts en couleur proches du dessin animé qui gravitent autour de l’intrigue du film que ce soit le cow-boy ou enfin les deux grands méchants qui se retrouvent réduits à l’état de lilliputiens. Des scènes comiques du film sont devenues cultes. Je pense particulièrement au tueur incarné par Vernon Wells (le méchant moustachu de Commando) qui installe sur son bras mécanique un vibromasseur, sans oublier la scène des toilettes ou notre héros donne l’impression de parler à son service 3 pièces.

Pour autant la trop grande importance donnée aux ressorts comiques est l’un des rares reproches que l’on pourrait adresser à cet excellent divertissement qui propose nombre de séquences hilarantes, mais qui réunies ensembles ont du mal à créer une véritable unité. Les ressorts comiques prenant souvent le pas sur les enjeux dramatiques du récit.

Enfin, comment ne pas évoquer le talent de metteur en scène de Dante, dont la mise en scène dynamique est un modèle du genre. Ancien monteur, il a un savoir-faire technique indéniable bien au-dessus de la moyenne des réalisateurs américains. Son montage pulsionnel, sa réalisation inspirée arrive à rendre prenante pour le spectateur chaque situation dramatique. Dante est un véritable chef d’orchestre au découpage métronomique à l’efficacité redoutable. Son utilisation des effets spéciaux est un modèle du genre, les usant avec parcimonie, il arrive à les rendre inoubliables et spectaculaires.

Un divertissement au sens le plus noble du terme qui témoigne de l’activité d’un studio, Amblin, qui nous proposait par le biais du conte fantastique une illustration intelligente du passage à la vie adulte. L’aventure Intérieure de Dante fonctionne aussi sur ce principe, mais de façon plus métaphorique qu’ E.T. ou encore Le secret de la pyramide. À la fin du film, Martin Short a pris confiance en lui et devient un acteur de sa propre vie, il n’est plus un enfant qui attend tout des autres. Quant au personnage du pilote interprété par Denis Quaid, il accède à la paternité après des années de coucheries et de cuites mal gérées. Dante illustre parfaitement cette idée avec la très belle séquence où le personnage se retrouve dans le corps de Meg Ryan et découvre alors son enfant à venir. Une scène qui démontre une fois de plus que derrière l’humour cartoon, l’émotion est toujours présente dans son œuvre.

Façonnée par les génies des effets spéciaux d’I.M.L., accompagnée par la musique du grand Jerry Goldsmith, L'Aventure intérieure est définitivement un classique des années 80 à voir et revoir.

Mad Will

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