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La critique de F. L.

Alain Guiraudie a l’art de filmer ce que les autres ne filment pas. Loin de s’arrêter sur les petites névroses d’une classe moyenne supérieure urbaine, il nous amène à la suite de son anti-héros à la découverte des bergers du Causse Méjean, d’une guérisseuse du Marais Poitevin et des sans-abris de Brest. Sa caméra bringuebale sur les routes de campagne et scrute sans trouver le loup toujours susceptible de surgir des grands espaces du Causse. Elle prend le temps de s’arrêter dans sa course pour rencontrer les personnages hauts en couleur, difficiles d’accès mais non moins attachants, que réserve le long du chemin. Des hommes qui vivent reclus, oubliés, à l’écart du reste de la société, mais qui continuent à se lever tous les jours, chacun s’accrochant à ce qui l’aide à rester debout, que ce soit ses brebis, Pink Floyd ou la sorcellerie du bayou... Des hommes qui continuent à désirer, aussi, et à perpétuer le cycle de la vie. Alain Guiraudie ne nous en cache rien, n’hésitant pas à filmer toute la crudité d’un accouchement qui provoquera moult cris d’orfraie, et même une scène qui restera dans les annales où petite et grande morts se confondent sur les riffs langoureux de la guitare électrique de David Gilmour. A partir d’un fond hyperréaliste, le réalisateur se permet quelques embardées fantastiques. A la faveur de la nuit, il nous plonge dans des ambiances quasi-hallucinatoires où l’abandon, l’infanticide et la dévoration menacent les êtres vulnérables, autant de visions cauchemardesques qui sondent cette fois l’humain jusqu’au tréfonds de ses frayeurs les plus intimes.

F.L.

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La critique de F. L.

Cinéaste cosmopolite originaire de Téhéran, Rafi Pitts s’est récemment vu interdire toute entrée sur le territoire iranien. Soudainement confronté à la réalité de la frontière, il décide d’infléchir son travail de cinéaste dans cette direction. Aux Etats-Unis et au Mexique, il recueille des témoignages. C’est en se rendant dans les bars des quartiers déshérités qu’il entend parler des green card soldiers, ces recrues ne disposant que de papiers temporaires à qui l’on promet la citoyenneté américaine après deux ans de service dans l’armée. Il décide alors de briser l’omerta qui les entoure en faisant de l’un d’eux le protagoniste de son futur film. Le résultat, Soy Nero, est loin du simple portrait de laissé-pour-compte. Habile, le réalisateur filme dans un premier temps les promesses véhiculées par la nation américaine pour mieux les démonter ensuite. Après nous avoir fait goûter au fantasme de l’ascension sociale rapide du self-made man, il nous ramène à une réalité où la ségrégation, si elle a été abolie dans le droit, existe toujours dans les faits. La condition précaire des clandestins, menacés d’expulsion à tout moment, les constitue déjà en sous-prolétariat corvéable à merci. Mais l’administration américaine ne s’arrête pas là. Grâce au perfidement nommé « Dream Act », elle se sert de l’hameçon de la naturalisation pour les transformer en chair à canon. Comble du cynisme, ses fonctionnaires accordent au besoin le précieux Graal à un cadavre remercié pour sa contribution à la cause des droits de l’Homme et de la démocratie. Tout cela, Rafi Pitts le dénonce sans fanfare ni trompette, grâce à un montage subtil, au hasard d’une séquence égarée. A rebours du sensationnalisme des vidéos de propagande de l’Armée américaine, c’est avec la même sobriété qu’il montre la réalité quotidienne du soldat enrôlé dans le conflit irakien, qui rencontre l’ennui et la peur en lieu et place de la fraternité et de l’héroïsme qu’il attendait. Ironie du sort, les green card soldiers sont chargés de la surveillance des check-points, décidant de la vie ou de la mort des colonisés locaux. Malgré leur égalité devant les balles, ils demeurent des soldats de seconde zone : l’armée peut les abandonner sans vergogne voire, si par malheur ils perdent leur précieux bout de papier qui décide de leur libre circulation, les renvoyer manu militari dans leur pays d’origine. En dévoilant cette réalité méconnue, Rafi Pitts signe un film aussi amer que nécessaire, dont on espère avec lui qu’il pourra atteindre les jeunes américains, seul public pour lequel il déploierait sa force politique.

F.L.

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La critique de F. L.

Salafistes est un précieux document de sociologie compréhensive en même temps qu’une arme politique. En exergue, une citation de Guy Debord : « Il faut rendre la honte plus honteuse en lui faisant de la publicité ». Résolus à ne pas céder aux sirènes du politiquement correct en enfouissant leur tête dans le sable, les deux réalisateurs donnent à voir et à entendre les habitants d’un Tombouctou aux mains des moujahidines, que les media préfèrent d’habitude diaboliser sans s’y confronter. Ceux qu’on imagine volontiers froids, dogmatiques, cruels, le couteau entre les dents, se révèlent surtout naïvement enthousiasmés par une idéologie qui les rassure. La nuance est de taille, puisque la réponse politique adéquate à donner dépend d’une définition correcte des contours de l’ennemi.

Si l’on analyse les propos des interviewés, on comprend que le salafisme satisfait le désir de prendre sa revanche sur une double domination, celle infligée de l’extérieur par l’impérialisme américain et celle infligée de l’intérieur par l’oligarchie nationale. En tant que musulman, les violations à répétition par les Etats-Unis du droit international pour bombarder et envahir des pays du monde arabe sont vécues sur le mode de la persécution inique, surtout au regard du traitement de faveur d’Israël, « enfant gâté de l’Amérique ». En tant que pauvre dans un pays fortement inégalitaire, la promesse d’élévation sociale fait naître beaucoup d’espoir : « La charia ce n’est pas seulement des coups de fouet et des amputations, c’est aussi l’égalité sociale. Prendre aux riches pour donner aux pauvres. Que le riche ne se sente pas supérieur. » L’Islam est censé réussir là où chacune des religions occidentales a échoué : « communisme, socialisme, laïcité, christianisme, rien n’a marché en termes économiques et sociaux. Il n’y a pas d’alternative à l’Islam. C’est le meilleur des systèmes pour la liberté de l’individu, sa protection, sa dignité. »

Alors que l’absence de normes et d’organisation stables provoque une douloureuse perte de repères chez les individus, les règles strictes de la Charia offrent une structure aux jeunes esprits. Or, à partir du moment où une structure offre un sens et une communauté, l’individu est prêt à lui sacrifier beaucoup, et de bonne grâce. On assiste ainsi à une scène surréaliste dans laquelle un jeune homme qui vient de se faire trancher la main pour avoir volé, loin d’être terrorisé, raconte sereinement que les salafistes l’ont rassuré en lui disant qu’ils prenaient tout en charge jusqu’à la cicatrisation et qu’ensuite tout irait mieux puisque ses fautes auraient été rachetées…

Un code de conduite clé-en-main qu’il suffit de suivre est aussi une réponse à l’angoisse qui saisit l’Homme face à sa liberté. L’allégeance à l’Islam revient en effet à déléguer sa responsabilité individuelle à Dieu et à ses représentants (« Si Dieu le veut, j’irai en Syrie »). D’autre part, tandis qu’un libéralisme de mœurs conduit à l’extension du domaine de la lutte à la sphère intime, la Charia, en réglementant la sexualité, assure que chacun aura sa place et sa femme, comme au bon vieux temps. L’arbitraire de la loi (« pour certaines raisons dont il a le secret ») ne gêne pas le croyant. C’est même lui, comme l’a pertinemment souligné Pascal, qui garantit la paix, souverain bien du citoyen. Selon le philosophe, il ne faut surtout pas dire au peuple qu’il n’obéit pas aux lois parce qu’elles sont justes, mais parce qu’elles sont lois. En effet, chaque tentative d’établir des lois selon la justice, parce qu’il y en a autant de conceptions que d’individus, aboutit toujours au conflit, qui peut aller de la simple discorde à la guerre civile la plus sanglante.      

Suivant cette logique, tout ce qui désinhibe et est donc susceptible de rompre le précieux ordre retrouvé est craint et prohibé. Les interviewés produisent donc des énoncés qui peuvent facilement nous paraître antiphrastiques tant ils sont l’exact opposé des jugements de valeur majoritaires dans notre Occident libéral : « La vie est si courte que c’est du gâchis de la consacrer à de pareilles choses [la musique] qui embellissent ce qui est nuisible [l’alcool, la sexualité]. » ou encore le superbe « Depuis que les lapidations ont commencé, il n’y a plus de mal grâce à Dieu. »

Si la liberté est tant haïe, c’est que le salafisme repose sur une anthropologie pessimiste : l’homme est esclave de ses passions, de son intérêt personnel, naturellement mauvais. Il a besoin d’une coercition pour ne pas se livrer à la débauche. C’est pourquoi le salafisme est incompatible avec la démocratie, « système mécréant par essence » dans lequel les hommes sont libres d’autoriser ce qui leur procure du plaisir mais qui leur nuit.

En revanche, en dépit d’un spiritualisme revendiqué, le documentaire montre bien la parfaite adéquation du salafisme avec le consumérisme le plus superficiel. En l’absence de conscientisation politique, les marchands ne sont pas chassés du temple, l’hégémonie américaine est combattue sur le plan moral, mais pas sur les plans économiques et culturels. A côté des astuces pour éviter de regarder les filles dans la rue, les blogs des jeunes salafistes fourmillent ainsi d’articles consacrés aux nouvelles collections de chaussures de marque et aux derniers gadgets technologiques : « On peut aller faire le djihad en Syrie en portant des Nike. On rêve tous d’avoir le nouvel iPhone, on a les mêmes goûts que tous les jeunes de notre âge. »

Le gros écueil du documentaire est de tomber dans le même piège en se focalisant sur le discours idéologique et en éludant par le fait même la question des conditions matérielles d’existence des salafistes : qui les finance et quels sont leurs intérêts économiques ? Les interviewés disent bien qu’ils ont longtemps prêché la bonne parole dans les mosquées sans effet, et que les femmes ne se sont voilées qu’à partir du moment où ils ont eu des armes en leur possession : « ce que dit la force, les gens le suivent ». Dans un prolongement salutaire, Salafistes aurait gagné à enquêter sur les dessous de ce retournement du rapport de force. 

F.L.

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La critique de F. L.

Victimes d’un règlement de compte familial, Kubo et sa mère vivent cachés dans une grotte. Afin de gagner sa pitance, le jeune garçon utilise ses talents de conteur pour susciter la générosité des passants. Un soir, oubliant le couvre-feu maternel, il devient vulnérable à l’emprise de son grand-père et de ses tantes maléfiques, maîtres du royaume de la nuit. Dans l’espoir de les vaincre définitivement et de cesser de vivre dans la terreur, il se met en quête des trois éléments dispersés de l’Armure magique qui rendait son père invincible. C’est le début d’un voyage initiatique dans lequel il doit affronter ses peurs et résister aux tentations des ténèbres.

Ancré dans le Japon médiéval, Kubo et l’Armure magique séduit par la beauté mais surtout par la noirceur de son univers. Le film d’animation résiste en effet à l’idée de prendre les enfants pour des imbéciles en édulcorant l’âpreté des conflits du réel. On y retrouve au contraire toute la rudesse des contes de Perrault, Grimm et Collodi, ou encore des mythes antiques. Or, la grandeur du choix final du héros vient justement de ce qu’il préfère refuser l’immortalité malgré toutes les souffrances et les humiliations qu’il a traversées. Kubo prouve ainsi sa maturité en renonçant au fantasme de toute-puissance que son grand-père, grand contempteur de la condition humaine, lui propose de satisfaire en lui promettant les clés d’un monde parfait, dénué de haine et de misère. Il a la lucidité de percevoir derrière ce refus des imperfections humaines une incapacité à voir que bonheur et malheur sont les deux éléments indissociables d’une même condition, et que se préserver du second, c’est aussi renoncer au premier.

F.L.

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La critique de F. L.

L’ours d’or pour Fuocoammare est tout à fait mérité. Gianfranco Rosi filme la vie d’un jeune adolescent et celle d’un animateur radio résidant sur l’île de Lampedusa et l’arrivée de migrants venus d’Afrique pour qui cette île est la première étape à atteindre pour rejoindre le continent européen. Ce film est extrêmement émouvant, le fait d'avoir filmé d'une façon séparée la vie du garçon (et celle de l'animateur radio) et celle des migrants est totalement pertinente. C'est en effet ce que nous ressentons quand nous écoutons de loin les récits et témoignages des migrants dans les médias. Le fait de montrer cette séparation alors qu'il y a proximité géographique a beaucoup de sens. Il n'y a qu’un médecin qui apparaît dans chacun de ces deux mondes séparés, il soigne le garçon et il soigne aussi les migrants quand ils débarquent sur l’île, et cela ne va pas pour lui sans conséquences. Cependant le film montre subtilement une perméabilité entre les deux mondes. Paradoxalement les images peuvent être très crues (image de cadavres dans la cale d’un bateau) et le film sembler très pudique par l'absence de voix off envahissante. Ce documentaire est esthétiquement très réussi, tout en verticalité, qu'elle soit naturelle (les falaises) ou artificielle (le pont des bateaux). Il y a quelque chose du phare dans ce film et l'on retrouve encore ici du sens.

L.S.

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La critique de F. L.

« Mon objectif, c’est surtout pas clarifier les choses, c’est foutre la merde, j’adore ça ! » Cette affirmation qui ouvre La philo vagabonde en dit à elle seule long sur le personnage qu’elle met en valeur. Franc-tireur, tout en bagout et en impertinence, la langue pleine d’un joli accent languedocien et des expressions les plus fleuries, Alain Guyard a gardé la capacité de questionnement et l’énergie de l’enfance. Professeur de philosophie par vocation, animateur de jardins d’Epicure par provocation, il a d’abord improvisé des séances de remue-méninges pour ses amis avant d’envisager, à mesure qu’il se rodait, d’apporter la philosophie là où elle lui paraissait être une urgence vitale, dans les prisons et les hôpitaux, et de la rendre accessible « même aux humbles sans grade et sans diplôme. Surtout à eux ». La caméra de Yohan Laffort l’accompagne lors de ses pérégrinations, des ‘’philo foraines’’ dans les villages les plus isolés du Gard aux cours très spécialisés à vocation des infirmières en soins palliatifs. La présence et les questions du réalisateur obligent chacun à entamer une démarche réflexive. Ses auditeurs réfléchissent à l’influence de ses discours sur leur vie tandis qu’Alain Guyard lui-même prend conscience, à mesure qu’il se confie, des quelques idées fortes qu’il « mouline obsessionnellement ». Paradoxalement, l’un des leitmotivs de cet homme à la verve d’or est que la force d’âme se mesure à la confrontation physique au réel. Fasciné par les artisans, adepte de la pensée du second souffle des joggeurs, il fait l’éloge des hommes qui réussissent à être pleinement présents à ce qu’ils font, à être « dans la vie » plutôt que « dans la gamberge ». Même s’il adapte le thème de sa palabre en fonction de son public, il exhorte invariablement chacun à cesser de soigner ses apathies pour se demander quelle vie vaut la peine d’être vécue. A sa manière, il participe ainsi à lutter contre la destruction du « monde intérieur » des individus, auquel le capitalisme substitue « une conscience obsédée par la marchandise ». On ne peut que remercier Yohan Laffort de nous faire connaître cet attachant anarchiste en philosophe.

F.L.

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La critique de F. L.

Mr Gaga – sur les pas d'Ohad Naharin nous offre un bel exemple de la théorie du miroir inversé. En effet, le danseur israélien se dit nostalgique de la vie communautaire du kibboutz dans lequel il a grandi. D'autre part, la synchronisation de dizaines de danseurs co-présents sur scène est un élément central de ses propositions artistiques. Mais a contrario, on le découvre très imbu de sa personne, imposant à ses danseurs des répétitions spartiates dans une absence de chaleur humaine glaçante. Ohad Naharin l'individu semble donc être dans la vie l'inverse de ce qu'Ohad Naharin l'artiste prône sur scène... Avant de se confier à Tomer Heymann, le danseur prodige refusait toute incursion dans sa vie privée. Le réalisateur aurait sans doute mieux fait de respecter ce goût du secret, car le peu qu'il glane tient davantage de la rubrique people que du portrait d'artiste. La méthode ''gaga'', dont le film tire pourtant son film, n'est que survolée. Le documentaire, dont le montage chronologique est dénué de toute inventivité cinématographique, est tout de même sauvé par le talent indéniable du chorégraphe dont les captations des spectacles épatent l'œil.

F.L.

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La critique de F. L.

Au lieu de dénoncer la vulgarité de l’Italie contemporaine en nous en infligeant la laideur, Pietro Marcello a la bonne idée de nous faire remonter le temps dans le paradis perdu d’une Campanie ancestrale. On y voyage à pied, on s’éclaire à la bougie, ceux qui n’ont ni grand nom ni grande chance ont tout de même leur place et les hommes savent que les éléments de la nature sont doués d’âme. Notre ambassadeur dans ce monde disparu est un jeune buffle improductif, donc destiné à l’abattoir, répondant au nom de Sarchiapone. La caméra adopte régulièrement son point de vue et la voix-off nous fait partager ses pensées. Son rêve ? Que les humains, transformés en créatures ailées, s’en aillent coloniser d’autres planètes et que les animaux reçoivent la Terre en héritage pour vivre leur destin en paix. L’amor fati, le consentement à ce qui est, voilà encore une sagesse « belle et perdue », que les animaux connaissent encore mais que les humains ont oublié. Tous ? Non ! Quelques irréductibles petits Latins résistent encore. C’est le cas de Tommaso Cestrone, à qui le film est dédié. L’homme consacra sa vie à rendre la Reggia di Carditello, palais bourbon abritant de précieuses œuvres d’art mais dont la Camorra avait fait une décharge, au peuple italien. Par testament, il charge Polichinelle, intermédiaire entre les morts et les vivants, de confier Sarchiapone à un être humain encore capable de gratuité…

Pour Pietro Marcello, les contes, bien qu’irréels, se doivent de raconter la vérité. Si le film est onirique, il n’en est donc pas moins noir. Des polichinelles, fameuses figures de la commedia dell’arte napolitaine, incarnent des administrateurs peu efficaces à protéger les magnifiques peintures de la Reggia. Les personnages principaux sont toujours placés au tiers de l’image, suivant une composition picturale soignée qui restitue toute la splendeur de la nature campanienne. Néanmoins, Polichinelle échoue dans sa mission et le charme du réalisme magique est finalement rompu. Nous quittons alors un monde où le sens de la beauté demeure pour retrouver le nôtre où les esthètes, animaux ou humains, meurent. Avec Bella e perduta, Pietro Marcello affirme que le bon goût n’est sûrement pas le « propre de l’homme », offrant à l’antispécisme une ode insolite mais non moins convaincante.

F.L.

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La critique de F. L.

Depuis la mort de sa femme, Denis Patar (Gustave Kervern, touchant de naturel) est débordé par la gestion du quotidien de ses deux petites filles (Fanie Zanini & Héloïse Dugas, casting impeccable, avec un mérite particulier pour la seconde qui réussit la composition périlleuse d’un personnage tiraillé par des tics nerveux). Un soir de trop où sa cadette atterrit au commissariat parce qu’il n’est pas arrivé à temps à l’école, un policier émet un signalement. Denis est alors convoqué par l’Aide Sociale à l’Enfance pour un stage de responsabilité parentale. S’il ne réussit pas l’audition finale, il risque de perdre la garde de ses filles…

A l’heure du libéralisme triomphant, l’Etat a si bien absorbé l’esprit du capitalisme qu’il tend à appliquer son idéal à tous les aspects de la vie sociale. La parentalité elle-même devient soumise à des critères d’efficience. En effet, dans le langage des technocrates, « être un bon parent » exige des compétences d’éducateur, évaluables au même titre que l’acquisition de la lecture chez les enfants scolarisés. Depuis 2007, la « loi relative à la prévention de la délinquance » prévoit même un dispositif consistant, après stigmatisation de familles à risque, à imposer aux « mauvais parents » un stage de reformatage. Cigarettes et chocolat explore pertinemment les diverses déclinaisons de cette intrusion croissante de l’Etat dans la vie privée des individus, qui aboutit à la standardisation de toutes les existences. Un parallèle se dessine entre le père et la fille aînée, respectivement repris en main par la justice et la médecine. L’adolescente, stressée par la nécessité d’apparaître la plus normale possible aussi bien auprès de l’assistante sociale que de ses camarades collégiens, est soudainement envahie de tics nerveux irrépressibles. Loin de la rassurer sur son droit à la différence, psychiatre et psychologue, en bons chiens de garde de l’ordre dominant, s’empressent alors de lui proposer les médicaments et la thérapie comportementale lui permettant de rentrer rapidement dans la norme. Sophie Reine décrit la résistance loufoque de cette famille qui, à défaut d’être rigoureuse sur la ponctualité ou la correction du langage, fait vivre des valeurs qui ne méritent pas de devenir anachroniques : la fantaisie, la liberté, et la certitude qu’« un autre monde est possible ».

F.L.

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La critique de F. L.

Tout sauf terre à terre, L’effet aquatique nous plonge dans des microcosmes fabuleux. Tout commence à la piscine de Montreuil, où chaque membre du personnel est à sa façon bien azimuté. Il y a la bonne pâte à l’accent belge surréaliste, la dragueur invétéré, la mateuse et surtout Agathe (Florence Loiret-Caille, joli mélange de fragilité et de détermination), la veuve revêche qui ne mâche pas ses mots. Samir (Samir Guesmi, trombine charismatique) y a pris un abonnement dans l’espoir de la revoir, depuis que son caractère bien trempé l’a fait chavirer. Lunaire, ce grutier va agir sans plan précis, en se laissant voguer au gré des événements. Dans cet espace hors du temps, avec ses lignes, ses courbes et ses rayons de soleil se mirant dans l’eau magnifiés par la caméra de Solveig Anspach, une bulle de romantisme échevelé est possible, loin des dragues libidineuses de comptoir et de la grisaille des HLM montreuillois. Tout continue en Islande, où Samir suit Agathe au congrès international des maîtres-nageurs. Ce micro-état est lui aussi peuplé de personnages hauts en couleur, à commencer par les conseillers municipaux de la capitale qui semblent avoir été recrutés dans un groupe de rock’n’roll. L’omniprésence de l’eau, celle des piscines où l’on se rend pour discuter avec ses amis comme celle des sources chaudes, est propice à la pacification, voire aux renaissances. Frappé d’amnésie, Samir va avoir cette chance improbable de tout revivre pour la première fois. Achevant son travail de deuil, Agathe va accepter de commencer une nouvelle histoire. Si tout ne tient qu’à la façon dont on s’attache, leur apprivoisement mutuel, tout de pudeur et de délicatesse, promet une relation des plus fluides. 

F.L.

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