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La critique de L. Schérer

Avant les dégâts provoqués par le cyclone Zoé en 2002 qui attirèrent sur elle les yeux de la communauté scientifique internationale, la petite île mélanésienne de Tikopia était restée imperméable à l'influence des nouvelles technologies et de la culture occidentales. Depuis, l'île est dotée d'une antenne qui la relie au reste du monde et des touristes viennent régulièrement la visiter. En peu de temps cela a déjà modifié considérablement le mode de vie de ses deux mille habitants qui avaient vécu jusque-là sans argent ni électricité, comme le faisaient leurs ancêtres depuis leur implantation sur ce petit bout de terre du Pacifique il y a de cela trois millénaires,.

   Corto Fajal, réalisateur-explorateur breton qui nous avait transmis dans son premier long métrage Jon face aux vents la vie des éleveurs de rennes du Grand Nord, a cette fois souhaité saisir un peuple à la croisée des chemins, à ce moment où il peut encore décider de trouver un développement réfléchi qui lui permettra de préserver son lieu de vie (et donc indissociablement lui-même) ou de se perdre dans une fuite en avant dévastatrice.

   Complémentaire de l'approche du chercheur américain Jared Diamond qui avait étudié le cas de l'île dans son passionnant manuel de collapsologie Effondrement, celle de Corto Fajal tient davantage du poème visuel. Inventant son propre chemin en lisière du documentaire ethnographique et du reportage journalistique, le cinéaste a ainsi tenu le pari audacieux de faire découvrir Tikopia à travers un dialogue fictif qu'entretient l'île avec son roi pour retracer son passé et s'interroger sur son avenir. Cette anthropomorphisation poétique du petit volcan habité pourrait paraître maladroitement new age dans un autre contexte, mais elle sied bien à l'animisme local, dans lequel le réalisateur voit un espoir de salut et une source d'inspiration. L'état des lieux romancé qui en résulte se révèle en tout cas riche d'enseignement, tant les problématiques éconologiques qu'affronte le microcosme tikopien sont les reflets de ceux qui concernent la planète entière.

F.L.

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La critique de L. Schérer

   Pendant ses longues missions en mer, le capitaine Vicks confie son fils Morten à une femme bien plus vénale que maternelle, Annabelle. A l'occasion d'un passage à terre de son père, l'enfant surprend la virago complotant avec d'autres individus peu fréquentables pour s'emparer du navire du capitaine Vicks où elle espère trouver un trésor de pirates. Alors qu'il compte déjouer cet odieux complot pour gagner l'estime de son père trop souvent absent et le droit de l'accompagner en mer, le petit garçon se retrouve malencontreusement miniaturisé et continue sa lutte dans le monde des insectes. 

   Evacuons d'emblée le pire. Fruits du premier exercice de stop-motion de l'animateur estonien Kaspar Jancis, les mouvements des marionnettes de Capitaine Morten et la reine des araignées souffrent d'un manque criant de fluidité. Néanmoins, une fois habitué aux saccades des personnages, l'œil a de quoi se régaler car la faiblesse de l'animation est amplement compensée par la beauté de la confection plastique des marionnettes, comme de l'agencement et de la mise en valeur des décors. Le sens du détail à tous les niveaux de profondeur de champ incite le regard du spectateur à voyager à l'intérieur des nombreux tableaux du film pour trouver les perles de poésie que le réalisateur y a disséminées ça et là.

   Sur le fond, Capitaine Morten et la reine des araignées s'inspire de La nef des fous, roman allégorique du XVème siècle dans lequel sont recensés les différents types de folie associés aux différents caractères humains. En effet, les insectes qu'affronte Morten  incarnent autant de défauts contre lesquels le petit homme se construit pour mériter le titre de « capitaine », en y opposant les valeurs de courage et de solidarité transmises par son père. Conte initiatique à destination des 6-10 ans, le premier long-métrage de Kaspar Jancis saura, on l'espère, conquérir son public par sa richesse visuelle et son intérêt pédagogique.


F.L.

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La critique de madwill

L’ile au trésor, c’est la base nautique de Cergy Pontoise autour duquel Guillaume Brac a grandi et à laquelle il consacre ce nouveau documentaire. Le temps d’un été, le réalisateur suit les jeunes adeptes du Lac comme terrain de jeu et de drague : deux potes s’acharnent pour obtenir un numéro ou un « snap » (un profil Snapchat), tandis que les moniteurs de pédalos profitent de leur position pour amadouer les jeunes filles et les convier en after.

Le lac c’est aussi ses vigiles qui luttent avec bienveillance contre les petits resquilleurs qui n’ont pas les 4 euros 50 requis pour passer l’entrée. Sans se faire attendrir par ceux qui supplient et avouent n’avoir que Cergy pour passer leurs vacances, les hommes en noir tentent tant bien que mal de faire régner l’ordre à coup de sermons. En haut de la hiérarchie, deux administrateurs discutent dans leur bureau. Filmés en plans fixes, leurs échanges entrecoupent les petites histoires  des baigneurs : les deux hommes scrutent la météo pour prévoir les affluences, s’expriment dans un drôle de jargon et maudissent les jeunes maîtres nageurs qui squattent le lac après la fermeture.

L’ile au trésor est un beau portrait de la jeunesse qui se drague et se taquine, promet de se revoir, au moins virtuellement. Les plus petits font sourire quand ils caressent un chat, posent des questions naïves ou s’amusent entre frères et sœurs. Guillaume Brac a sur eux la même tendresse de regard qu’a pu avoir François Truffaut dans l’Argent de poche. Le film prend des accents plus graves lorsqu’il recueille le témoignage du vigile de nuit à l’accent africain ou celui du père de famille immigré qui prépare le barbecue.

Le choix du documentaire est cohérent avec le travail précédent de Guillaume Brac, qui a toujours aimé osciller entre fiction et réalité, notamment dans son premier moyen métrage Un monde sans femme où les dialogues sont fluides, comme improvisés, et où les lieux de tournage authentiques (une station balnéaire bretonne, une boîte de nuit de périphérie) nous plongent dans une France populaire.

L’ile au trésor sait cependant quitter l’ordinaire et approcher le merveilleux, déjà par son titre appelant au récit d’aventures, et puis par certains passages hors du temps, notamment lorsque les jeunes découvrent une pyramide sur le lac et s’improvisent héros de roman.

Les multitudes de portraits dans un documentaire portent souvent le risque de l’éparpiller, ce à quoi Guillaume Brac n’échappe malheureusement pas, mais on se délecte de toutes ces scénettes qui amusent et portent un regard juste sur les nouvelles mœurs de la génération Z et son langage parfois si étrange.

S.D.

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La critique de L. Schérer

Dans une petite bourgade au sud de la Chine, Xiao Zhang, chauffeur d’un mafieux du coin, dérobe à son patron un gros sac de billets. Il rêve de pouvoir emmener sa fiancée en Corée du Sud afin de réparer son opération de chirurgie esthétique ratée. Mais une fois la nouvelle répandue, c’est tout le village qui se met à la poursuite du voleur et de son million de yuans D’une chambre d’hôtel lugubre à un cyber-café, en passant par l’arrière d’un van rouge, le sac, finalement véritable personnage central du film, fait voyager au cœur d’une Chine profondément dépressive.

Censuré par le gouvernement chinois au dernier festival du film d’Annecy, le deuxième long métrage d’animation de Liu Jian dépeint le quotidien d’un prolétariat avide de liberté. Mais de vraie liberté : celle d’aller dans un magasin et de pouvoir tout acheter sans regarder les prix, explique l’un des personnages. La quête du magot dérobé au début devient le symbole d’une classe sociale aux abois, prête à commettre tous les délits pour quelques milliers d’euros.

Agrémenté d’une musique pop locale, Have a nice day sublime le gris d’un village pluvieux bordé d’autoroutes, parfait décor à cette comédie noire aux notes fantastiques. Liu Jian emploie un dessin qui surprend par sa simplicité, à l’image de l’ambiance cartoon qui règne dans la narration : les personnages se relèvent toujours, même après avoir encaissé une sommité de coups mortels. Pourtant, le film parvient à s’inscrire dans un profond réalisme. Incrustant des références à ce qui dérange (le discours de Donald Trump, le Brexit, la sollicitation incessante à la consommation), l’animateur chinois fait de son récit aux apparences purement divertissantes, parfois proches du jeu vidéo, le compte rendu de préoccupations contemporaines.

S.D

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La critique de L. Schérer

   Depuis la mort de sa mère, Ella (Stacey Martin) gère un restaurant parisien avec son père. Un jour, Abel (Tahar Rahim), un jeune homme qui vendrait du sable au Sahara surgit dans son café et la convainc en trois histoires et quatre sourires de l'embaucher comme serveur. Un soir après son service, il l'emmène découvrir un cercle de jeu et goûter au plaisir particulier qu'il procure. Ce ne sera pas le dernier...

   « La plupart ne jouent pas pour l'argent, mais pour l'adrénaline. Plus tu risques, plus la décharge est forte. » Cette réplique que prononce le connaisseur à la néophyte synthétise parfaitement ce qu'explore ce film en suivant les addictions parallèles de ses deux protagonistes : les paris et l'amour. Très loin de la fiction théorique de l'acteur rationnel de la ''théorie des jeux'', Marie Monge explore l'être humain dans ses zones les plus irrationnelles, plus proches de ce qu'a décrit le psychiatre américain Éric Berne. Dans son livre Des jeux et des hommes, le thérapeute analyse la préférence qu'aura toujours l'individu pour une relation à quelque chose ou quelqu'un qui lui procure de la stimulation, même si celle-ci entraîne des conséquences douloureuses sur des relations ou des activités faiblement stimulantes. A travers Abel et Ella, ce sont toutes nos quêtes d'ivresse existentielle, tous les actes insensés que nous font parfois accomplir notre intarissable soif émotionnelle, qui nous sont renvoyés en miroir. Cette réflexion, Marie Monge nous la sert dans un bel écrin visuel, filmant avec inspiration la vie nocturne parisienne côté Grands Boulevards. Le talent des deux interprètes principaux fait le reste : tous deux allient un charisme de ''gagnants'' à une fragilité de perdants, incarnant ainsi parfaitement les hauts et les bas de nos humeurs. Une descente aux Enfers captivante.
F.L.

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La critique de L. Schérer

   Anne (Elise Caron) a 17 ans et un fort caractère. Peu avant qu'éclatent à Paris les événements de mai 68, elle fait sa propre petite révolution en quittant le domicile familial dans l'idée de rejoindre un kibboutz. Son amoureux (Philippe Lebas) et son inséparable acolyte (François Cluzet) la rattrapent. Commence alors une échappée belle loin de leur quotidien et de ses conventions.

   Avec ce ''film d'autostop'', à l'époque du dixième anniversaire de mai 68, la réalisatrice Diane Kurys choisit d'évoquer son esprit plutôt que ses luttes concrètes. En prenant la route, ces trois personnages s'affranchissent pour commencer de l'obligation sociale de faire quelque chose d'utile de leur temps. Mais ils s'ouvrent surtout aux rencontres de personnes de toutes classes sociales, de toutes opinions politiques, même aux antipodes des leurs, et à l'inconnu. A rebours de la vie confortable de papa-maman, l'héroïne découvre les orages de la liberté : ses inconforts, ses risques, mais aussi ses irremplaçables parenthèses exaltées.

   On suit avec attendrissement les aventures souvent comiques de ces trois gais lurons que Diane Kurys a pris soin de doter de personnalités contrastées. Le personnage principal féminin est comme dans son premier film Diabolo menthe son alter ego cinématographique : volontaire, plein de gouaille, volontiers lascif, et qui mène les garçons par le bout du nez. Ses deux adorateurs sont issus de milieux sociaux différents. Celui qu'elle a élu est complexé par ses origines populaires, et tente de surmonter son sentiment d'infériorité par sursauts d'actions héroïques. Le second pratique le délicat exercice de funambulisme qui consiste pour lui à devenir complice de celle qu'il aime grâce à sa culture tout en restant suffisamment à distance pour ne pas faire d'ombre à son ami. Ce rôle d'homme à la voix feutrée, nonchalant et bonhomme, qui serait aujourd'hui immanquablement tenu par notre Vincent Lacoste national, est interprété à l'époque par un très touchant jeune François Cluzet. Repéré par la réalisatrice alors qu'il joue Genêt au théâtre, c'est par ce rôle qu'il débute sa carrière cinématographique.

   L'ambiance de 68 nous parvient également dans Cocktail molotov à travers une entraînante bande originale composée par Yves Simon et interprétée par le chanteur britannique Murray Head, dont les accents woodstockiens font voyager le spectateur dans le temps, parallèlement au déplacement dans l'espace des acteurs. Deux sympathiques ba(l)lades nostalgiques.

F.L.

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La critique de L. Schérer

   La violence spectaculaire au sein des sociétés d’Europe de l’Ouest est celle des attentats terroristes, effusion qui cache la marmite bouillante d’une violence bien plus sourde et pernicieuse qui touche de plus en plus de millions de personnes à mesure que les conséquences de la crise économique s’étendent et se pérennisent. Colo ausculte à travers trois personnages principaux les multiples facettes de cette violence moderne : celle du chômage forcé des uns, du cumul des petits boulots des autres, et de l’absence de perspective des générations encore en étude. C’est toute la puissance de déliaison du capitalisme que pointe ainsi du regard la réalisatrice Teresa Villaverde, notamment lorsqu’elle montre que le chômage du père entraîne la détérioration des liens au sein d’une famille dont les membres ont de plus en plus de mal à se confronter les uns aux autres, miroirs de leur propre malaise psychologique. Ce faisant, elle détricote la mécanique mortifère d’une société de travailleurs sans travail : le vide des jours sans contact social, ou sans avenir pensable, conduit à l’isolement spatial, puis mental, à cette honte de soi qui fait envisager le suicide comme solution pour faire cesser les idées noires qui remplissent le gouffre des heures solitaires.

   Malgré la gravité de son sujet, Colo n’est pas un film oppressant. La chaleur de la photographie, tout comme l’empathie de la caméra de Teresa Villaverde qui conserve toujours une distance pudique, créent davantage l’attendrissement que la répulsion, même lorsque les actes des personnages expriment un profond mal-être. De plus, entre les interstices de l’attente et du silence, une bulle de décompression se fait jour. Comme dans un autre admirable long-métrage portugais sur les conséquences humaines de notre modèle économique producteur de chômage de masse, vu l’an dernier sur nos écrans, L'usine de rien, la réalisatrice filme ce qui apparaît comme le dernier vecteur de lien social et d'espoir : la musique punk. C’est elle qui remplit le vide en l’absence d’organisation politique permettant aux opprimés de tous les pays d’organiser la résistance, la création musicale devenant le prétexte de rassemblement des gens en dehors de la sphère concurrentielle, pour faire vibrer les corps tous ensemble là où la nécessité économique ou les idées politiques les divisent.

   Colo est ainsi le portrait doux-amer, composé de tableaux aux images frappantes, de la vieille Europe déliquescente.

F.L.


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La critique de F. L.

Après le suicide de son amant, Gina (Lindsay Burdge), hôtesse de l’air aux Etats-Unis, décide de faire une pause professionnelle et de s’installer à Paris pour se rapprocher de Jérôme (Damien Bonnard, révélation de Rester Vertical), rencontré lors d’une escale. Le problème c’est que Jérôme, quadragénaire aux multiples amantes, n’a aucunement l’intention de se consacrer à l’Américaine dont la présence va vite être pesante. Totalement obsédée par lui, Gina commence à le traquer partout, allant jusqu’à s’installer dans sa rue et se faire embaucher dans la boîte de nuit où il travaille. Eternelle optimiste, elle ne semble pas se soucier de l’unanime rejet dont elle est victime. Car ce n’est pas uniquement Jérôme qui la délaisse, mais l’intégralité du peu de gens qu’elle rencontre, tous lassés de cette étrangère qui s’incruste en babillant quelques mots de français. Seules ses anciennes collègues s’inquiètent pour elle, peu crédules quant à la relation idyllique qu’elle prétend entretenir avec Jérôme. Lorsque débarque Clémence (Esther Garrel), l’ex de Jérôme qu’il est bien décidé à reconquérir, Gina tombe dans la dépression mais n’abandonne pas son objectif : Jérôme sera à elle.

C’est qui cette fille est un conte très cruel sur l’illusion dans l’amour à sens unique. Sa précision dans la description du sentiment de solitude et de l’aveuglement face à un être indifférent est effrayante de réalité et parvient à propager un grand malaise chez les spectateurs. Difficile de rire des plans minables que Gina met en place pour croiser Jérôme dans la rue ou l’empêcher de vivre sa romance avec Clémence. Même si sa folie est avérée, on parvient parfois à ressentir pour elle un semblant de compassion, tant elle nous renvoie avec une facilité déconcertante à nos propres hontes ou déceptions d’un amour rejeté.

Le film réjouit grâce à son casting de jeunes acteurs du cinéma français, notamment Damien Bonnard très à l’aise en salaud que l’on accepte de plaindre et Esther Garrel en rockeuse jalouse. Inspirée de Lola, une femme allemande de Fassbinder, les couleurs sont stylisées façon années 80, apportant un aspect délicieusement vintage à l’image. Nathan Silver a choisi de faire appel aux services de Sean Price Williams (chef opérateur de Good Time des frères Safdie) qui propose le même type d’éclairage rose et violet des cabarets de nuits et des rues parisiennes.

Attention, sous ses apparences de film léger de l’été, C’est qui cette fille n’a rien d’une comédie, mieux vaut être de bonne constitution pour apprécier les méandres sentimentaux de cette femme qui s’humilie par désir d’être aimée.


S.D.

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La critique de L. Schérer

Inspiré d’une histoire vraie, Vierges est le premier long métrage de la réalisatrice israélienne Keren Ben Rafael. A Kiryat Yam, une petite station balnéaire oubliée d’Israël, la rumeur se répand qu’une sirène a été aperçue dans les flots. Les médias relayent l’affaire et le maire de la ville promet un million de dollars à celui qui apportera une preuve de l’existence de la créature.

Dans Vierges, la légende de la sirène naît du récit de Vladimir, vieux rêveur et pilier du café de la plage. Déserté depuis longtemps, le bistrot reste fermement tenu par Irina qui aimerait bien pouvoir compter sur l’aide de Lana, son ado rebelle. Seuls Vladimir et ses quelques amis, rejoint par la petite Tamar en vacances chez sa tante Irina, squattent le café l’après-midi et ressassent de vieilles histoires. Ce jour là, Vladimir raconte très ému celle de la sirène de Kiryat Yam que sa mère aurait aperçue des années auparavant. Tamar est transportée, Lana consternée. Elle n’en convainc pas moins Tchipi, le beau journaliste de passage, d’en faire un article dans le journal local. Alors la ville se réveille. Mais Lana n’est pas dupe de cette soudaine effervescence : l’agitation qui anime la plage de Kiryat Yam ne lui fera pas oublier son rêve de quitter cet environnement sinistre et de partir pour Tel Aviv.

Vierges doit son nom au passage pour Lana de l’adolescence à celui de l’âge adulte dont sa romance avec le journaliste fait partie. C’est aussi une allusion à la place que prend la croyance dans le film. Si la rumeur de la sirène ne réveille rien d’autre que du cynisme chez certains, elle est aussi à l’origine d’une aura mystique qui enveloppe brusquement la ville grise et bétonnée. Lana croit en entendre le chant, tandis que la petite Tamar voit en cette sirène le fantôme de sa mère décédée. L’aspect féérique que peut parfois prendre le film est souvent rattrapé par l’angoisse, les dettes et la solitude d’Irina. Immigrée russe coincée dans son café, cette mère célibataire est de celles  dont les histoires traversées ne laissent guère de place à la rêverie. Elle forme, avec les deux plus jeunes, un trio de femmes passionnant.

En invoquant le mythe de la sirène et plus discrètement celui du Juif errant, Keren Ben Rafael livre un premier film onirique, où la quête d’une sirène ( comme la quête du Rayon Vert ) est, à défaut de trouver le magique, une occasion unique de rencontrer son réel.

S.D.

 

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La critique de madwill

Pardon ? Une adaptation de Bécassine en 2018 ? Encore traumatisés par les Daltons, Spirou et Fantasio et autres Gaston Lagaffe, c’est avec une certaine appréhension qu’on aborde les nouvelles aventures de la bonne bretonne portées à son tour sur grand écran.

Mais avec Bruno Podalydès aux manettes, on est certains de ne pas faire fausse route. Le joyeux luron du cinéma français a su, une fois de plus, bien s’entourer : avec son frère bien sûr, le génial Denis, dans le rôle de Monsieur Proey-Minans, en concubinage non consommé avec la Marquise de Grand Air (l’indémodable Karin Viard), vieille bourgeoise ruinée à qui il reste un semblant d’humanité quand elle recueille la petite Loulotte dans son royaume.

A deux pas de là vit Bécassine. Fille d’agriculteurs, elle grandit modestement mais dans la bonne humeur, grâce à son oncle Corentin (Michel Vuillermoz). Maladroite, simplette, mais très déterminée, Bécassine a des rêves de grandeurs. Pour elle, ça sera Paris ou rien. Sortie de l’adolescence mais toujours dans son costume vert qui fait sa renommée, elle se met en route pour la capitale. Au bout de quelques kilomètres seulement, elle croise la Marquise de Grand Air qui la convainc de devenir la nourrice de Loulotte. La grande ville attendra, car Bécassine excelle en nounou improvisée et se lie d’un amour indéfectible avec sa petite protégée. L’ambiance est plutôt bonne au château, mais l’arrivée du pas très honnête forain Rastaquoueros (dont Bruno Podalydès s’offre le rôle) vient semer le trouble…

Bécassine ! est, comme l’indique le point d’exclamation dans son titre, surprenant. Bécassine ! fait rire, grâce à la finesse de son écriture et à son actrice principale Emeline Bayart. A l’inverse du dessin original de Joseph Pinchon qui n’offrait à la jeune femme que deux points noirs en guise de pupilles et la privait de bouche, Emeline Bayart déborde d’hilarantes mimiques, et ouvre de grands yeux bleus naïfs constamment émerveillés. Son personnage, moins bébête qu’il en a l’air, prouve que la gentillesse et la générosité sont une forme d’intelligence.

Au risque de décevoir les indépendantistes sur la brêche, le film ne présente aucune blague sur les bretons. Il est tourné en grande partie dans l’Orne, et ne porte pas le symbole qu’a pu incarner le personnage autrefois : aucun mépris pour Bécassine, ni pour les autres domestiques du château de la Comtesse (Josiane Balasko, qui prouve qu’elle peut encore faire rire et la rayonnante Isabelle Candelier).

Contrairement au spectacle de marionnettes de Rastaqoueros dont Monsieur Proey-Minant avoue « rire parce que c’est stupide », Bécassine ! est une comédie familiale intelligemment drôle, dont les rayons de bien-pensance font beaucoup de bien.

S.D.

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