Dernières critiques

La critique de F. L.

Pour éviter la prison, un entraîneur de basket égocentrique et irascible (Javier Gutiérrez), en rupture de communication avec sa femme (Athenea Mata), se voit forcer d'accomplir des travaux d'intérêt général dans un club d'adultes handicapés mentaux. A leur contact, il évolue...

   Champions évite habilement le paternalisme comme la démagogie, en cherchant moins à nous démontrer que les handicapés sont des êtres humains comme les autres qu'à nous faire réfléchir sur la multiplicité des handicaps invisibles qui sont finalement peut-être la chose la mieux partagée au monde.

La bonne idée du réalisateur et de son co-scénariste David Marqués est de créer une situation où les rôles de dominant et de marginaux s'inversent : c'est le protagoniste valide qui se retrouve élément extérieur, forcé de s'adapter à un groupe déjà constitué potentiellement excluant. Cet être hypernormatif, et au premier abord détestable, est campé par Javier Gutiérrez, récompensé du Goya du meilleur acteur pour son rôle dans La isla minima. Espérons que sa présence au casting permettra au plus grand nombre d'oser sortir de ses sentiers cinématographiques battus pour que Champions ne soit pas cantonné dans une sorte de ''paracinéma", dont ne profiteraient que les spectateurs sensibilisés à la question des minorités invisibles. Le nouveau film de Javier Fesser joue également la carte de l'accessibilité en enchaînant les gags à un rythme soutenu, tout en alimentant le suspense quant à la résolution des deux principales intrigues parallèles, grâce à un montage dynamique tout à fait pertinent.

   Mais ce qui séduit sans doute le plus, c'est le refus de toute posture bienpensante du réalisateur qui n'hésite pas à user de la même férocité pour transformer les handicaps du supposé valide et des déficients intellectuels en éléments de comédie. Ce faisant, il nous comble pendant deux heures qu'on ne voit pas passer, tant on rit d'abord, tant on est ému ensuite, par cet excellent divertissement qui fait du bien au moral sans nous faire la morale.

F.L.

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La critique de L. Schérer

Du fin fond d’une grotte en Iran, la jeune Marziyeh livre son dernier témoignage en se filmant avec son téléphone portable : toute sa famille l’a trahie en lui interdisant d’entrer dans l’école de comédie à laquelle elle a pourtant été reçue. Elle s’adresse à Behnaz Jafari, célèbre actrice de la télévision, qu’elle accuse de n’avoir rien fait pour l’aider malgré tous ses appels au secours envoyés sur internet. Désespérée, elle se pend. Ainsi s’ouvre Trois Visages, le neuvième long-métrage du réalisateur iranien Jafar Panahi.

Lorsque l’enregistrement vidéo parvient aux mains de Behnaz Jafari, le film prend une tournure moins tragique et bascule vers un road movie à travers la montagne d’Iran. Behnaz, d’abord dévastée par le suicide de la jeune comédienne dont elle se tient pour responsable, émet l’hypothèse d’un coup monté. Accompagnée de Jafar Pahani, dans son propre rôle, elle décide de retrouver la trace de Marziyeh.

Au détour de multiples rencontres, parfois drôles, parfois moins, Jafar Pahani dépeint une fois de plus son Iran natal, délaissant la cité pour les montagnes profondes, s’intéressant à ses habitants et à leurs traditions. Ainsi, pas moyen de pénétrer une demeure sans se faire offrir un thé ou entendre une histoire.

Mais la tradition c’est aussi celle d’une société encore très conservatrice, régie par le patriarche. Ainsi le grand frère de Marziyeh, une brute épaisse, contrôle l’avenir de sa sœur sous les yeux impuissant de la mère. Partout le mâle domine, y compris  l’impressionnant taureau reproducteur capable « d’engrosser dix femelles en une heure », qui trône au milieu de la route après avoir fait une mauvaise chute.

Jafar Pahani lui-même, dans son personnage de réalisateur, incarne une certaine puissance par son détachement. Il n’est ici qu’un simple accompagnateur de Behnaz et se mêle rarement des histoires entre elle et Marziyeh. Il est vouvoyé, reste à l’écart et attend, formant ainsi avec Behnaz au volant de la voiture dans les routes sinueuses, un duo improbable mais touchant.

 A travers le personnage de Marziyeh, Jafar Pahani aborde la difficulté d’exercer les métiers du cinéma, dont il connait bien les strictes modalités dans son pays. Assigné à résidence, le réalisateur n’a pas pu se rendre à Cannes pour présenter son film sélectionné en compétition officielle ni pour récupérer son prix du scénario.

Ces vérités donnent un aspect presque documentaire au film,  le rendant grave, bien qu’il ne manque souvent pas de comique.


S.D.

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La critique de madwill

Spielberg… Il est toujours passionnant de découvrir ou redécouvrir ses réalisations jugées mineures par la critique et une bonne part du public. Quand on regarde Le Terminal, on est pourtant frappé par la maîtrise de Spielberg qui nous offre un spectacle de haute volée et d’une rare intelligence digne du cinéma classique hollywoodien de Franck Capra ou Howard Hawks.

Il est amusant de noter que Spielberg réussit là où Hergé (qu’il adaptera ensuite) a échoué presque 30 ans auparavant en faisant une œuvre artistique se concentrant sur un terminal d’aéroport.  En 1976, Hergé voulait proposer avec Un jour d'hiver dans un aéroport, une bande dessinée où tous les personnages de Tintin se rencontreraient dans ce lieu emblématique de transit. Il déclarait en 76 : « Je songe déjà au prochain Tintin. J’ai une idée, ou plutôt, une fois encore, j’ai un lieu, un décor : j’aimerais que tout se passe dans un aéroport, du début à la fin. L’aéroport est un centre riche de possibilités humaines, un point de convergence de diverses nationalités : le monde entier se trouve en réduction, dans un aéroport ! Là, tout peut arriver, des tragédies, des gags, de l’exotisme, de l’aventure... J’ai donc un lieu, il me reste à trouver une histoire ». Mais Hergé abandonnera le projet après des années de travail au regard de sa complexité pour se lancer dans l’aventure de Tintin et l'Alph-Art qui reste inachevé.

Le Terminal est très librement inspiré de la vie de l'Iranien Mehran Karimi Nasseri qui resta bloqué des années dans le Terminal 1 de l'aéroport Roissy-Charles de Gaulle. Pour l'anecdote, Philippe Lioret s’était inspiré de cette même histoire pour son film Tombés du ciel sorti en 1993 avec Jean Rochefort.

Le Terminal est à l’origine un projet du scénariste Andrew Niccol qui connut son heure de gloire avec Bienvenue à Gattaca ou The Truman Show. Il fut longtemps considéré à Hollywood comme le spécialiste des scénarios qui exploitent toutes les possibilités narratives offertes par un concept qui doit être le plus accrocheur et simple possible.  Pour autant le script final est l’œuvre de Sacha Gervasi et Jeff Nathanson.

En mettant en scène un réfugié non anglophone (du moins au début du film) dans un terminal où personne ne reste jamais, le travail des scénaristes n’était pas aisé.  Au final, porté par une mise en scène élégante et d’une grande intelligence, Le Terminal est un film magique qui arrive à nous conter une histoire universelle qui peut sembler en apparence simple, mais qui a nécessité de la rigueur et beaucoup de talent pour rendre vivant chaque microsome de l’aéroport. Une réussite majeure qui prouve oh combien Spielberg et un narrateur hors pair et le dernier grand metteur en scène classique d’Hollywood.

Mais que raconte Le Terminal :

Viktor Navorski est l'un de ces milliers de touristes, venus des quatre coins du monde, qui débarquent chaque jour à l'Aéroport JFK de New York. Mais, à quelques heures de son arrivée, voilà qu'un coup d'État bouleverse sa petite république d'Europe Centrale, mettant celle-ci au ban des nations et faisant de Viktor... un apatride. Les portes de l'Amérique se ferment devant lui, alors même que se bouclent les frontières de son pays : Viktor est bel et bien coincé...

Ce long-métrage témoigne d’une filmographie d’une richesse incroyable qui fut pendant plus de 20 ans injustement considérée comme mineure ou faussement naïve. Comme beaucoup d’œuvres de Spielberg, Le Terminal est beaucoup plus profond et malin que sa réputation de fable ingénue pourrait laisser penser. Derrière la comédie à la Chaplin avec son héros au pantalon taille haute se dessine une critique en règle contre l’état policier. On se souvient ainsi de ces caméras de surveillance que le chef des douaniers Frank Dixon ne cesse d’utiliser contre notre héros et qui donnent une scène burlesque d’une poésie rare ou Hanks entame un bal avec les caméras.
À ce titre, la galerie des personnages rencontrés par Hanks sont aussi des expatriés, qui craignent pour leur visa et auxquels on fait faire les basses besognes que personne d’autre ne veut faire. Spielberg souligne ici la fausseté du prétendu melting-pot américain.

Dixon, le chef des douanes, représente par son autorité excessive nos états devenus paranoïaques et qui ont totalement oublié le facteur humain. Ses menaces contre les travailleurs immigrés de l’aéroport témoignent de l’attitude des pays occidentaux envers les nouveaux arrivants qui ne seront jamais considérés comme des citoyens comme les autres. La scène où l'aéroport décide d’engager un agent pour l’empêcher Hanks de récupérer la consigne des chariots qui lui permet de survivre rappelle les politiques fascistes de gouvernement prêt à affamer des êtres humains pour être sûr de s’en débarrasser.

En 2004, Le Terminal dénonçait l’inhospitalité et l’inhumanité des USA sous G.W. Bush. Avec les guerres toujours plus nombreuses et l’arrivée de réfugiés climatiques, le discours du film est terriblement d’actualité. Un film politique et surtout humain grâce à sa galerie de personnages tous bien esquissés que ce soit Enrique Cruz qui fournit les plateaux-repas ou le balayeur Gupta Rajan qui veut s’intégrer à tout prix en faisant tout pour ne pas se faire repérer.

Le film propose une romance entre Tom Hanks et Catherine Zeta-Jones qui ne tombe jamais dans les clichés de la comédie romantique. Dès la première scène, Catherine Zeta-Jones invite notre héros à une soirée pour se remettre avant tout de son désarroi amoureux.  Nous ne sommes pas dans la mièvrerie, mais dans une histoire touchante ou deux personnages s'unissent dans leur solitude et passent juste du temps ensemble. À noter que Catherine Zeta Jones trouve ici un de ses meilleurs rôle et nous rappelle les grandes stars hollywoodiennes grâce à un dosage subtil entre beauté classique et jeu d’acteur plutôt retenu.

Spielberg déclarait « Ma philosophie est celle-ci : si vous voyez sur l'écran le dur travail qu'a exigé le film, alors j'ai échoué. » À la différence de trop nombreux cinéastes contemporains qui ne maîtrisent plus le langage cinématographique et qui se révèlent incapables de raccorder leurs films autrement qu’en multipliant les plans jusqu’à provoquer la nausée, Spielberg nous offre une mise en scène impressionnante et d’une lisibilité absolue. Dès le début, d’élégants travellings nous font découvrir l’aéroport. Puis très vite, le montage associe des mouvements de caméra qui vont dans des directions opposées entre les douaniers et les visiteurs. Les passagers se dirigent vers la droite pour rentrer sur le sol américain tandis que les forces de l’ordre s’avancent vers la gauche pour les retenir. Spielberg s’appuie sur une règle fondamentale de la BD et du cinéma nommée "la règle de l’air ». La droite du cadre représente l’avancée et le futur tandis que la gauche symbolise l’empêchement ou le retour vers le passé.  Hergé usait beaucoup de cette règle dans Tintin. Tom Hanks est ainsi dès le début du film toujours à gauche du plan comme dans la scène de l’interrogatoire.

Je vous épargnerais l’analyse de l’intégralité du film, mais chaque plan est pensé et signifiant, Spielberg n’est pas un cinéaste esthétisant obnubilé par la belle image. C’est plutôt l’héritier d’un Ford ou un Hitchcock qui pensait que chaque plan avait une signification. On pourrait donc attribuer à Spielberg ce que Deplechin disait d’Hitchcock : « un plan ne vaut pour Hitchcock que s'il est adressé à un spectateur, s'il rend possible une discussion avec lui ». La clarté de son travail et sa maîtrise formelle est telle que sous une apparente simplicité, il filme les relations humaines avec une grande aisance.

Sur la photo ci-dessous, vous avez un parfait exemple de la règle de l'air. Hanks est bloqué à gauche et ne peut plus reculer. Le chef des douanes est à droite avec de l'espace derrière lui. Il empêche littéralement Hanks d'avancer.

Spielberg s’appuie sur un Tom Hanks encore une fois encore impeccable. L’acteur américain parvient à donner vie à son personnage de Viktor Navorski que l’on dirait tout droit sorti des comédies de Charlot ou des Marx Brothers. Brillant dans les scènes comiques, il est bouleversant dans cette séquence dramatique où il découvre sur les écrans des télévisions la guerre dans son pays. Son jeu physique est dans la lignée d’un Chaplin et il l’accompagne d’un travail sur l’accent qui est extrêmement subtil. Joe Dante qui l’avait dirigé sur Les Banlieusards disait de Tom Hanks qu’il était de l'homme de la rue ultime, auquel tout le monde peut s'identifier.  En donnant ce rôle à Hanks, Spielberg savait pertinemment que Victor ne tomberait pas dans la caricature. Hanks ne chercherait pas à atteindre des sommets de niaiserie pour gagner l’Oscar. Son personnage qui ne parle pas pendant une bonne partie du film devient sous la caméra de Spielberg un symbole d’humanité qui rappelle à tous que l’immigration n’est pas qu’une affaire de chiffre.  

Quelques mots sur la magnifique partition de John Williams, très différente de ses productions habituelles, qui montre l’aisance et l’inventivité d’un musicien qui se réinvente entre jazz et accordéons. Le réalisateur peut compter sur un autre collaborateur très talentueux, le directeur de la photographie Janusz Kaminski, qui commence le film avec une lumière froide où la couleur va au fur et à mesure envahir l’écran pour souligner l'humanisme contagieux dont fait preuve Hanks.

Tourné en plein Patriot Act, l’humanisme de Spielberg n’est jamais niais et témoigne d’un discours existentialiste qui a foi en l‘homme pour changer les choses. Un tel discours est à ce titre beaucoup plus corrosif et subversif que l’ironie où le nihilisme de nombreux cinéastes arty qui ne cessent de nous répéter que tout est fini. À travers Le Terminal, il nous invite justement à penser en homme et à accepter l’autre, non comme un étranger perçu par les images de CNN ou BFM, mais comme un égal.

Terminal n’est pas un long-métrage mineur. C’est un film très touchant qui témoigne du talent d’un cinéaste qui nous émerveille depuis 40 ans. Un Spielberg à redécouvrir absolument. Bonne séance !

Mad WIll

PS : Le film est disponible en VOD et sur Netflix.

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La critique de L. Schérer

Fille d’une écrivaine féministe et d’un théoricien du droit, Mary Wollstonecraft Godwin grandit entourée de livres et abreuvée d’idéaux progressistes. Lorsqu’elle rencontre le poète Percy Shelley qui partage et propage les mêmes idées romantiques, elle tombe amoureuse et s’enfuit avec lui. A la liesse des débuts de leur vie de bohème succèdent bientôt les déboires de la précarité économique et affective, qui nourriront les violents affects contradictoires décrits dans Frankestein

   Pour réaliser ce biopic retraçant la jeunesse de Mary Shelley et par là même la genèse de son célèbre Prométhée moderne, ses producteurs ont eu la bonne idée de faire appel à Haifaa al-Mansour, qui s’était distinguée il y a quelques années avec son excellent premier film Wadja, en décrivant le combat pour l’égalité que menait une petite fille saoudienne en s’acharnant à faire du vélo dans une société qui réserve cette activité aux hommes. Avec le personnage de Mary Wollstonecraft Godwin, la réalisatrice féministe trouve une nouvelle occasion de filmer les obstacles que doit affronter une femme pour vivre librement et être reconnue l’égale de ses homologues masculins, qui sont aussi les blessures disparates dont l’assemblage forme une créature effrayante, mais riche, à l’instar du monstre de papier que fera naître l’écrivaine.

   Le choix d’Elle Fanning, que la persistance rétinienne nous fera longtemps associer au Neon Demon de Nicolas Winding Refn, est on ne peut plus idoine pour ce récit d’apprentissage qui retrace le chemin de la jeune lettrée londonienne de l’innocence à la corruption. Combinant à merveille l’angélisme du faciès et la maturité de l’esprit, l’actrice possède tous les atouts pour figurer d’abord la jeune vierge possédant une perception naïve de l’homme et de l’amour, puis la jeune femme revenue de ses illusions romantiques et désormais aguerrie d’une vision complexe de l’être humain et des relations humaines.

   Haifaa al-Mansour construit habilement son film en une succession d’épisodes édifiants qui sont comme les différentes feuilles du palimpseste que constituera le manuscrit du Frankestein sur lequel Mary Wollstonecraft Godwin travaillera pour sublimer la souffrance du deuil, de la trahison, de l’abandon, pour renaître différente, riche de ses blessures cicatrisées. A la fin du film, une succession d’images-clés en flash-back vient ainsi figurer cette composition d’un puzzle cohérent qu’est l’écriture d’une allégorie de la condition humaine à laquelle œuvre la jeune britannique. Mary Shelley tient les promesses du biopic littéraire parce que l’éclairage qu’il donne sur la vie de son auteure donne envie de lire ou relire son œuvre.  

 

F.L.

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La critique de L. Schérer

Fille d’une écrivaine féministe et d’un théoricien du droit, Mary Wollstonecraft Godwin grandit entourée de livres et abreuvée d’idéaux progressistes. Lorsqu’elle rencontre le poète Percy Shelley qui partage et propage les mêmes idées romantiques, elle tombe amoureuse et s’enfuit avec lui. A la liesse des débuts de leur vie de bohème succèdent bientôt les déboires de la précarité économique et affective, qui nourriront les violents affects contradictoires décrits dans Frankestein

   Pour réaliser ce biopic retraçant la jeunesse de Mary Shelley et par là même la genèse de son célèbre Prométhée moderne, ses producteurs ont eu la bonne idée de faire appel à Haifaa al-Mansour, qui s’était distinguée il y a quelques années avec son excellent premier film Wadja, en décrivant le combat pour l’égalité que menait une petite fille saoudienne en s’acharnant à faire du vélo dans une société qui réserve cette activité aux hommes. Avec le personnage de Mary Wollstonecraft Godwin, la réalisatrice féministe trouve une nouvelle occasion de filmer les obstacles que doit affronter une femme pour vivre librement et être reconnue l’égale de ses homologues masculins, qui sont aussi les blessures disparates dont l’assemblage forme une créature effrayante, mais riche, à l’instar du monstre de papier que fera naître l’écrivaine.

   Le choix d’Elle Fanning, que la persistance rétinienne nous fera longtemps associer au Neon Demon de Nicolas Winding Refn, est on ne peut plus idoine pour ce récit d’apprentissage qui retrace le chemin de la jeune lettrée londonienne de l’innocence à la corruption. Combinant à merveille l’angélisme du faciès et la maturité de l’esprit, l’actrice possède tous les atouts pour figurer d’abord la jeune vierge possédant une perception naïve de l’homme et de l’amour, puis la jeune femme revenue de ses illusions romantiques et désormais aguerrie d’une vision complexe de l’être humain et des relations humaines.

   Haifaa al-Mansour construit habilement son film en une succession d’épisodes édifiants qui sont comme les différentes feuilles du palimpseste que constituera le manuscrit du Frankestein sur lequel Mary Wollstonecraft Godwin travaillera pour sublimer la souffrance du deuil, de la trahison, de l’abandon, pour renaître différente, riche de ses blessures cicatrisées. A la fin du film, une succession d’images-clés en flash-back vient ainsi figurer cette composition d’un puzzle cohérent qu’est l’écriture d’une allégorie de la condition humaine à laquelle œuvre la jeune britannique. Mary Shelley tient les promesses du biopic littéraire parce que l’éclairage qu’il donne sur la vie de son auteure donne envie de lire ou relire son œuvre.  

 

F.L.

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La critique de L. Schérer

   Le 23 novembre 1993, le fils d’un repenti est enlevé par les sbires d'un chef de la mafia sicilienne, qui espère ainsi obtenir le silence du père dans des affaires judiciaires pour lesquelles lui-même est le principal suspect. Pendant 779 jours, le garçon d’une dizaine d’années est séquestré, sans que son père ne cède jamais à l'effroyable chantage.

   Il y a quelques années, l’écrivain Marco Mancassola s’était emparé de ce fait divers sordide et l'avait transformé en récit fantastique. Dans son livre Un cavaliere bianco, l’enfant kidnappé était ainsi devenu une présence surnaturelle protégeant, par-delà les frontières matérielles de sa captivité, son ancienne amoureuse. C’est à partir de cette histoire s’éloignant résolument d’une reconstitution réaliste qui aurait été insoutenable que les réalisateurs Fabio Grassadonia et Antonio Piazza ont bâti le scénario de Sicilian Ghost Story. Cela confère aux personnages et aux lieux des dimensions romanesques démultipliées. Les mères, sans grimage, ressemblent à des sorcières. L’amoureuse (Julia Jedlikowska), a la ténacité invincible des héroïnes de conte. La victime (Gaetano Fernandez), a toutes les apparences de l’ange. Sa geôle a les contours merveilleux d'un bunker lacustre. Quant à ses bourreaux, les réalisateurs leur ont volontairement donné des allures d’ « automates féroces et ridicules » pour souligner leur « idiotie insensée ». Pour alimenter l’aspect surnaturel des lieux, ils ont enfin brillamment exploité l’atmosphère mythologique de leur Sicile natale. Devant les vestiges de temples romains qui s’y découpent sur fond d’azur et dans les forêts dont les branches des arbres ont des circonvolutions druidiques, on comprend que l’âme des adolescents s’emballe. La présence impalpable de la mafia, néanmoins, transforme ce qui aurait pu rester une innocente histoire d’amour à l’idéalisme antique en tragédie shakespearienne.

   Finalement, même si Sicilian Ghost Story pâtit de quelques longueurs, il vaut d’être vu par tout spectateur friand des films qui mêlent tragédie romantique, histoire de fantôme et graphisme éblouissant.

F.L.

 

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La critique de L. Schérer

Bien qu’il soit le fils du chef de horde des pluviers, Ploé, oisillon de l’année, a plus d’appréhensions psychologiques que les autres pour se lancer dans les airs. Et quand arrive l’heure de la migration hivernale, contrairement à la petite pluvière pour laquelle son jeune cœur bat déjà follement, il ne sait toujours pas voler. Abandonné par les siens sur l’île islandaise bientôt recouverte de neige et balayée par les vents polaires, Ploé va se lancer dans un périple aux mille dangers vers une vallée au microclimat paradisiaque où il pourra survivre en attendant que le printemps et les siens reviennent. Sur le chemin, il va notamment se lier d’amitié avec un lagopède au flegme et à l’accent britanniques, dont la présence tutélaire lui permettra peut-être enfin de gagner suffisamment en confiance pour prendre enfin son envol.

            Pimenté de bout en bout par un humour cartoonesque qui n’est pas sans évoquer les aventures de Titi et Grosminet, et par un sens aiguisé des ‘‘vols poursuites’’ haletants, ce film d’animation qui reprend nombre de codes de Disney n’hésite pour autant pas à développer sa propre identité. La géologie islandaise qui sert de décor à l'histoire, ainsi que son bestiaire en majeure partie ornithologique, nous dépaysent d’abord, tandis qu’une tonalité mélancolique prononcée vient s’assortir à la minéralité des panoramas nordiques.

F.L.


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La critique de L. Schérer

   Le point de départ de ce réquisitoire écologique est le récit que fait Hubert Reeves des origines de la vie sur fond d'images croisées des formes étonnamment similaires de l'infiniment petit et de l'infiniment grand. Le documentaire de Iolande Cadrin-Rossignol, placé sous l’égide du célèbre scientifique et philosophe, donne la parole à sa suite à un large éventail de chercheurs qui alertent chacun sur un aspect de l'écologie qui ressort de leur domaine d'expertise. Des milliers d'espèces sous-marines qui risquent de disparaître avant même d'avoir été connues à la nécessaire transformation des villes en passant par l'absurdité de la production de viande, il fait le lien entre les différentes causes écologiques et nous rappelle à tous l'urgence à nous mobiliser d'une manière ou d'une autre afin de lutter contre le changement climatique. Plutôt que de flatter notre anthropocentrisme en insistant sur le danger qui menace l'humanité, Hubert Reeves, la Terre vue du cœur tente d'aiguillonner notre empathie envers tout le vivant, dans un plaidoyer saisissant pour la limitation maximale de la sixième extinction de masse déjà bien avancée. Rien de bien nouveau pour le citoyen informé, mais une piqûre de rappel brûlante de nécessité.

F.L.

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La critique de L. Schérer

Difficile d’aborder le nouveau film de Terry Gilliam sans revenir rapidement sur les péripéties de sa réalisation. Cela fait vingt-cinq ans que l’ex comparse des Monty Python s’acharne sur ce projet, affrontant les intempéries, l’abandon des acteurs (Jean Rochefort, Johnny Depp, John Hurt…) et les restrictions budgétaires. Le film fut menacé jusqu’à sa sortie en salle, son ex producteur Paul Branco ayant décidé d’en récupérer les droits. Mais le 19 mai dernier, L’homme qui tua Don Quichotte a vu le jour sur le tapis rouge en clôture du 71ème édition du festival de Cannes.

Comme sa genèse, le film est abracadabrantesque. Toby Grisoni (Adam Driver), un réalisateur de pub désabusé, est de retour dans le petit village espagnol où il tourna jadis son film de fin d’études, une adaptation du célèbre roman de Cervantes. Dix ans plus tard, il retrouve Javier, le vieux cordonnier qu’il avait choisi pour interpréter le rôle de Don Quichotte. L’homme (Jonathan Pryce), toujours persuadé d’être le fameux chevalier, ne s’est pas remis de cette expérience de comédien. Il entraîne dans sa quête Toby, qu’il confond avec Sancho, son ancien compagnon de route du film. D’abord réticent aux délires du vieux fou, Toby se prend d’affection pour Javier Don Quichotte et le suit dans ses pérégrinations andalouses.

On retrouve dans cette suite de mésaventures improbables un chaos propre au cinéma de Gilliam, (rapellons-nous l’excellent Brazil) où le réel et la fiction se confondent. Cette confusion offre une approche intéressante du créateur sur son œuvre et remet au premier plan le thème principal du roman de Cervantès : Toby, le réalisateur, est dépassé par le scenario qu’il a lui même écrit, de la même manière que Terry Gilliam l’a été durant les vingt-cinq années de travail sur son film, dont la notoriété repose désormais beaucoup sur ses déboires. Cette mise en abyme du travail du cinéaste est un motif récurrent dans L’homme qui tua Don Quichotte : ainsi, Toby se retrouve confronté à un producteur tout puissant et mal intentionné, à des décors qui ne tiennent pas la route et à des acteurs pénibles.

Au-delà de cette aspect autobiographique qui rend le film attendrissant, L’homme qui tua Don Quichotte a la qualité d’être, malgré ses délais de réalisation, un film moderne, dont le scénario a sans doute été constamment retravaillé pour qu’en 2018 il s’inscrive encore dans les préoccupations contemporaines, abordant ainsi la peur du terrorisme ou le racisme. Le duo Toby/Javier fonctionne très bien, alliance subtile du massif Adam Driver parfait en pubard désenchanté et d’un Jonathan Pryce complètement possédé par son rôle, étonnant et émouvant, en particulier lors de la scène finale où, après avoir été humilié, il s’éteint en retrouvant sa vraie identité.

On regrette cependant que les femmes n’aient pas eu le droit à leur coup de jeune. Les personnages féminins sont secondaires, uniquement bons à séduire ou pire, se prostituer. Quant à Rossy De Palma, pourtant pionnière du projet, elle n’a droit qu’à une apparition éclair.

Les vingt-cinq ans d’attente ont permis au réalisateur de traiter l’adaptation du roman en même temps que sa propre histoire et accordons à Terry Gilliam les qualités d’un Don Quichotte des temps modernes. Il aura bravé toutes les tempêtes de l’industrie, quitte à en être la risée, pour livrer ce film drôle et lucide, à ne pas manquer.

S.D.

 

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La critique de L. Schérer

Lanrentiu Ginghina vit à Vaslui, une petite commune de Roumanie. Adolescent, il est victime d’un accident lors d’un match de football qui lui laisse des séquelles aux pieds. Mais de ce mauvais souvenir il tire un grand projet : révolutionner les règles du football. En effet, cet accident n’est pas, selon lui, dû au joueur adverse qui lui assena un tacle scélérat, ni à lui-même, mais aux règles de jeu. Ainsi, dans son coin, et ce depuis quinze ans, Laurentiu Gighina travaille le plus sérieusement du monde à l’élaboration de nouvelles règles qui permettraient un « meilleur football ».
Pas besoin d’être féru de ballon rond pour apprécier ces 70 minutes en compagnie de Laurentiu, ce curieux personnage auquel le réalisateur roumain Corneliu Porumboiu a décidé de consacrer son documentaire. Lui-même originaire de Vaslui, il était déjà retourné sur ce lieu fondateur pour 12h08 à l’Est de Bucarest, Caméra d’Or à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes en 2006.
Cornelieu Porumboiu retrouve donc l’auteur de ce projet un peu fou, qui n’est autre que le frère de son ami d’enfance. Les deux hommes se connaissent déjà, mais c’est avec une grande pudeur que le cinéaste approche son sujet. Il le rejoint régulièrement dans le champ, où il écoute attentivement Laurentiu exposer ses proposition de remaniement du jeu : un terrain hexagonal, des équipes divisées en sous-équipes, l’abolition du hors-jeu… Derrière le projet de Laurentiu aux allures un peu dérisoires se cache le véritable enjeu du film, celui d’exposer une philosophie en acte, une manière de contrer l’adversité et l’imprévu par la persévérance. Vouloir changer les règles d’un sport mondialement pratiqué pour réparer ses blessures d’enfants, ce n’est rien de moins que faire la peau à la fatalité.

Employé de municipalité le jour et expert football la nuit, Laurentiu se compare au journaliste Superman ou au livreur de pizza Spider-man qui, dans l’ombre, sauvent le monde. C’est là qu’irradie toute la beauté à la fois de l’homme, exemplaire par son civisme, qui aide les habitants de Vaslui à résoudre leurs difficultés du quotidien, et du personnage, héros d’un conte philosophique utopique.

S.D.

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