Dernières critiques

La critique de L. Schérer

   Anne (Elise Caron) a 17 ans et un fort caractère. Peu avant qu'éclatent à Paris les événements de mai 68, elle fait sa propre petite révolution en quittant le domicile familial dans l'idée de rejoindre un kibboutz. Son amoureux (Philippe Lebas) et son inséparable acolyte (François Cluzet) la rattrapent. Commence alors une échappée belle loin de leur quotidien et de ses conventions.

   Avec ce ''film d'autostop'', à l'époque du dixième anniversaire de mai 68, la réalisatrice Diane Kurys choisit d'évoquer son esprit plutôt que ses luttes concrètes. En prenant la route, ces trois personnages s'affranchissent pour commencer de l'obligation sociale de faire quelque chose d'utile de leur temps. Mais ils s'ouvrent surtout aux rencontres de personnes de toutes classes sociales, de toutes opinions politiques, même aux antipodes des leurs, et à l'inconnu. A rebours de la vie confortable de papa-maman, l'héroïne découvre les orages de la liberté : ses inconforts, ses risques, mais aussi ses irremplaçables parenthèses exaltées.

   On suit avec attendrissement les aventures souvent comiques de ces trois gais lurons que Diane Kurys a pris soin de doter de personnalités contrastées. Le personnage principal féminin est comme dans son premier film Diabolo menthe son alter ego cinématographique : volontaire, plein de gouaille, volontiers lascif, et qui mène les garçons par le bout du nez. Ses deux adorateurs sont issus de milieux sociaux différents. Celui qu'elle a élu est complexé par ses origines populaires, et tente de surmonter son sentiment d'infériorité par sursauts d'actions héroïques. Le second pratique le délicat exercice de funambulisme qui consiste pour lui à devenir complice de celle qu'il aime grâce à sa culture tout en restant suffisamment à distance pour ne pas faire d'ombre à son ami. Ce rôle d'homme à la voix feutrée, nonchalant et bonhomme, qui serait aujourd'hui immanquablement tenu par notre Vincent Lacoste national, est interprété à l'époque par un très touchant jeune François Cluzet. Repéré par la réalisatrice alors qu'il joue Genêt au théâtre, c'est par ce rôle qu'il débute sa carrière cinématographique.

   L'ambiance de 68 nous parvient également dans Cocktail molotov à travers une entraînante bande originale composée par Yves Simon et interprétée par le chanteur britannique Murray Head, dont les accents woodstockiens font voyager le spectateur dans le temps, parallèlement au déplacement dans l'espace des acteurs. Deux sympathiques ba(l)lades nostalgiques.

F.L.

Publié
La critique de L. Schérer

   La violence spectaculaire au sein des sociétés d’Europe de l’Ouest est celle des attentats terroristes, effusion qui cache la marmite bouillante d’une violence bien plus sourde et pernicieuse qui touche de plus en plus de millions de personnes à mesure que les conséquences de la crise économique s’étendent et se pérennisent. Colo ausculte à travers trois personnages principaux les multiples facettes de cette violence moderne : celle du chômage forcé des uns, du cumul des petits boulots des autres, et de l’absence de perspective des générations encore en étude. C’est toute la puissance de déliaison du capitalisme que pointe ainsi du regard la réalisatrice Teresa Villaverde, notamment lorsqu’elle montre que le chômage du père entraîne la détérioration des liens au sein d’une famille dont les membres ont de plus en plus de mal à se confronter les uns aux autres, miroirs de leur propre malaise psychologique. Ce faisant, elle détricote la mécanique mortifère d’une société de travailleurs sans travail : le vide des jours sans contact social, ou sans avenir pensable, conduit à l’isolement spatial, puis mental, à cette honte de soi qui fait envisager le suicide comme solution pour faire cesser les idées noires qui remplissent le gouffre des heures solitaires.

   Malgré la gravité de son sujet, Colo n’est pas un film oppressant. La chaleur de la photographie, tout comme l’empathie de la caméra de Teresa Villaverde qui conserve toujours une distance pudique, créent davantage l’attendrissement que la répulsion, même lorsque les actes des personnages expriment un profond mal-être. De plus, entre les interstices de l’attente et du silence, une bulle de décompression se fait jour. Comme dans un autre admirable long-métrage portugais sur les conséquences humaines de notre modèle économique producteur de chômage de masse, vu l’an dernier sur nos écrans, L'usine de rien, la réalisatrice filme ce qui apparaît comme le dernier vecteur de lien social et d'espoir : la musique punk. C’est elle qui remplit le vide en l’absence d’organisation politique permettant aux opprimés de tous les pays d’organiser la résistance, la création musicale devenant le prétexte de rassemblement des gens en dehors de la sphère concurrentielle, pour faire vibrer les corps tous ensemble là où la nécessité économique ou les idées politiques les divisent.

   Colo est ainsi le portrait doux-amer, composé de tableaux aux images frappantes, de la vieille Europe déliquescente.

F.L.


Publié
La critique de L. Schérer

Après le suicide de son amant, Gina (Lindsay Burdge), hôtesse de l’air aux Etats-Unis, décide de faire une pause professionnelle et de s’installer à Paris pour se rapprocher de Jérôme (Damien Bonnard, révélation de Rester Vertical), rencontré lors d’une escale. Le problème c’est que Jérôme, quarantenaire aux multiplies amantes, n’a aucunement l’intention de se consacrer à l’Américaine dont la présence va vite être pesante. Totalement obsédée par lui, Gina commence à le traquer partout, allant jusqu’à s’installer dans sa rue et se faire embaucher dans la boîte de nuit où il travaille. Eternelle optimiste, elle ne semble pas se soucier de l’unanime rejet dont elle est victime. Car ce n’est pas uniquement Jérôme qui la délaisse, mais l’intégralité du peu de gens qu’elle rencontre, tous lassés de cette étrangère qui s’incruste en babillant quelques mots de français. Seules ses anciennes collègues s’inquiètent pour elle, peu crédules à la relation idyllique qu’elle prétend entretenir avec Jérôme. Lorsque débarque Clémence (Esther Garrel), l’ex de Jérôme qu’il est bien décidé à reconquérir, Gina tombe dans la dépression mais n’abandonne pas son objectif : Jérôme sera à elle.

C’est qui cette fille est un conte très cruel sur l’illusion dans l’amour à sens unique. Sa précision dans la description du sentiment de solitude et de l’aveuglement face à un être indifférent est effrayante de réalité et parvient à propager un grand malaise chez les spectateur. Difficile de rire des plans minables que Gina met en place pour croiser Jérôme dans la rue ou l’empêcher de vivre sa romance avec Clémence. Même si sa folie est avérée, on parvient parfois à ressentir pour elle un semblant de compassion, tant elle nous renvoie avec une facilité déconcertante à nos propres hontes ou déceptions d’un amour rejeté.

Le film réjouit grâce à son casting de jeunes acteurs du cinéma français, notamment Damien Bonnard très à l’aise en salaud que l’on accepte de plaindre et Esther Garrel en rockeuse jalouse. Inspirée de Lola, une femme allemande de Fassbinder, les couleurs sont stylisées façon année 80, apportant un aspect délicieusement vintage à l’image. Nathan Silver a choisi de faire appel aux services de Sean Price Williams (chef opérateur de Good Time des frères Safdie) qui propose le même type d’éclairage rose et violet des cabarets de nuits et des rues parisiennes.

Attention, sous ses apparences de film léger de l’été, C’est qui cette fille n’a rien d’une comédie, mieux vaut être de bonne constitution pour apprécier les méandres sentimentaux de cette femme qui s’humilie par désir d’être aimé.


S.D.

Publié
La critique de L. Schérer

Inspiré d’une histoire vraie, Vierges est le premier long métrage de la réalisatrice israélienne Keren Ben Rafael. A Kiryat Yam, une petite station balnéaire oubliée d’Israël, la rumeur se répand qu’une sirène a été aperçue dans les flots. Les médias relayent l’affaire et le maire de la ville promet un million de dollars à celui qui apportera une preuve de l’existence de la créature.

Dans Vierges, la légende de la sirène naît du récit de Vladimir, vieux rêveur et pilier du café de la plage. Déserté depuis longtemps, le bistrot reste fermement tenu par Irina qui aimerait bien pouvoir compter sur l’aide de Lana, son ado rebelle. Seuls Vladimir et ses quelques amis, rejoint par la petite Tamar en vacances chez sa tante Irina, squattent le café l’après-midi et ressassent de vieilles histoires. Ce jour là, Vladimir raconte très ému celle de la sirène de Kiryat Yam que sa mère aurait aperçue des années auparavant. Tamar est transportée, Lana consternée. Elle n’en convainc pas moins Tchipi, le beau journaliste de passage, d’en faire un article dans le journal local. Alors la ville se réveille. Mais Lana n’est pas dupe de cette soudaine effervescence : l’agitation qui anime la plage de Kiryat Yam ne lui fera pas oublier son rêve de quitter cet environnement sinistre et de partir pour Tel Aviv.

Vierges doit son nom au passage pour Lana de l’adolescence à celui de l’âge adulte dont sa romance avec le journaliste fait partie. C’est aussi une allusion à la place que prend la croyance dans le film. Si la rumeur de la sirène ne réveille rien d’autre que du cynisme chez certains, elle est aussi à l’origine d’une aura mystique qui enveloppe brusquement la ville grise et bétonnée. Lana croit en entendre le chant, tandis que la petite Tamar voit en cette sirène le fantôme de sa mère décédée. L’aspect féérique que peut parfois prendre le film est souvent rattrapé par l’angoisse, les dettes et la solitude d’Irina. Immigrée russe coincée dans son café, cette mère célibataire est de celles  dont les histoires traversées ne laissent guère de place à la rêverie. Elle forme, avec les deux plus jeunes, un trio de femmes passionnant.

En invoquant le mythe de la sirène et plus discrètement celui du Juif errant, Keren Ben Rafael livre un premier film onirique, où la quête d’une sirène ( comme la quête du Rayon Vert ) est, à défaut de trouver le magique, une occasion unique de rencontrer son réel.

S.D.

 

Publié
La critique de madwill

Pardon ? Une adaptation de Bécassine en 2018 ? Encore traumatisés par les Daltons, Spirou et Fantasio et autres Gaston Lagaffe, c’est avec une certaine appréhension qu’on aborde les nouvelles aventures de la bonne bretonne portées à son tour sur grand écran.

Mais avec Bruno Podalydès aux manettes, on est certains de ne pas faire fausse route. Le joyeux luron du cinéma français a su, une fois de plus, bien s’entourer : avec son frère bien sûr, le génial Denis, dans le rôle de Monsieur Proey-Minans, en concubinage non consommé avec la Marquise de Grand Air (l’indémodable Karin Viard), vieille bourgeoise ruinée à qui il reste un semblant d’humanité quand elle recueille la petite Loulotte dans son royaume.

A deux pas de là vit Bécassine. Fille d’agriculteurs, elle grandit modestement mais dans la bonne humeur, grâce à son oncle Corentin (Michel Vuillermoz). Maladroite, simplette, mais très déterminée, Bécassine a des rêves de grandeurs. Pour elle, ça sera Paris ou rien. Sortie de l’adolescence mais toujours dans son costume vert qui fait sa renommée, elle se met en route pour la capitale. Au bout de quelques kilomètres seulement, elle croise la Marquise de Grand Air qui la convainc de devenir la nourrice de Loulotte. La grande ville attendra, car Bécassine excelle en nounou improvisée et se lie d’un amour indéfectible avec sa petite protégée. L’ambiance est plutôt bonne au château, mais l’arrivée du pas très honnête forain Rastaquoueros (dont Bruno Podalydès s’offre le rôle) vient semer le trouble…

Bécassine ! est, comme l’indique le point d’exclamation dans son titre, surprenant. Bécassine ! fait rire, grâce à la finesse de son écriture et à son actrice principale Emeline Bayart. A l’inverse du dessin original de Joseph Pinchon qui n’offrait à la jeune femme que deux points noirs en guise de pupilles et la privait de bouche, Emeline Bayart déborde d’hilarantes mimiques, et ouvre de grands yeux bleus naïfs constamment émerveillés. Son personnage, moins bébête qu’il en a l’air, prouve que la gentillesse et la générosité sont une forme d’intelligence.

Au risque de décevoir les indépendantistes sur la brêche, le film ne présente aucune blague sur les bretons. Il est tourné en grande partie dans l’Orne, et ne porte pas le symbole qu’a pu incarner le personnage autrefois : aucun mépris pour Bécassine, ni pour les autres domestiques du château de la Comtesse (Josiane Balasko, qui prouve qu’elle peut encore faire rire et la rayonnante Isabelle Candelier).

Contrairement au spectacle de marionnettes de Rastaqoueros dont Monsieur Proey-Minant avoue « rire parce que c’est stupide », Bécassine ! est une comédie familiale intelligemment drôle, dont les rayons de bien-pensance font beaucoup de bien.

S.D.

Publié
La critique de L. Schérer

   Dans le Kurdistan syrien, la guérilla kurde résiste contre Daech. D'obédience marxiste, elle oppose à Bachar al Assad d'un côté, aux islamistes de l'autre, l'espoir d'instaurer une société démocratique et égalitaire. En cohérence avec cet idéal, elle est composée de femmes autant que d'hommes. Un fait assez rare au Moyen-Orient pour avoir donné l'envie à l'anthropologue Stéphane Breton de s'immerger dans cette armée mixte. Pendant des mois, en partageant le quotidien de ses fils et filles du feu, il a pu (comme il aime à le faire dans toutes les cultures où il s'immerge) capter « le temps de la vie sociale » spécifique à leur groupe. Filles du feu est le film par lequel il nous restitue « l'espace-temps, l'atmosphère, l'émotion » propre à la vie extraordinaire qu'ont choisi ces femmes dans une société qui les cantonne à n'être maîtresses que de maison. Sa caméra les suit dans les moments qu'elles partagent avec leurs camarades à l'arrière des combats, dans de longs plans-séquences immersifs. Peu à peu, ce groupe de combattants où les garçons sont parfois commandés par une femme sans se sentir pour autant diminués dans leur virilité corrige, à nous autres spectateurs de pays « modèles », nos représentations stéréotypées du visage de la résistance armée. Du précieux grain à moudre.

F.L.

Publié
La critique de L. Schérer

Pari risqué pour le Ken Scott d’adapter le best-seller L’Extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, qui aurait vite pu tourner à l’étalage de cartes postales prises aux quatre coins du monde. Etonnamment, le cinéaste québécois (un peu oublié depuis Starbuck) relève plutôt bien le défi en proposant une comédie certes très consensuelle mais pas déplaisante.

Tout commence à Mumbai, où le jeune Aja, vit seul avec sa mère et fait des petites arnaques dans la rue pour survivre. Devenu adulte et orphelin, il décide de réaliser son rêve : s’envoler pour Paris. A cause d’événements aussi improbables les uns que les autres, Aja, privé de passeport, se retrouve dans la peau d’un réfugié parcourant l’Europe au risque de sa vie, mais avec le but précis de regagner Paris pour retrouver celle qu’il aime. Au cours de son périple, le jeune homme comprend que la vraie richesse ne se compte pas en chiffres.

Pour apprécier le voyage, il faut accepter de vivre le film comme une conte, où (presque) tout est beau, où les migrants somaliens festoient dans les camps de réfugiés, où une actrice de renom (Bérénice Béjo) accueille à bras ouvert un étranger caché dans sa chambre d’hôtel, où une belle américaine tombe immédiatement sous le charme d’un indien dans un magasin de meuble. Ce prérequis une fois admis, on se surprend à rire de Gérard Jugnot en chauffeur  de taxi excédé par les Uber, et des réactions naïves d’Aja, interprété par Dhanush, star du cinéma tamoul ici dans sa première production internationale. Au delà des blagues, des décors somptueux et des scènes musicales empruntés au Bollywood, le film s’aventure intelligemment sur des terrains plus sombres : la situation dramatique des migrants, la pauvreté en Inde et les préjugés.

L’extraordinaire voyage du Fakir est le feel-good movie familial idéal du dimanche, qui même s’il n’évite pas certains clichés, ne tombe jamais dans le ridicule. Une comédie loufoque, sans prétention, porteuse d’un message concis et nécessaire de tolérance.

S.D.

Publié
La critique de madwill

Aujourd’hui retour sur un film culte des années 80, le bien nommé Les Aventures de Buckaroo Banzaï à travers la 8e dimension, titre oh combien trop long que je réduirai donc à Buckaroo Banzaï pour ne pas user le clavier mécanique alloué par ma direction.  
J’entends déjà s’exprimer certains esprits chagrins au sein du lectorat de CCSF réclamant ma crucifixion sur l’autel de la respectabilité en m’accusant de galvauder le terme culte pour des œuvres qui ne mériteraient que le dédain ! Halte à ce sacripant de Mad Will qui participe à la revalorisation de films peu glorieux ! Stop à cette relecture historique du cinéma où les nanards occupent plus de place que les chefs-d’œuvre de Bergman ! À mes ennemis je leur rétorquerai le sourire aux lèvres que le terme culte n’a jamais désigné un bon film, mais plutôt une œuvre cinématographique qui a marqué son époque par son originalité, son ton atypique créant une ferveur dans une communauté de fans.

Mais au fait que raconte Buckaroo Banzaï ?

Neurochirurgien de renom et spécialiste de la physique des particules, Buckaroo Banzaï est un personnage original, qui passe son temps libre à fabriquer d'étranges bolides et à animer le groupe de rock le plus célèbre du Texas. Entre une opération et un concert, il explore la huitième dimension à bord de ses engins et combat des créatures souvent étranges et belliqueuses. Un jour, lord Worfin, un être démoniaque, s'échappe de l'asile dans lequel il était détenu, ayant pris possession du corps du docteur Emilio Lizardo. Worfin a désormais besoin du vaisseau de Buckaroo Banzaï pour retourner chez lui, grâce à la huitième dimension...

Dès la lecture du synopsis, il était évident que ce long-métrage allait marquer ces jeunes spectateurs de l'époque même si leur nombre fut retreint en 1984 (le film ne fut pas un succès, ne gagnant sa renommée qu’avec le marché vidéo). En effet, Buckaroo est un rêve d'adolescent devenu film où un jeune homme opéra le matin, découvre une nouvelle dimension qui révolutionne les sciences l’après-midi et part enfin jouer du Van Halen le soir dans des bars sans avoir oublié de s’entraîner au Kendo entre chaque activité.

Tout cela est bien sérieux ? Eh bien non… Pour autant, je vous rétorquerai qu’un épisode de James Bond avec Roger Moore ou encore Sean Connery n’est pas beaucoup plus réaliste. De tout temps, le cinéma a permis la projection des fantasmes des spectateurs son époque. Le Bond de Connery reflétait ainsi les désirs de toute-puissance masculine des années 60. Avec Buckaroo, le réalisateur W. D. Richter et son scénariste Earl Mac Rauch essaient de coller à leur époque en nous offrant un héros geek en mode James Bond à la cool, inspiré par les comics de super héros où tout est possible.

Pour analyser ce film, il faut évoquer son réalisateur W. D. Richter qui a surtout œuvré comme scénariste à Hollywood en signant plusieurs scripts, dont celui des Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin  et du remake de Philip Kaufman de l’Invasion des profanateurs. Voir son nom associé à Buckaroo est tout sauf un hasard, surtout quand on connaît les films précédemment cités. En effet, l'extravagance et l'humour sont de mise dans Jack Burton et Buckaroo, pour autant la mise en scène de Richter fait vraiment pâle figure par rapport à celle du réalisateur d'Halloween. En effet, Richter n’est pas un grand cinéaste, illustrant assez platement le scénario de Earl Mac Rauch. Pas vraiment à l’aise dans les scènes d’actions, il a aussi beaucoup à créer du mouvement, à proposer un point de vue dans les scènes dialoguées. À ce titre, il est incapable de construire la moindre tension dans son film même dans les situations dramatiques où certains compagnons du héros meurent. Enfin l’hommage aux films d’invasion des années 50 avec cette cohorte d’extraterrestres à la sale gueule qui peuplent la terre aurait mérité d’être plus mis en valeur par une mise en scène jouant sur les classiques telle la série Les envahisseurs. Malheureusement Richter ne fait aucun choix en termes de réalisation, se contentant de proposer des plans larges assez anonymes tout le long du récit.

Le film fourmille d'excellentes idées comme lorsque les héros évoquent Orson Welles qui aurait été victime d'un lavage de cerveau après avoir vu une réelle invasion d'extraterrestres. Mais l’absence de mise en scène dessert trop souvent ce long métrage. On le voit particulièrement à travers l’histoire d’amour du film qui n'est jamais incarnée. De même, beaucoup de situations absurdes qui possédaient un fort potentiel comique ne seront jamais totalement exploitées comme avec le formulaire d’entrée en guerre des USA version « Pour les nuls » remis au président par les militaires. Les dialogues bien écrits sont à ce point surréalistes qu’ils seront répétés par une communauté de fans dans les conventions où le film est projeté. Pour autant Richter ne les met jamais en valeur.  Des perles telles  "Non, non, ne tirez pas là-dessus, vous ne savez pas à quoi ça peut être rattaché » déclamé par un chirurgien lors de l’opération du cerveau, tombent à plat malgré leur potentiel à animer le zygomatique des amateurs d'humour absurde. On sent que Richter est prisonnier de la nécessité de faire un film qui marche pour faire des suites. Avec un script aussi fou et truffé d’humour, il aurait fallu un cinéaste qui assume le foutraque de l’ensemble et tire le meilleur de ses comédiens comme le John Landis des Blues Brothers. La comédie au cinéma est un art qui nécessite des experts capables avec leur caméra de renforcer l'impact de leurs scènes comiques.

La direction d’acteurs laisse ainsi à désirer alors qu’à l’écran on retrouve une sacrée collection de trognes du cinéma. Si certains acteurs tels que Christopher Lloyd (le doc de Retour vers le futur), Clancy Brown (le Kurgan d’Highlander), Peter Weller (le héros de Robocop) et Jeff Goldblum (La mouche, Jurassic Park) ne semblent pas toujours concernés, un comédien au contraire se lâche totalement dans le film : M. John Lithgow.
John est un « bon » acteur, mais comment dire, il est parfois totalement… incontrôlable. On se rappelle entre autres de ses interprétations à la limite du supportable comme dans L'Esprit de Caïn de De Palma. Et bien, Buckaroo c’est avant tout le "John Lithgow show", il fait n’importe quoi, repoussant les limites du surjeu et de l’excentricité au cinéma. On en vient même à se demander s'il a lu le scénario tellement il semble en improvisation totale.
John nous offre une performance digne d’un spectacle de clown interprété sous amphétamines. Ce sont donc les limites de Richter en tant que metteur en scène qui font que l'oeuvre possède un certain charme tant elle échappe au contrôle de son créateur. Une interprétation pareille participe au statut culte du film !

Malgré une mise en scène pas toujours à la hauteur, Buckaroo possède un univers très riche. Le générique final en est une preuve flagrante. Nous retrouvons tout d'abord un intertitre sur fond noir qui nous annonce carrément le deuxième épisode jamais tourné : The Adventures of Buckaroo Banzaï : Against the World Crime League. Puis les crédits du film défilent sur des images d'un Peter Weller qui est rejoint petit à petit par toute son équipe. Dans Buckaroo, un univers mythologique est présent, mais à l’état embryonnaire.  On aimerait ainsi savoir l’origine de chaque personnage et leur surnom, le trauma vécu par Buckaroo devenu veuf ou la raison pour laquelle Goldblum s’habille en cowboy. Buckaroo Banzaï est donc un long-métrage bancal où les pistes narratives non exploitées sont tellement nombreuses qu’elles suffiraient à créer autre film qui n’existe pour l'instant que dans l'imaginaire de ces fans.

Bide commercial en salles devenu populaire grâce à ses diffusions à la télévision et son exploitation en vidéo, Buckaroo Banzaï a été cette année dans l'une des plus grosses productions de l'histoire du cinéma :  Ready Player One  réalisé par Steven Spielberg. Ce classique des soirées entre cinéphiles déviants ne sera jamais le meilleur film du monde. Pour autant, son originalité en fait un divertissement à découvrir pour comprendre ce qui fait qu’un film mal aimé à sa sortie devient une œuvre culte 30 ans plus tard.

Mad Will

 

Publié
La critique de F. L.

Pour éviter la prison, un entraîneur de basket égocentrique et irascible (Javier Gutiérrez), en rupture de communication avec sa femme (Athenea Mata), se voit forcer d'accomplir des travaux d'intérêt général dans un club d'adultes handicapés mentaux. A leur contact, il évolue...

   Champions évite habilement le paternalisme comme la démagogie, en cherchant moins à nous démontrer que les handicapés sont des êtres humains comme les autres qu'à nous faire réfléchir sur la multiplicité des handicaps invisibles qui sont finalement peut-être la chose la mieux partagée au monde.

La bonne idée du réalisateur et de son co-scénariste David Marqués est de créer une situation où les rôles de dominant et de marginaux s'inversent : c'est le protagoniste valide qui se retrouve élément extérieur, forcé de s'adapter à un groupe déjà constitué potentiellement excluant. Cet être hypernormatif, et au premier abord détestable, est campé par Javier Gutiérrez, récompensé du Goya du meilleur acteur pour son rôle dans La isla minima. Espérons que sa présence au casting permettra au plus grand nombre d'oser sortir de ses sentiers cinématographiques battus pour que Champions ne soit pas cantonné dans une sorte de ''paracinéma", dont ne profiteraient que les spectateurs sensibilisés à la question des minorités invisibles. Le nouveau film de Javier Fesser joue également la carte de l'accessibilité en enchaînant les gags à un rythme soutenu, tout en alimentant le suspense quant à la résolution des deux principales intrigues parallèles, grâce à un montage dynamique tout à fait pertinent.

   Mais ce qui séduit sans doute le plus, c'est le refus de toute posture bienpensante du réalisateur qui n'hésite pas à user de la même férocité pour transformer les handicaps du supposé valide et des déficients intellectuels en éléments de comédie. Ce faisant, il nous comble pendant deux heures qu'on ne voit pas passer, tant on rit d'abord, tant on est ému ensuite, par cet excellent divertissement qui fait du bien au moral sans nous faire la morale.

F.L.

Publié
La critique de L. Schérer

Du fin fond d’une grotte en Iran, la jeune Marziyeh livre son dernier témoignage en se filmant avec son téléphone portable : toute sa famille l’a trahie en lui interdisant d’entrer dans l’école de comédie à laquelle elle a pourtant été reçue. Elle s’adresse à Behnaz Jafari, célèbre actrice de la télévision, qu’elle accuse de n’avoir rien fait pour l’aider malgré tous ses appels au secours envoyés sur internet. Désespérée, elle se pend. Ainsi s’ouvre Trois Visages, le neuvième long-métrage du réalisateur iranien Jafar Panahi.

Lorsque l’enregistrement vidéo parvient aux mains de Behnaz Jafari, le film prend une tournure moins tragique et bascule vers un road movie à travers la montagne d’Iran. Behnaz, d’abord dévastée par le suicide de la jeune comédienne dont elle se tient pour responsable, émet l’hypothèse d’un coup monté. Accompagnée de Jafar Pahani, dans son propre rôle, elle décide de retrouver la trace de Marziyeh.

Au détour de multiples rencontres, parfois drôles, parfois moins, Jafar Pahani dépeint une fois de plus son Iran natal, délaissant la cité pour les montagnes profondes, s’intéressant à ses habitants et à leurs traditions. Ainsi, pas moyen de pénétrer une demeure sans se faire offrir un thé ou entendre une histoire.

Mais la tradition c’est aussi celle d’une société encore très conservatrice, régie par le patriarche. Ainsi le grand frère de Marziyeh, une brute épaisse, contrôle l’avenir de sa sœur sous les yeux impuissant de la mère. Partout le mâle domine, y compris  l’impressionnant taureau reproducteur capable « d’engrosser dix femelles en une heure », qui trône au milieu de la route après avoir fait une mauvaise chute.

Jafar Pahani lui-même, dans son personnage de réalisateur, incarne une certaine puissance par son détachement. Il n’est ici qu’un simple accompagnateur de Behnaz et se mêle rarement des histoires entre elle et Marziyeh. Il est vouvoyé, reste à l’écart et attend, formant ainsi avec Behnaz au volant de la voiture dans les routes sinueuses, un duo improbable mais touchant.

 A travers le personnage de Marziyeh, Jafar Pahani aborde la difficulté d’exercer les métiers du cinéma, dont il connait bien les strictes modalités dans son pays. Assigné à résidence, le réalisateur n’a pas pu se rendre à Cannes pour présenter son film sélectionné en compétition officielle ni pour récupérer son prix du scénario.

Ces vérités donnent un aspect presque documentaire au film,  le rendant grave, bien qu’il ne manque souvent pas de comique.


S.D.

Publié